‹ [Mariage d'amourChapitre 15 sur 109 · AUDIENCE · texte numérisé non relu

AUDIENCE

Léona élait contente d'elle.

La psyché de son cabinet de loilellf venait de lui dire (pTelle était réellenient toujours jeune et toujours jolie.

(Juehjues crayons, produits complexe.-- de la science des parfumeurs, traînaient bien sur une petite table, auprès de la glace; quelques pots de

cosmétiques aux parfums savants et divers autres accessoires leur tenaient bien compagnie

Mais qu'importait cela?

M""* veuve Raymond montrait un teint de lys, une carnation reposée, une peau de satin velouté, tout ce qui fait une veuve agréable et fait désirer de devenir son consolateur.

Si, avec ces agréments, elle ne finissait pas d'ensorceler lord Warder, ce serait vraiment manquer de bonbeur.

C'est que, en effet, l'ancienne Roussotte avait fait certaines réflexions.

Ce délai de quarante jours assigné par le médecin afin que lord Warder pût se lever, ces quarante jours dont le blessé assurait attendre avec impatience l'expiration pour faire consacrer leur union, commençaient à peser -à la future lady.

Encore près d'un mois à attendre!...

Or que d'événements pouvaient se produire durant ce mois.

Elle arrivait à craindre l'imprévu qui risquait de surgir, et, qui sait? de briser ses espoirs.

11 valait mieux ne pas attendre, lier d'une façon indissoluble cet homme momentanément épris d'elle.

C'est dans ce but surtout qu'elle avait appelé à son aide toutes les ressources de l'art difficile, de l'art qu'elle possédait si bien de réparer des ans l'irréparable outrage.

11 ne fallait pas que ce fût elle qui demandât d'avancer la date de leur mariage.

Il était préférable que ce désir vînt du blessé.

Et, pour cela, elle était résolue à exalter, à provoquer, à exacerber sa passion jusqu'aux dernières limites.

Alors, pantelant; brûlé de fièvre et d'amour, l'amour malsain de ceux que l'âge a commencé à ravager, il tendrait les bras, les mains vers elle, et c'est lui qui, haletant, la supplierait de consentir à rapprocher le jour où enfin il serait complètement heureux.

— Et ce jour sera proche, le "jour où tu seras heureux... et moi encore plus heureuse, le jour où je te tiendrai.

Elle murmura ces paroles, debout devant la haute psyché qui refléta le pli creusé au coin de sa lèvre, comme le signe de sa volonté implacable.

Et se considérant une dernière fois, avec la satisfaction que lui donnait la certitude de la victoire en se retrouvant si séduisante dans la robe à traîne somptueuse qui drapait sa taille, faisait ressortir l'élégante et voluptueuse opulence de sa gorge, dans la hardiesse harmonieuse des flots

d'or bouclés de sa chevelure livrant ù l'air ci aux dcsirs du baiser la pureté de son front à l'affirmation volontaire, elle se sourit...

A ce moment, deux coups furent discrètement frappés à la porte.

Léona se détourna à demi, en une de ces inflexions du corjis qui vont si bien aux femmes.

— Entrez.

Une camériste parut.

C'était la servante bretonne qu'elle avait engagée, se défiant un peu des servantes anglaises sachant le français.

La domestique lui présenta une carte de visite sur un plateau d'ari^ent.

— C'est un Français, madame, — dil-ellc. — Je l'ai fait entrer au salon.

Le sourire de Léona, un moment durci par la venue de ce visiteur, retardant peut-être son arrivée chez lord Warder, et ainsi l'œuvre qu'elle allait entamer, reparut à ces paroles.

Elle avait déchiffré la carte d'un coup d'œil et entendu les paroles de la camériste, indiquant une préférence, une protection visible.

Allons, si la livrée elle-même se déclarait pour Pierre Normand, pour le compatriote, tout serait donc pour le mieux.

Elle aurait au moins la certitude, étant donné ces bonnes dispositions, du silence de celte soubrette.

Léona venait de juger de son charme, dans ce décor et dans celte altitude; elle voulut, dans ce même cadre, essayer son pouvoir de sirène.

— Il fait bien frais, au salon. P'aites entrer ici.

Elle prononça ces mots, et tandis que la servante se retirait, elle conserva sa pose de statue magnifique, un coup d'œil sur le cristal de la glace ayant confirmé sa pensée.

