GARDE-MALADE
Léona s'était mise à la fenêtre.
Elle y avait attendu le départ de son visiteur.
Cachée derrière {a. mousseline des rideaux, elle le vit apparaître, traverser la chaussée, piendre le trottoir d'en lace et s'éloigner.
Un moment, le peintre se détourna, jetant un regard furtif vers les fenêtres de l'appartement, mais il n'aperçut pas celle qu'il venait de quitter et que masquait l'élolle légère.
— Il est réellement très bien, — pensa Léona. — Si les bandits reposent des gentlemen, on ne revient que plus volontiers à ceux-ci.
Et son cerveau réunissant Alexandre et Pierre Normand, le lorçat évadé et l'artiste peintre, elle conclut :
— Chacun dans son monde comme chacun pour son œuvre. Mon étoile conlinuc de briller; c'est elle qui a conduit ce peintre vers moi; je croyais n'avoir en lui qu'un adorateur, c'est un vengeur que j'y vais trouver. Comte de Saint-Florent, Ion heure approche !
Pierre Normand avait disparu.
Sur sa couche brûlante, lord Warder devait compter les minutes en attendant celle qui, en le quittant quelques heuies auparavant, lui avait annoncé son prochain retour.
Léona jugea bon de ne pas le faire languir davantage.
MARIAGK DAMOUR 1035
Elle sonna et ordonna à sa camériste d'aller chercher une voiture.
Quelques minutes après, elle était avisée qu'un cab attendait devant sa porte.
M"' veuve Raymond dirigea encore une fois son regard vers la glace; d'un doigt af>ile, elle arrangea rapidement une boucle sur son front, assujettit, sut* ses épaules, un mantelet que sa femme de chambre lui tendait pour recouvrir sa toilette capiteuse, et sortit.
En roule, elle songea de nouveau à ce que lui avait dit l'ariisle au sujet de sa force rare à l'épée.
El son imagination mauvaise aidant, elle se voyait déjà allant, quelque temps après son mariage, faire un voyage à Paris, où elle se [iropos^ait de donner rendez-vous à Pierre Normand qu'elle saurait bien placer sur la route du comte de Saint-Florent.
Les Saint-Florent, sa haine inextinguible... haine que le mal déjà causé n'avait pu encore désai-mcr !...
Depuis son réveil, lord Warder attendait impatiemment Léona.
La jeune femme ne lui avait pas dit expressément à quelle heure elle se rendrait chez lui ; pourtant, jugeant de son empressement d'après son désir, il avait sonné son valet de chambre bien plus tôt que d'habitude, lui ordonnant de mettre un peu d'ordre et même de la coquetterie autour de lui.
Puis il le fit, de bon malin, procéder à sa toilette, se prélassant dans les soins d'hygiène minutieuse que son domestique lui donnait.
Tenu simplement immobile par l'accident arrivé à son pied, il ne souffrait nullement, et sa pensée vaquait librement.
Aussi, en songeant aux longs tête-à-tèle que l'absence de sa nièce allait lui procurer avec M*"' Raymond, son cerveau s'échaullail-il à la seule perspective des heures qui allaient ainsi s'écouler.
— Que sera-ce, — se dit-il, en se sentant aussi fiévreux, — que serace lorsqu'elle sera prés de moi'!'
Il avait raison de se poser cette question, car si la pensée seule de la sirène le mettait en un tel état, sa présence devait faire de lui un être sans volonté aucime.
11 adorait M"" Raymond avec la longue des passions d'arrière-saison, et, dan? fon aveuglement, il trouvait admirable qu'elle eût consenti à devenir lady Warder, elle si belle, si courtisée sans doute par de plus jeun<;s que lui...
El alors, un nouveau soupir de regret s'exhalait de sa poitrine :
Plus jeunes que lui !...
1036 MARIAGE D'AMOLU
Là était son tourment.
Il jetait un coup d'œil dans sa glace, et la raison répondait : Certes, oui, il n'était plus jeune, mais enfin il ne serait pas encore classé au nombre des vieillards.
Il se sentait vert pour longtemps.
Oui, mais, elle, ne ferait-elle pas des comparaisons un jour... bientôt venu peut-être?
Non, elle était trop sérieuse, trop femme de devoir, il le savait bien, pour craindre qu'elle se laissât influencer par des frivolités.
Néanmoins, à la suite de ces pensées, et ses instincts de vieux beau prenant le dessus, il fit une toilette soignée.
