LE GRAND JEU
— Sortez-vous ce soir? — demanda mistress Betsy à sa pensionnaire.
— Non, — répondit Léona.
Elle n'était pas sortie de l'après-midi, cela étonna son hôtesse. Léona était maussade ce soir-là.
— Ëtes-vous souffrante? — questionna mistress Belsy.
— Pas du tout.
— Ah ! je vois, c'est un peu de spleen.
Ce n'était pas le spleen, cette vilaine maladie noire des Anglais qu'avait jime Raymond.
Mais elle était restée l'après-midi au cottage, enfermée dans la petite demeure, ne se donnant aucune distraction, aucune occupation.
Elle avait ainsi passé de longues heures d'attente, inerte, l'ouïe seule occupée à étudier les bruits du dehors qui arrivaient jusqu'au cottage.
Elle attendait... quoi?
Une visite qui ne lui avait pas été annoncée !
Elle attendait celui dont elle commençait à désirer la présence dans son désœuvrement, ce Pierre Normand, dont elle se moquerait au besoin.
Mais viendrait-il?... Et quand viendrait-il?
La première tentative de l'artiste lui faisait espérer son retour.
Pourtant les heures succédaient aux heures, et la petite sonnette du cottage n'avait pas retenti.
Et Léona, énervée par cette longue attente, que rien d'ailleurs ne motivait ce jour-là plutôt qu'un autre, Léona s'était mise machinalement à feuilleter les journaux illustrés,
— Moi non plus, je ne sors pas ce soir, — dit mistress Betsy, — je suis un peu fatiguée.
Ces quelques mots réveillèrent Léona, la faisant sortir de son inertie.
Elle se ressouvint. Elle vit mistress Betsy dans la taverne du Good- Boy.
Elle la vit ensuite dans son magasin de revendeuse.
Qui l'aurait cru?... Et qui le croirait encore sans en avoir des preuves, en voyant l'air vénérable, digne même, du visage de mistress Betsy les joues encadrées de cheveux blancs?
— Le moment est favorable, — se dit Léona, — pour lui montrer que je sais tout! Gela m'amusera!
Mais à l'instant même où ali.iit commencer ses escarmouches, mislress Belsy, ne sachant comment mettre fin au silence de sa pensionnaire, lui disait :
— Aimez-vous les cartes?
— Gela dépend.
— Quel jeu connaissez-vous?
— Aucun très bien; tous un peu.
— Savez- vous tirer les cartes?
Ces mots intéressèrent Léona. Gombien de fois, étant jeune- fille, elle avait été se faire faire le grand ou le petit jeu, selon les ressources de sa bourse.
Non, elle ne savait pas tirer les cartes, mais aurait bien voulu savoir.
— \Lt vous? — demanda-l-elie.
Mais mistress Betsy, en prudente matrone, questionna au lieu de répondre :
— Aimez-vous vous faire tirer les cartes?
— J'adore cela. Je me les suis fait tirer je ne sais combien de fois dans ma vie.
— Et alors?...
— Souvent c'était très juste.
— Et si, pour passer le temps, puisque nous ne sommes disposées â sortir, ni l'une ni l'autre, nous nous amusions à les faire parlei-, ces cartes?
— Ah ! vous savez?
Et, à cette perspective, Léona était toute ragaillardie, et retrouvait tout son entrain.
— Oui, assez bien, — reprit mistress Betsy, n'hésitant plus, devant \c regard brillant de désir de sa pensionnaire.
Et Léona murmura :
— Tireuse de cartes... c'est le complément du reste, j'aurais diî m'en douter...
— Vous dites? — demanda mistress Betsy.
— Rien... je songeais.
— Voulez-vous donc que je vous tire les cartes?
— Avec plaisir.
Mistress Betsy alla vers un petit meuble, et dans un tiroir minuscule, prit deux paquets de cartes.
— Voulez-vous le petit jeu?... ou le grand jeu?...
— Le grand... le giand, — dit vivement Léona.
Les deux femmes s'installèrent près d'un guéridon, sur lequel la lireuse préparait ses jeux.
Léona suivait tous les mouvements de la vieille femme. Soa regard ne perdait pas une carte de vue.
iMistress Betsy les avait étalées en demi-cercle devant elle.
Elle ne parlait pas.
Elle étudiait.
Puis les ramassant -en un tas, elle se mit à les battre de nouveau.
— Eh ! bien, — fit Léona, — vous recommencez?
' — Je n'ai pas commencé; je cherchais un simple renseignement.
— Et alors?
— Voilà...
Et la vieille dame tendit le paquet à sa pensionnaire.
— Coupez... de la main gauche.
Léona partagea le paquet en deux.
Mistress Betsy réunit ces deux parties en mettant «gravement dessus les cartes qui étaient dessous, et dessous celles qui étaient dessus.
Après avoir manié les cartes de diverses façons, elle eut devant elle un nouveau demi-cercle de cartes rangées les unes à côlé des autres, et parmi lesquelles se trouvait la dame de cœur.
— La dame de cœur, c'est vous, — dit la vieille Iciume.
— Pourquoi ?