Une minute à peine s'écoula, la porte se rouvrit.

— M. Pierre Normand, — annonça la Bretonne.

L'arlisle peintre s'avança, saluant avec émotion au seuil de ce sanctuaire.

Derrière lui, la porte se refermait.

Il releva la tête et ses yeux traduisirent son éblouissement.

— Ah ! — murmura-t-il, — vous êtes toujours plus belle!...

— Vraiment!... vous trouvez? r— persifla légèreuicnt la charmeuse. Et soulignant son ironie joyeuse :

— J'étais donc bien afl*reuse, auparavant/

— Certes, vous possédiez un charme exquis... Mais quand j'ai caressé longtemps une toile de mou pinceau, j'aime à lui voir un cadre digne d'elle. Alors, je l'aime dix fois plus. Ainsi en esl-il de vous.

Et promenant un retiard de connaisseur sur ce qui l'entourait :

— Oui, le temple est presque digne de iidole. La veuve Raymond exultait.

L'impression qu'elle venait de produire sur l'artisie, elle la retrouverait certainement auprès de lord \Yalder, moins blasé que ce dernier et plus épris.

Satisfaite, elle se montra généreuse, et fit si^jne à son visiteur de s'asseoir.

Celui-ci prit un pouf qui le rapprochait de Léona.

— Ah ! — reprit-il, — en vous revoyant si admirablement séduisante, je comprends mon infortune... je comprends que vous m'ayez oublié.

Elle le regarda avec une muette interrogation. 11 continua :

— Je comprends presque mon peu de succès lorsque, précédemment, je me suis, à deux reprises, présenté chez vous sans que vous m'ayez reçu.

— Deux fois?

— Uni, deux fois, hélas!... C'est que vous êtes trop adorable, el par conséquent trop adorée. C'est que j'ai certainement un rivai [iréféré.

Et souriant :

— .Mais prenez garde, je suis très fort à l'épée. Et si la place m'est trop sévèiemenl disputée, il ne me restera d'autre ressource que de tuer mon rival. Mais pas ici, le duel est interdit en Angleterre. En France ou en Belgique. On va manger une douzaine d'huîtres d'Oslendc, l'on embroche son homme el l'on revient.

L'entrain avec lequel il s'exprimait, parlant d'aller sur le pré avec le même ton qu'il employait pour croquer une douzaine d'huîtres, amusait Léona.

Il était réellement bien le compagnon jovial et un brin spirituel qu'elle l'avait jugé.

Mais maniait-il aussi adroitement le fer qu'il venait de l'annoncer, par simple plaisanterie sans doute?

Elle voulut s'en assurer.

— Oh! — fit-elle sur le môme ton enjoué-, — en paroles on tue facilement les gens. Mais je parie...

Lui aussi riait; mais avec une pointe de menace dans la voix :

— Ne me mettez pas à l'épreuve, si vous tenez aux iour> de iiion rival.

— Vous êtes réellement un si redoutable tireur que cela?

— Vous connaissez X***, le fameux uiaîlre d'armes?

— Je le connais... comme tout le monde, par les journaux.

— Eh bien, il est venu à Londres dernièrement, donner un assaut; je l'ai touché presque coup pour coup. Vous pouvez vous en assurer.

Le front si lisse, si pur de son interlocutrice venait de se creuser légèrement entre les sourcils, tendus comme deux trails métalliques.

C'est que les paroles insidieuses qu'elle venait de prononcer et les réponses qu'elle avait ainsi obtenues du peintre répondaient à un sourd travail de sa pensée.

Le journal qu'elle avait lu récemment, en lui rappelant le nom de Versac, avait réveillé des souvenirs anciens.

Elle avait revu le duel entre de Versac, jeune alors et très épris d'elle, et le comte de Saint-Florent, ce duel sanglant auquel elle avait assisté, cachée derrière une touffe de noisetiers.

Ce combat avait eu lieu au pistolet, arme dangereuse, certes.

Mais là aussi, plus qu'avec toute autre arme peut-être, les chances son! égales.

A l'épée, au contraire, les deux hommes se touchent par le fer. Ils se tiennent.

L'2 plus adroit, le plus expert paralyse son adversaire. Il est réellement le uiiiUre.

A l'épée, le coup est plus siîr, peut-cire.