11 s'occupa ensuite du boudoir qui devait être abandonné entièrement à la disposition de M'"' Raymond, ordonnant, de son lit, les aménagements qu'on devait y faire, recommandant de garnir les jardinière» de flours nouvelles et de mettre des plantes rares à profusion.
Ce boudoir, situé au même étage que la chambre de lord Warder, communiquait avec celle-ci par une porte à double tambour sur des gonds à pivot central, ce qui permettait de passer de la chambre dans le boudoir et réciproquement, par une simple poussée d'un battant sans produire le moindre bruit, le plus petit grincement.
De serrure, il n'y en avait point.
Un simple verrou de cuivre, caché dans les tentures, permettait, soit dans le boudoir, soit dans la chambre, de s'enfermer.
Ce boudoir possédait encore deux autres portes : une donnant sur le corridor desservant tout l'étage et par laquelle se faisait le service, et une autre communiquant avec un grand salon.
Enfin, une fenêtre donnait de plain-pied sur un balcon, sur lequel débouchaient également la chambre de lord Warder et le grand salon.
Ces détails sont nécessaires au lecteur qui pourra ainsi suivre plus facilement ce qui se passera dans l'appartement de lord Warder.
Le blessé aurait bien voulu se lever, ou lout au moins se faire transporter sur une chaise longue; mais il n'osait enfreindre les recommandations du docteur dans la crainte de voir se prolonger encore sa convalescence.
El il s'impatientait dans son attente; tressautant à chaque coup de sonnette.
Et tandis qu'il soulTrait réellement de ce retard, se forgeant déjà mille chimères, comme tous les véritables amoureux, quel que soit leur âge. M™' Raymond, redevenue la grande coquette Léona d'Ercourt, flirtait... en allendant mieux, avec Pierre Normand.
Flirter!... pour elle, une bagatelle... tout au plus un commencement, mais qui voulait une suite, une lîn. Si non... non! Flirter... pour flirter?... Quelle bêtise!
Et Léona, positive, visait, dans tous ses flirts, le résultat.
Enfin, le valet de chambre annon(;a :
— M™' Raymond.
Un cri répondit à cette phrase.
Lord Warder, en la sachant enfin arrivée, avait soudain oublié sa blessure et s'était brusquement tourné vers la porte du boudoir.
La douleur fut tellement vive qu'il ne put répondre à son valet de chambre :
— Faites entrer.
Et ce fut le visage couvert de pâleur qu'il se laissa retomber sur l'oreiller.
Au cri poussé par son maître, le domestique s'était précipité vers lui.
Léona, sur les ordres de lord Warder, avait été introduite dans le boudoir, afin qu'elle vit tout de suite l'arrangement qu'il avait ordonné et la surprise qu'il lui avait réservée en faisant transformer poui' elle ce petit salon ■en un véritable nid de fleurs et de verdure.
. Et, pour jouir plus vile de la surprise de la jeune femme, il avait recommandé qu'on laissât grande ouverte la porte de communication du boudoir, donnant dans sa chambre.
Ce qui avait occasionné le mouvement brusque de curiosité et de désir qu'il avait fait.
Léona, grâce à cette porte restée ouverte, entendit aussi le cri doiiloureu.K poussé par lord Warder, et vit la précipitation du domestique à s'avancer dans la chambre du malade.
La pensée qu'il pouvait souffrir ne lui vint pas un seul instant. Elle ne vit qu'une chose, c'est que la présence de ce domestique, si elle se prolongeait, si elle était nécessaire, allait lui faire manquer son entrée.
Et Dieu sait si elle l'avait étudiée, cette entrée !
Pourtant, malgré son dépit, elle s'approcha de la porte ouverte, et, faisant son possible pour ne pas être vue, elle chercha à voir.
Elle aperçut le valet de chambre penché sur lord Warder et lui faisant respirer quelque chose.
— Serait-ce l'émotion de mon arrivée qui aurait ainsi ému mon... iiancé, comme si je revenais de très loin, — se dit la courtisane, nulleuient inquiète, car, en entrant, on lui avait dit (jiio lord Warder était toujours en bonne santé.
1038 MAIIIACJK D'AMOUR
PourUint, lorsque le valet de chambre s'élant reculé, elle aperçut le visage encore blême du blessé, la peur la mordit au cœur.
Oh ! pas la peur de le voir souffrir, non, mais la crainte de voir, par une recrudescence du mal, par la mort, peut-être, tous ses projets anéantis.
