‹ [Mariage d'amourChapitre 12 sur 109 · DAME BETSY · texte numérisé non relu

DAME BETSY

Bien que rentrée très tard chez elle, ayant soupe chez lord Warder, Léona se leva de grand matin.

11 lui tardait maintenant de connaître la décision que lady Sutton devait prendre ce jour même.

De temps en temps elle jetait un regard sur la pendule.

— Le courrier doit être distribué, — se dit-elle enfin. — J'irai dès ce matin voir cette dear Annie.

En ce moment, la courtisane se réveillait entièrement.

Cette nièce dont eile avait eu peur allait quitter son poste... Oui, il fallait qu'elle le quittât... Sait-on jamais avec ces vieillards ce qui peut arriver... Une pensée baroque pouvait s'emparer de son esprit... une passion insensée pour sa nièce... et tous ses projets à elle étaient à l'eau. ,

Heureusement sa « rivale » allait partir, et elle, Léona, la belle d'Ercourt, serait dans la place.

Alors, si son prestige avait pu être éclipsé tant soit peu, dans l'esprit du blessé, elle ne craignnit rien, elle saurait bien le ramener au paroxysme du désir, et lui faire oublier complètement sa « dear Annie ».

Tandis que ses pensées couraient ainsi, bâtissant des projets pour l'avenir, on frappa à la porte.

— Entrez, — fil Léona.

La femme de chambre s'avança.

C'était une jeune Bretonne des Côtes-du-Nord qui avait suivi, à Londres, une famille anglaise, chez qui elle n'avait pu s'habituer, et qui allait retourner dans son village de Kérien, lorsque M"« Raymond la rencontra dans un bureau de placement.

C'était bien la soubrette qu'il lui fallait : arrivée depuis peu en Angleterre, elle n'y connaissait pour ainsi dire personne et savait à peine quelques phrases d'anglais.

Marie-Anne aimait sa nouvelle place, se trouvant heureuse d'avoir à servir une Française.

— Madame, — dit-elle en entrant, — c'est une vieille dame qui demande à vous parler.

Léona la regarda, étonnée.

— Une vieille dame, dites-vous?

— Oui, madame. ^ M'"' Raymond ne savait qui ce pouvait être.

— Lui ayez-vous demandé son nom?

— Oui, madame, elle m'a répondu : « Dites à M""' R.iymond que je viens de Regent's Park. »

Regent's Park... Léona vit aussitôt la silhouette de dame Betsy passer dans son esprit.

— Ah! bien, — dit-elle, — faites entrer.

Que pouvait vouloir la vieille marchande à la toilette? se demandait M""' Raymond.

— Sans doute, elle passait dans le quartier, et elle venait lui laire une visite.

Mais une visite le matin?...

Certainement pour être plus sijre de la trouver. Mistress Betsy entra, conduite par .Marie-Aime. Et de son ton doucereux elle commença :

— Eh! bonjour, chère madame, comment allez-vous?

— Très bien; asseyez-vous, — répondit Léona d'un ton poli mais peu ."ivenant.

Elle ne voulait pas qu'une familiarité, même dans le ton, pût s'établir entre la future lady Warder et une... marchande à la toilette.

Dame Betsy fut un peu décontenancée par l'air de grande dame pris par son ancienne pensionnaire.

Mais l'enlremelleuse en avait vu bien d'autres.

Combien elle en avait aidé à monter l'échelle de la fortune, et qui, une fois arrivées... possédant voilure et petit hôtel, ne lui parlaient plus que du haut de leur piédestal.

M""' Raymond n'était pas une de celles-là; elle la croyait une honnête dame ou à peu près, très riche, veuve, par conséquent libre de sa personne; mais si, sous le rapport des mœurs, elle lui accordait de la respectabilité, elle savait aussi, prâce à ses cartes, ou autrement qu'il y avait un secret dans la vie de son ancienne pensionnaire.

Lorsqu'elle lui avait fait « le grand jeu », après avoir bien étudié les cartes et lui avoir fait connaître tout ce qu'elles disaient, elle avait ainsi conclu, résumé pour ainsi dire :

— Une situation magnifique vous attend... vous avez les quatre dix... vous réussirez dans vos projets... mais renoncez à votre haine pour une femme blonde.

De celte conclusion dame Betsy se souvenait parfaitement — et Léona aussi, — mais ce que la vieille dame n'avait surtout pas oublié, c'était l'exclaiiiation, la réponse de M""" Raymond.

— Jauiais !... — avait-elle dit.

Jamais!... donc cette haine existait... ainsi que la femme blonde.

La vieille entremetteuse, intrigante par métier, espérait bien pouvoir se servir un jour de la découverte qu'elle avait faite de ce secret.

Aussi, certaine de ramener M™* Raymond à l'amabilité envers elle quand elle le voudrait, elle fit mine de ne s'être pas aperçue de la froideur avec laquelle on la recevait.

— Je passais dans le quartier, — reprit-elle, — et j'ai pris la liberté de venir chercher de vos nouvelles.

— Je vous remercie, — répondit Léona.

