‹ [Mariage d'amourChapitre 19 sur 109 · UNE RENCONTRE IMPREVUE · texte numérisé non relu

UNE RENCONTRE IMPREVUE

Selon les instructions données par Léona à son agent, au bandit qui avait si bien mérité le triste surnom de la Terreur de Grenelle, celui-ci avait donc pris place dans le train qui emportait la nièce de lord Warder.

Alexandre, depuis le départ de la gare de Londres, n'avait pas manqué de guetter, à chaque station, les voyageurs qui descendaient, ne voulant pas laisser s'éclipser « la jeune miss », comme il appelait lady Sullon.

Il savait bien qu'elle allait à Soulliamplon ; c'est ce qu'elle avait dit, du moins; mais avait-elle été sincère? et, au moment où il s'y attendrait le moins, ne lui glisserait-elle pas dans les doigts, pour prendre une autre direction?

Ce trajet de Londres àSouthamplon l'horripilait avec ses changements de trains.

Il lui tardait d'être arrivé pour entrer en activité, disait-il.

Cette corvée, que lui avait imposée Léona, était du reste loin de lui déplaire. Il y découvrait comme un plaisir d'amateur iout à fait nouveau.

— Si je n'étais pègre, je voudrais être flick, je crois, — se disait-il. De vagues réminiscences de Vidocq lui revenaient.

Et, pour tuer le temps, il s'exerçait à deviner, sur la physionomie des gens occupant le même compartiment que lui, le mcticr qu'ils pouvaient faire, la profession qu'ils pouvaient avoir.

— Commencement d'éducation dans la rousse, — marmonnait-il. On entrait dans une gare, le train stoppait. Alexandre se précipita à

la portière ainsi qu'il l'avait fait chaque fois jusqu'alors ; mais comme il avançait la tôle en dehors, il reçut en plein front un coup qui le renversa à sa place.

— Kh! bien, mon vieux colon! — s'écria-t-il, — rien qu'ça de plomb !...

El il allait se redresser, lorsque la portière s'ouvrit.

Il regarda le nouveau venu. C'était un homme de son âge, ni ouvrier, ni artisan, à la mine en dessous et portant un paquet volumineux et dur.

Il s'assit en face de la Terreur de Grenelle, tandis que les deux adtres coins étaient occui)és, l'un par une vieille lady en besicles, l'antre par un marchand de poissons de Soulhampton qui, depuis qu'il était monté dans le train, entretenait la vieille dame de sa marchandise.

Alexandre continuait à dévisager son vis-à-vis.

— Je ne me trompe pas... — mnnnurait-il, — c'est bien lui.. Comment le savoir?... et comment est-il ici/...

Dans son saisissement, il ne pensait même pas à se plaindre, à reprocher au nouvel arrivant ce qui venait de lui arriver. Et cependant Alexandre, la Terreur de Grenelle, n'était que tout juste endurant.

L'autre, voyant qu'on ne lui disait rien, s'était mis tranquillement à regarder par la portière, ne s'occupant nullement de ses compagnons de voyage.

Le sifflet annonçant le départ du train rappela Alexandre à la pensée de son... filage.

'i— Eh ! mon oiselle ! — s'exclama-l-il en lui-mêrne.

El touchant l'épaule de son vis-à-vis, qui bouchait la portière :

— Excuse, — dit-il, — c'est-à-dire exciouse, coinnie on prononce en anglais.

L'autre se redressa.

Alexandre sauta sur le quai de la gare, et se dirigea vers le compartiment où il avait vu monter la jeune femme.

Un compartiment de darnes seules, il l'avait remarqué à une slalion précédente !

— Malédiction ! — s'écria-t-il en sourdine, — l'oiseau s'est envolé. Le compartiment était vide.

Il regarda autour de lui. il était le seul voyageur sur le quai.

Les employés allaient et venaient. Le train s'ébranlait, il rejoignit en toute hâte sa place, s'imaginant que lady Sutton avait peut-être changé de compartiment afin de ne pas rester isolée, les employés qu'il avait interrogés n'ayant pas vu sortir la jeune veuve, et ne sachant que faire, n'ayant pas le loisir de la réflexion.

Lorsqu'il fut installé dans son coin, il maugréa contre la maladresse de son vis-â-vis qui, en lui donnant nn coup si rude sur la tête avec son paquet, l'avait, sans même un mot d'excuse, rejeté à sa place, et l'avait ainsi empêché de surveiller les voyageurs quittant le train.

El le désir de lui faire expier sa mésaventure s'emparait violemment de lui.

Cependant, il se contint encore, car, faisant suite à une pensée qu'il avait déjà eue tout à l'heure, tout en regardant son voisin, il se contenta de murmurer à mi-voix :

— Maudit S.im !...

Mais, à sa grande surprise, son vis-à-vis leva la tète et le lixa d'un air ahuri.

r*uis ses sourcils se froncèrent et brusquement il demaiula, en s' adressant à Alexandre :

— Et toi, qui es-tu?

L'amant de la Roussotte, qui avait poussé un peu machinalement son exclamation devant une i-essemblance (jue, au fond, il croyait fortuite, resta à son tour abasourdi.

— Tu es donc Sam ?

— Ne le savais-tu pas? — répondit l'autre d'un ton bourru. Alexandre n'hésitait plus. H le reconnaissait parfaitement.