Alors, comme une malheureuse à qui on enlèverait son dernier morceau de pain, elle se précipita à son lour vers le blessé, oubliant l'entrée si bien préparée, ne songeant qu'à une chose :
— S'il est très mal, — se disait-elle, — au moins, je sauverai la lortune, j'aurai les richesses, sinon le titre.
C'est avec ces pensées plein l'âme, qu'elle se baissa vivement vers lord Warder.
Le valet de chambre s'était discrètement écarté. La syncope était passée.
Lord Warder, sans bouger, cette fois, mais les yeux ouverts, avait aperçu la jeune femme s'avançant vivement, l'air inquiet.
— Elle m'aime, — songea-t-il. — Oh! comme elle m'aime!
Et cette pensée lui redonna une nouvelle force pour lutter contre la fin de sa syncope.
Lorsque Léona, le visage réellement ému, mais pour le motif que nous savons, se pencha vers lui, ses lèvres, machinalement, se tendirent vers elle.
L'intrigante vit ce mouvement et fut un peu rassurée. Mais elle eut l'air de ne s'être s'aperçu de rien. Elle lui donna sa main, qu'il prit et serra avec attendrissement.
— Merci, — fit-il.
— Qu'avez-vous eu ? — demanda Léona.
Lord Warder sourit:
— Une syncope, tout simplement. Un évanouissement à la suite d'une douleur... comme une jolie femme.
Maintenant les couleurs lui revenaient.
— Vous pouvez vous retirer, je n'ai plus besoin de vous en ce moment, — fit-il à son valet de chambre qui attendait un ordre.
Celui-ci parti, lord Warder raconta à Léona ce qui s'était passé.
— Et maintenant, — demanda-t-elle avec intérêt, — comment vous trouvez-vous ?
— Moi, bien... Mais...
— Mais?
— Je crains d'avoir dérangé l'appareil de mon pied.
— Ah ! mon Dieu ! — sVcria avec émoi Léona qui voyait déjà son mariage encore relardé.
L'inquiélude était peinte sur ses traits.
— Rassurez-vous, dear, — s'empressa d'interrompre le blessé, — il n'en est sans doute rien. Mais j'ai éprouvé une tulle douleur que je n'ose pas bouger avant la visite du médecin.
— Et quand viendra-t-il ?
— Je vais l'envoyer chercher; il viendra immédiatement, s'il est chez lui.
El, avec un sourire, il ajouta :
— Voulez-vous sonner pour moi, ma chère garde-malade.
Le domestique se présenta ; lord Warder commanda d'aller immédiatement chercher le docteui'.
— Le docteur est à côté, — répondit le domesticiue.
— Comment cela? — fit lord Warder étonné.
M""= Raymond, elle-même, s'élait tournée vers le valet de chambre.
— 11 vient d'entrer chez lady .Mitchel. J'ai vu arriver sa voiture. Léona questionna lord Warder.
— Lady Milchel"...
— Lady Mitchel... une voisine, très aimable. Et, avec malice, il ajouta :
— Ne soyez point jalouse, elle a qualie-viugts ans, et le docteur va la voir en ami... A cet âge, on n'a plus besoin de médecin.
S'adressant au domestique, il lui enjoignit de faire prévenir le praticien.
L'ancienne Léona d'Ercourl n'oubliant jamais son rôle de grande coquette, i>renant comme prétexte qu'elle avait dû laisser son mouchoir dans 1<; boudoir, se leva du chevet du malade, et passa dans l'autre pièco.
Ce que voulait Léona, c'était pouvoir étudier à son aise, si, dans son entrée précipitée tout à l'heure, elle n'avait pas dérangé la symétrie voulue de sa toilette, et jeter un coup d'œil sur la glace avant l'arrivée du docteur.
Ce docleur, elle ne le connaissait pas, mais il ne laut négliger rien quand on se prépare à combattre.
Une petite pierre oublié-e sur un chemin prul être cause d'une grande chute.
Et Léona voulait réussir et n'avoir que des atouts dans son jeu.
Puis, auprès d'un malade, un docleur est une puissance.
— Donc, il faut plaire au docteur, — conclut Léona en mettant un peu d'ordre dans ses frisures.
Mais, entendant un bruit de porte, dans la chambre de Lord Warder, elle jeta un dernier coup d'œil sur la glace, et revint près du blessé.