MARlAfJF. DAMOL'R
iOli MAUIAf;K D'AMOUR
La prcs-=ion de ses mains enveloppant celles de l'ondoyanie et perverse créature décela la vérité de ce cri.
— Prenez garde, — prononça doucement l.éona, — vous savez que tout faux mouvement pourrait encore retarder ce m)iiient,
— Ail! quel supplice! — gronda le blessé. — Eire cloué dans cette immobilité, moi qui voudniis èlre à vos genoux.
Puis revenant à leur siijel de conversalion :
— Vous me parlez de ne plus me quitler. .Mais n'est-ce pas un faux espoir (oh! bien cruel!) que vous faites ainsi miroiter à mes yeux? Ne m'avez-vous pas répondu déj i que la décence s'opposait à ce que vous demeuriez sous mon toit... jusqu'au jour où vous serez lady Warder?
— Oui, — repartit la veuve Raymond avec un sourire vague et très doux, — vous m'avez demandé là une chose énoime... énorme, mon ami.
— Vous le voyez...
— Mais l'ai pensé à un moyen de vous satisfaire un peu... et pourquoi ne l'avouerais-je pas, — ajoula-t-elle asiucieusemeni, — j'ai en même temps [)eiisé un peu à moi. Cela me ferait tant plaisir d'être ainsi auprès de vous...
Le blessé, devant la contradiction apparente de ses paroles, l'émotion de sa voix, attendait, suspendu à ses lèvres. Klle repi it :
— Celle qui n'est point encore l'épouse de lord Warder ne peut passer la nuit dans sa maison. iMais l'ami ne peut-il posséder le portrait de l'amie?
Léona montra une place vis-à-vis la couche de souffrance et de langueur.
— Ce portrait, placé là, il me semble que je veillerais sur votre sommeil.
Et avec une pointe de malice :
— Sur vos >onges...
Le lord avait suivi le geste de sa main, et son regard fixé sur le mur seniblail y apercevoir déjà le poilrait de la lemme aimée.
Léona continua ;
— El plus tard, lorsque nous serons unis, lorsque les années auront passé sur notre mariage, que les vents des hivers auront souillé, vous regarderez parlois encore ce portrait, et ainsi vous vous repoiierez au temps où je n'étais que celle que, dans mon pays, on appelle une promise, une (lancée.
MARIAGE D'AMOI]R 107:;
— Oii! oui, oui; quelle lelicilé cohi. uu piiilôl quelle piouies^e de félicité, — prononça à mi voix le blessé.
— Je n';ii pas ce lablt'au, ce portrait, — reprit sa comptine, — Mais c'est le désir tie vous distraire qui m'a suii;^('ré d'abord celle idée. Que diricz-vous si je faisais faire ce portrait dans votre cliaudjrc?...
— iMais... je dirais que ce me serait une joie réellement inallendue.
— Eh bien, si mon projet vous plaît, ce sera à vous, naturellement, de choisir la toilette que je dois revêtir, puisqu'il sera pour vous ce portrait.
Le blessé leva vers celle qui lui p;irlait un nouveau rei^ard de gratitude.
— Quelle toilette, dites-vous? En costume de soirée, n'est-ce pasï... iM""' veuve Haymoud baissa les yeux avec une fausse pudeur.
— Vous êtes le sciiineur et \o maître, — répondit-elle. La j)roposition de lord Warder n'avait rien qui l'elFrayàt.
Elle était belle en son corps autant sinon plus que par ses traits.
Sa maturité naissante, soigneusement déguisée du reste, avait encore affermi le jtlein de ses épaules, l'opulence harmonieuse de sa gorge.
Les séances de pose, dans le dévoilement de ces splendeurs, ne pouvaient qu'enflammer davantage le cœur et les libres de celui (jui dc'jà était tant épris d'elle.
— Avez-vous un peintre que vous préfériez? — insinua-l-elle, d'un Ion de parfaite indilTérencc. — J'ai entendu p;irler d'un artiste dont on dit le plus grand bien, ('-'est un Français, ou un Helge, je ne sais tr(»|>. Car, — insisla-t-elle avec une grâce légère, — je tiens à vous plaire... toujoiM'S. Toujours!
— Toujours!...
L'amoureux répéta ce mot avec un(î intonation profonde. Puis :
— Non, je n'ai |)as d'aitistiî préli'ré; mais si celui dont vous me parlez se sent capable de vous, rendiu telle que vous êtes et (pie ji* vous vois, qu'il vienne; le prix de son talent ne me semblera jainais trop élevé.
Léona cacha sa joie sous des démonstrations d'all'ection ci de tendresse.
L'ennui de ces tète à-téli; déjà fatigants allait enlin cesser.
Et e!le goûterait celte joie vicieuse, j ie acre, et j>eu comiinine d'avoir, dan> la iiicnii.' chainbn;, comme à poi tée de ^es deux mains, son futur amant et son Ititur mari.
Jusqu'à la toilette choisie [lar ce dernier <pM allait au-devant de son caprice malsain.
107fi MARIAC.E D'AMOUR
11 avait exprimé le désir qu'elle fît peindre son portrait en costume de soirée.
Elle étalerait ôom ses attraits troublants sous leuis yeux éblouis.
Et ce ne serait seulement pas celui qui était cloué sur sa couche qui s'enfiévn;rait à contempler sa marmoréenne beauté.
Ce serait aussi l'artiste, celui qu'elle voulait également alîoler.
Ce dernier c'était dans un but différent.
Il fallait qu'elle l'éperdit, qu'elle l'enivrât au point qu'il ne fût plus, dans sa main, qu'un instrument docile.
De telle sorte qu'elle n'eût qu'à prononcer ce mot :
— Frappe !
Elle songeait aux Saint-Florent, à sa vengeance.
Ainsi, dans aucun de ses actes, l'ancienne courtisane ne perdait de vue le double but qu'elle poursuivait.
Lord Warder avait accédé à ses vœux, il les exauçait même avec reconnaissance.
Pour le moment c'était tout ce qu'elle désirait. Voilà au moins une après-midi pendant laquelle elle ne s'était pas ennuyée.
Ce fut la conclusion de se.s réflexions intérieures.
Et s'inslallant devant une p;.4ite table de marqueterie, elle écrivit à Pierre Normand, sous l'œil de lord Warder qui la contemplait amoureusement.