— Parce que vous êtes blonde, et que toute consultante blonde est représentée par la dame de cœur,
— Dame ou demoiselle? blonde, c'est la même chose alors, — remarqua Léona, qui se rappelait que lorsqu'elle était pour les bordelais La Roussotte, une tireuse de caries l'avait aussi désignée, dans son jeu, par la dame de cœur.
Dame de cœur ! ... elle!...
— Je commence, — reprit mistress Betsy.
Léona s'accouda au guéridon pour mieux suivre l'explication.
— Quel jeu compliqué... embrouillé... vous avez, — fit la tireuse... Et elle monologua :
— Oui... Je vois le roi de trèfle, qui est un homme loyal et généreux... très serviable, et qui pourtant sera très niallieureux à cause de vous...
• — C'est un homme jeune ou âgé? — demanda Léona.
— Attendez... C'est un homme d'un certain âge... très comme il faut... Oh ! le pauvre homme, il soufirira...
— Passez... Continuez...
— Je VOUS parle d'abord des [lersonnages qui se montrent dans votre jeu; nous passerons ensuite aux di'lails. Di'ux jeunes filles se trouvent là également : une brune et une blonde... elles courent toutes deux un grand danger...
— Toutes deux? — interrompit Léona, qui ne connaissait que deux jeunes fi les : M"* de Saint-Florent, blonde, et sa fille Berthe, brune.
— Oui, toutes deux, — insista la tireuse.
— Je saurai si c'est Bertlie, — pensa M"" Raymond. La vieille hochait la tête.
— Ces deux valets l'un à côté de l'auire, signifient que vous serez trahie... Le jeu ne dit pas par qui ; mais méfiez-vous,
« Cet as de carreau renversé à côté du valet de carreau, vous annonce que vous recevrez la visite d'un homme qui vous portera des nouvelles qui vous donneront de l'inquiétude, de légers soucis.
« Les trèfles abondent dans votre jeu ; et comme ils sont très bien placés, vous pouvez être siàre d'acquérir une grande fortune... Tous vos projets d'argent réussiront. Mais d'autres projets... je ne peux pas voir lesquels... n'aboutiront pas... C'est à vous d'aviser.
Léona se mordait les lèvres.
— J'aviserai, — se dit-elle.
Mistress Botsy reprit :
— L'as de cœur renversé vous prédit la visite d'un ami... un homme... brun... jeune encore...
Et la vieille continuant surtout sa pensée :
— Jeune encore... un artiste... d'un pays lointain...
— Où voyez-vous que c'est un artiste? — interrompit Léona qui eut envie de rire.
— Chut, — fit la tireuse, -^ n'interrompez pas.
Les dernières paroles de mistress Betsy avaient rendu Léona un peu plus sceptique. Elle croyait moins en sa force divinatrice.
— Elle dit qu'elle voit un artiste en mon jeu, — pensa-t-elle, — afin de pouvoir me parler de Pierre Normand.
Mais la vieille reprit :
— Oui,... votre jeu est bien embrouillé... Voilà quatre dames, ce qui signifie (juc vous vous trouverez à des réunions, des bals, des festins... Mais comme ces dames sont renversées, cela veut dire que dans ces réunions se trouveront aussi des femmes... peu rccommandables.
A cette interprétation Léona éclata de rire.
— Continuez,... continuez... — fit-elle, amusée. Mais. la ligure de la tireuse était redevenue sérieuse.
Mi?tres? Betsy hésitnit.
— Kh ! bien? — demanda Léona.
Son hôtesse la regarda.
— Quand je lire les cartes, — dit-elle, — selon la personne qui m'interroge, je ne dis que ce que je vois de bon...
— iNon, non, — interrompit Léona déjà inquiète, — je veux tout savoir, le bon et le mauvais.
— D'ailleurs un bon averti en vaut deux, — fit la vieille.
— Alors?...
Mistress Belsy regardait les cartes.
— Oui, — murmura-t-elle, — il y a beaucoup de choses dans votre jeu... du bon et du mauvais... L'intérêt que je vous porte est grand... aussi je vais vous dire tout ce que je vois, quand même cela devrait vous attrister, aiin que vous preniez le plus de précautions possibles contre la mauvaise chance.
Ce préambule donna le frisson à M"" Raymond, très superstitieuse au fond comme toutes ses pareilles.
Que voyait donc, dans son jeu, la vieille tireuse de cartes?
Ke ferait-elle pas mieux de l'arrêter... que de courir le risque de se voir mettre des inquiétudes dans la tête !
— Bah! — dit-elle tout haut, — j'aime mieux savoir.
— Vous avez raison, — répondit mistress Betsy. — Écoutez donc, et voyez si .je me trompe.
Et la vieille commença :
— L'ensemble de votre jeu me dit : « Vous avez une haine au cœur pour une femme... blonde... Vous ferez tout ce que vous pourrez pour lui nuire... mais une jeune fille brune fera avorter une partie de vos tentatives... »
— Une jeune fille brune! — s'exclama Léona.
— Oui.
— Brune? — demanda-t-elle, — ne songeant qu'à Berlhe.
— Oui, brune.