Et l'ancienne Léona d'Ercourl, en entendant Pierre Normand affirmer qu'il se faisait fort de tuer un homme, entrevoyait là le moyen de frapper irrévoc;iblemcnt cette famille de Saint-Florent, dont elle avait juré la perte.

L'em[)oisonnenient de la douce et bonne Mignonnette, de la fiancée de Maurice Donnel, ne lui suflisait pas.

Jeter ce bretteur contre le comte de Saint -Florent, atteindie la hautaine comtesse (elle accusait de hauteur cette sainte créature) d;!ns la personne de son mari, voilà qui lui ferait une belle revanche.

Jeter dans celle orgueilleuse demeure le cadavre de celui (|ui l'avait dédaigné à la fin, elle, Léona, pour retourner à ses devoirs, ah! oui, voilà qui constituerait une éclatante, une inoubliable vengeance!

Et ses lèvres s'entr'ouvraient, laissant luire l'émail de ses dents aiguës, à l'évocation de ces choses qu'elle entrevoyait.

Elle était splendide, elle était elfrayanle. Elle fleurait le sang.

— .Vmsi vous tueriez votre homme, — dit-elle pres(jue inconsciemnien-t.

Pieire Normand s'inclina, et, loul à tait comme sous Louis .\V :

— S'il vous plaisait. , Elle l'iniila :

— Je m'en souviendrai.

Mais sa voix sonna nerveuse, démentant l'insouciance qu'elle alîcc-

lait.

Un silence suivit cet échange de paroles.

Le peintre s'était penché vers elle, et sa main s'était emparée des doigts de la femme aux troublants attraits.

11 les sentait fins et glissants sous son étreinte, et ce contact le' grisait.

Léona s'en apercevait.

Elle attachait sur lui ses prunelles indécises aux pénétrantes effluves.

Elles décelaient le travail de son esprit.

Oui, conquérir cet homme définitivement, se l'attacher, annihiler sa volonié au point qu'il n'eut que la sienne à elle : il le (allait!

D'abord, elle n'avait vu en lui qu'une occasion de distractions, de délassement.

A partir de ce moment, une autre appréciation naissait en elle. ['ierre INormand deviendrait un des instruments, un des outils de sa haine.

Et, avec lui, aucun de ces dangers que pouvait lui faire courir le couteau d'Alexandre, la Terreur de Grenelle.

La loi frappe le couteau, mais elle respecte l'épée.

Le comte de Saint-Florent tué dans un duel, qui s'en inquiéterait?

Et elle savourerait l'âpre Joie de voir verser, par cette marquise abhorrée, des larmes de sang, comme elle disait.

Pierre Normand lui demandait la permission de revenir la voir plus souvent. Il le lui disait d'une voix fiévreuse, indiquant l'impatience de sa passion.

— Oh ! — lui dit-elle en minaudant, — vous savez qu'à Londres les choses ne vont pas si vite.

Habilement, elle échelonnait les étapes, sachant que le désir s'excite en raison des obstacles.

Elle ne lui relirait cependant pas sa main : il y appliqua ses lèvres.

— Prenez garde! — menaça-t-elle à son tour en riant, — les baisers, cela tue aussi.

11 lui répondit que mourir ainsi c'est revivre.

Puis, voulant la rapprocher de lui, espérant que, dans une intimité plus étroite, elle cesserait de se défendre, même en badinant, il

— Eh! bien... eh! bien, — fit-il, — vous avez besoin de moi, milord. Qu'y a-t-il donc?

lui parla encore de ces spectacles étranges que les initiés découvrent à Londres.

— Plus tard, — lui dit-elle, — plus tard. Et, le voyant déconcerté :

— Vous ne perdrez rien pour attendre.

Le peintre se redressa radieux, lui demandant de préciser.

Mais Léona secoua aimablement la tête, avec un de ces sourires qui font tomber un homme à genoux.

— C'est mon secret, pour le quart d'heure.

Et se relevant avec une lenteur qui mit en relief toutes les séductions de son corps :

— Baisez le bout de mes ongles... et sauvez-vous bien vite maintenant.

Le peintre posa ses lèvres brûlantes sur la peau de son poignet, où l'ombre de la dentelle Qotlant au bout de sa manche mettait une tentation intense.

Et, après un dernier regard échangé, il s'en alla. Entré léger et sceptique dans cette maison, il la quittait profondément remué.

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