Elle ne voulait pas de familiarité, mais elle tenait à ne pas se fâcher avec son ancienne hôtesse, qui pouvait lui rendre bien des services, et lui en avait déjà rendu autrefois.

Car, si mistress Betsy croyait tenir sa pensionnaire à sa disposition, par l'exclamation qui avait trahi ses pensées secrètes, Léona était bien plus

MARIAGK D'AMOUR

certaine de pouvoir mener à son gré la marchande à la toilelte dont elle connaissait l'existence en partie double.

Celle-ci sentait que seule elle soutiendrait la conversation; jetant un regard autour d'elle, elle ajouta :

— C'est très joli chez vous... et d'un goût...

— Oui, pas mal, — dit M">' Raymond ne sachant pas où elle voulait en venir.

Et l'autre reprit :

— Et tous ces bibelots si mignons coûtent les yeux de la tète... Silence de Léona.

— Ah!... quand mon pauvre cher mari vivait, de temps en temps il m'en olîiait de ces riens si jolis... Mais maintenant... on a juste de quoi joindre les deux bouts... et encore, malgré l'économie, on Aiit de petites dettes...

M"^ Raymond comprit.

— Bon, — se dit-elle, — elle veut de l'argent. Mais je ne lui en donnerai pas, pour qu'elle ne prenne pas l'habitude de compter sur moi, comme étant son banquier.

Et, tout haut, elle ajouta, d'un air indillérent :

— Les temps sont durs pour tout le monde. Même pour ceux (jui ont des rentes, et qui les font rentrer bien difficilement.

La vieille dame pensa :

— On m'a comprise, et on m'évince déjà!... Nous verrons bien. M""^ Raymond regarda ostensiblement la pendule, alin de faire

comprendre à dame Betsy que l'iicure s'avançait, qu'elle pouvait avoir besoin de sortir.

Mais son ancienne hôtesse, lout en ayant parfaitement remarqué i e regard, ne broncha pas. Pourtant, se décidant brusquement à aborder la raison qui l'avait amenée, elle dit :

— Oh ! dear Madame, si vous aviez pu me tendre un petit service, vous n'obligeriez pas une ingrate... Justement j'ai oublié ma bourse et j'ai une note à payer à côté d'ilyde-Park. Retourner à Rcgenl's Park, c'est un peu loin. Et je me- suis dit que, vous connaissant comme je vou.<i connais, vous ne me refuseriez pas cette petite complaisance : cincj livres sterling seulement.

Elle avait glissé ces mots « vous connaissant comme je vous connais » en sourdine, comme un avertissement discret.

Celle à qui elle s'adressait ne remarqua pas d'abord le sens de ces paroles, par lesquelles la vieille appuyait sa demande... d'emprunt, de cinq livres sterling, soit cent vingt-cmij trancs.

Celait peu de chose, c'est, vrai ; mais M"" Raymond agacée par la visite de cette femme qui Tempèchriit d'aller chez lord Warder connaître la décision prise par lady Sutton, se leva en disant :

— Je regrette, mais je n'ai pas du tout de monnaie chez moi. Dans de meilleures dispositions, Léona n'eût peut-être pas répondu

par un refus aussi net ni surtout aussi sec.

Mislress Betsy serra les lèvres. Ah ! on lui refusait cette somme insignifiante... à elle dame Betsy... qui avait été si attentionnée pour sa pensionnaire... On allait bien voir.

Et colère, mais toujours avec son ton mielleux, elle continua:

— Je voulais aussi vous prier de me payer...

— Quoi? — interrompit M"^ Raymond... — Ne vous ai-je pas payé mon séjour chez vous?... tout ce que je vous devais... Et bien payé!

Mistress Belsy hésitait maintenant.

— Est-ce que j'ai oublié quelque chose? — reprit Léonard.

— Et le « grand jeu »... que je vous ai tiré? — marmotta la marchande à la toilette.

M"'' Raymond ne put s'empêcher de rire du moyen qu'employait son ancienne hôtesse pour obtenir le prêt dont elle avait soi-disant grand besoin.

Pourtant, poussée par elle ne savait quel esprit de contrariété, elle répondit :

— Comment, ce n'était donc pas à titre gracieux... pour passer le temps que...

— Time is moiiey ! — fit la vieille.

Décidément la bonne dame amusait Léona.

— Et qu'est-ce que ça vaut le « grand jeu » — dcmanda-t-elle. Mistress Belsy releva la tête, retrouvant de l'aplomb.

— Gela dépend... de ce que dit... le jeu... Et elle appuyait sur ces mots.

— Hein ! — fil Léona qui sentit l'intention. — Et alors combien le mien ?

L'entremetteuse réfléchissait.

— Pour vous qui êtes une connaissance... Léona fit la grimace.

— ... Je ne prendrai pas ce que vaut votre jeu. M°" Raymond se récria :

— Du tout... du tout... Je veux savoir ce que valait réellement mon « jeu »?

Sans lâcher la maia de la marchande à la toUette.elle s'assit .ur un fauteuil, tout près d'elle. (P. 1004.)

'. 126. — MlCHf.L MORI'HY. — MARIAGE d'aMOUR. — 1. ROUFF ET C'« KDIT.

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