— Ce serait trop fort, — pensa Léona, — ce ne peut être elle. D'abord les jeunes filles brunes ne manquent pas.
Et s'adressant à la tireuse :
— Est-ce que je connais cette jeune fille.
La vieille compta en promenant son doigt sur les cartes :
— Deux... trois... quatre... cinq... six... sept... Oui, vous la connaissez... et elle vous connaît.
— C'est plus fort... ce n'est pas possible.
936 MARIAGE D'AMOLR
Mistress Betsy, se trompant à celte exclnmnlion conliniin :
— Je vois des choses bien plus fortes souvent dans tries cartes. Surtout lorsque la même personne se les fait tirer plusieurs fois, et que j'ai le temps de bien étudier les détails.
— Continuez, — dit Léona avec moins d'entrain,
— 11 ne faut pas vous inquiéter de ce que je vai^ vous dire, car je vois que tout ce qui vous arrivera de bon ou de mauvais vous l'aurez voulu. Vous pouvez faire qu'il ne vous arrive que dos choses agréables...
— Comment cela? — interrompit la consultante.
— Ah! c'est à vous de le comprendre,
— Mais que dois-je faire?
— Laissez-moi continuer. D'ailleurs les cartes ne donnent pas une règle de conduite.
Et avec humeur elle ajouta :
— Toutes vos questions me font perdre le fil. Léona appuya sa tète sur sa main et attendit.
— Vous arriverez à une grande fortune par un brillant mariage. Pourtant ce mariage vous occasionnera un ennui... il ne vous donnera pas tout ce que vous en attendiez,,.
« Je vous vois encore en guerre avec une autre jeune femme... brune... une veuve qui pourtant vous aimera beaucoup,
— Je ne connais pas de veuve, — murmura Léona.
— Vous ia connaîtrez... Votre mari sera un véritable ami pour vous... pourtant... vous le tromperez...
— Oh! ça... — fit Léona d'un air de doute, ne croyant jias qu'on puisse le voir dans les cartes.
— Vous le tromperez, vous dis-je, — assura avec insistance inistress Betsy, — Vous le tromperez avec un homme qui vous adorera.., et que... vous aimerez peu... Mais si vous n'êtes pas très prudente en tout, ce dernier, malgré son amour pour vous, vous trahira.
Les yeux suspendus aux lèvres de la tireuse, Léona ne bronchait plus. Pourtant elle dit :
— Comment pourrai-je le reconnaître? Une femme peut avoir plusieurs adorateurs,..
— Oui... Mais j'ai dit son amant,
Léona n'était guère plus avancée par ce mot, car elle voyait défiler dans sa mémoire, parmi les anciens habitués de M™' d'Ercourt : de Saint- Florent, de Favrol, de Versac, etc., etc. Et si lady Warder suivait ses mêmes traces,..
— Je veillerai, — se dit-elle.
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— Ah! vous êtes plus que belle ! — murmura le peintre. (P. 944.)
Mistress Belsy avait repris ses calculs :
— Oh! dearl... quelle belle situation pour vous... Voyez ces quatre dix?... réussite de vos projets... mais renoncez à votre haine pour la femme blonde...
— Jamais! — s'exclama Léoiia qui se trahit involontairement. Elle se mordit les lèvres jusqu'au sang.
Trop tard! Mistress Belsy savait maintenant qu'elle haïssait une femme, et que pour l'atteindre elle ne reculerait devant rien.
Mais la vieille fit encore comme si elle n'avait pas entendu et continua après avoir brassé ses cartes :
— Oh \ poor darling (pauvre chérie)!... Méfiez-vous d'un homme qui vous aimera d'un amour si grand... si grand que... il vous emportera bien loin... bien loin... Ah! jooor darling \...
Léona ne respirait plus.
— Mais diles, voyons... pressez- vous...
— Oui... vous disparaissez, — reprit la vieille. — Vous disparaissez... Or comment peut-on disparaître?... En s'en allant bien loin... bien loin... ou en... mourant.
Léona était blême.
— Et comment mourrai- je?
La vieille donna une autre position à ses cartes.
— Oh! dear!... Arrêtons-nous, voulez-vous?
— Non, non, — siffla Léona.
La vieille hésitait.
— Mais parlez donc, — dit-elle avec colère. — Comment mourrai-je?
— Assassinée!...
— Assassinée?... moi... et par qui?
— Ah! je ne vois plus... j'ai brouillé les caries. Léona, sans force maintenant, reprit pourtant :
— Tâchez de vous rappeler... je vous en prie...
— Je ne puis pas, — dit mistress Betsy — je sais que c'était un amant... mais est-il brun... blond... impossible de le savoir.
— Et si vous recommenciez?...
— Les cartes ne veulent pas toujours parler... Vous êtes avertie... Méfiez-vous des hommes... et surtout de ceux qui auraient intérêt à votre mort.
Léona, réellement malade après cette séance, oublia son intention de parler à mistress Betsy de ses découvertes : elle se retira en murmurant :
— Assassinée ! . . . Assassinée ! . . .
Et passant la main sur son front :
— Par qui cela pourrait-il être?