— .le craignais de me tromper. Comment donc es-tu ici ! — questionna-t-il curieusement.

MARIAr.E D'AMOUR 1047

— T'es bien curieux... Tu no m'a? pas encore dil qui tu étais loi... Un roussin, hein?. .

Les (Jeux liommes s'étaient mis machinalement à la portière pour échanger ces quelques mots, se trouvant ainsi plus en sûreté, plus éloii;né.- de leurs compagnons de compai timent.

— Dis donc, — riposta Alexandre, — lâche de pas insulter liibi, car il a les oreilles sensibles.

L'autre ne sourcilla pas; mais il n'insista plus :

— C'est bien, dis Ion nom. 11 me semble reconnaître ta voix... mais t'as un las de cicalrices qui m'dérouti'nl.

— Bien, — lit l'amant de la Roussotte, — j'siiis sur de toi maintenant. T'es Samuel, que là-bas nous appelions Sam, à l'anglaise, parce que lu savais jacter c'Ie lichue lan-ue.

Son compagnon continuait à étudier ses traits et soudain lui dit :

— Ah! je suis sur de ne pas me tromper, moi aussi. Va, j't'reconnais malgré tous tes changements; l'as là, près de l'oreille, un signe (jui le Iraliit, j)ren(ls garde.

Alexandre haussa les épaules.

— Prends garde de ({ui?... Il n'y a que les camaros... très intimes qui peuvent connaître ce signe... Eh! bien, on ne se mange pas entre ijriiulics.

Va les deux vieilles connaissances, baissant encore le ton, se mirent à chuchoter.

— Ainsi, mon vieux, — continua Alexandre, — lu l'es barjc de là-b.is, loi aussi "/

L'autre le regard.i :

— Plus d'chance i ncore que toi, njon p'tit. J'suis revenu sans déchirures, aux frais de l'État.

Alexandre le regarda avec d'autant plus d'élonnement que Sam, un Parisien de Grenelle aussi, avait été condamné pour un temps beaucoup plus lou'^ (\uo. le sien.

— Comment ça/ — demanda-l-il.

— Hein, ça l'étonné, — lit l'autre, gouailleur. — Figure-toi que j'ai cru un moment que j'allais être décoié'... là-bas... sur la place même...

— Tu blagues?

L'autre toussa, reloussa, comme s'il se préparait à narrer une histoire.

— V'Ià l'alliiire en deux mois, — lil-il. — lin jour on entend crier de tous côtés... dans... l'grand hôtel gratis... « au feu! au feu! ». C'était l'appartement du directeur qui se flambail. J'étais occupé à côté avec

d'autres copains... et lu comprends ce que nous pensions. Mais v'ià t'y pas que tout d'un coup j'entends d'autres cris, et j'vois une femme qui tenait un gosse sur un bras, un autre par la main, et qui, à une fenêtre du bâtiment qui brûlait, appelait de toutes ses forces : « Sauvez mes petits... sauvez mes enfants. »

« Ah! ouich, j'te crois qu'on allait se ficher là-dedans, c'était une vraie fournaise. Mais les gosses pialaient, pleuraient... et dame, moi, les gosses, je les gobe, .l'dis à mon compagnon de chaîne :

« — Nous y allons t'y?

« Il m'avait compris, et comme moi il était décidé à aller retirer de là-haut ces mioches qui avaient tout de même trop chaud.

« On trouva ce qu'il fallait pour briser notre chaîne, et bientôt nous v'ià au milieu des flammes et de la fumée... Ce n'était pas rigolo et d'un mauvais à avaler cette fumée, j'te dis qu'ça. Enfin, tant bien que mal, on en sauva une demi-douzaine de gosses et la mère par-dessus le marché.

(( Le résultat : notre grâce, au copain et à moi, lorsque nous sommes sortis de l'hôpital après plusieurs mois de maladie et quelques morceaux de peau briàlés ici et là. »

— Et v'ià, — conclut-il, — comment Samuel, ou Sam, comme tu voudras, est rappliqué en France.

Alexandre demanda :

— Et où vas-tu maintenant?

— Chez moi.

— Où ça, chez toi?... A Grenelle en passant par Soulhamplon? Sam prit un morceau de pain dans son paquet et se mit à le mordre

à belles dents.

— Oh ! j'ai dit adieu au quartier pour quelque temps ; je suis fixé en Angleterre, et j'y resterai jusqu'à ce que j'aie amassé de la bonne galette. Je suis avec un goddani, qui tenait un machin à Cayenno, et qui m'a offert quelque chose par ici.

— C'est vague !

Alexandre comprenait qu'on vînt passer quelques jours à Londres par plaisir, mais non se fixer dans ce pays de brouillards.

— Et où habites-tu? — demanda-t-il.

— A Shirley, près de Soulhampton.

Et, interrogeant à son tour :

— Et toi, où es-tu? où vas tu? Tu m'as questionné, mais moi, je ne sais rien.

Alexandre, avec une moue des lèvres, répondit :

Porteur delà valise contenant l'état-civil qu'il s'était procuré... (P. 1051.)

Peuh ! ce sera vile dil : J'in'suis iléridé de là-bjis, et après des

dancers, des souffrunees, j'ai pu rentrer en Franee, et voilà.

Siiiii trouva son camarade peu communicatif.

— El tu restes?

— A Gienelle.

L'autre, gouailleur à son tour, reprit :

— En pa>?ant par Soullianii»lou'^

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