LIV
encore devenue son épouse, il sentait, contre sa poitrine, l'inflexion de son buste harmonieux.
Et les battements haletants de son cœur répondaient à la chaleur parfumée émanant de son corps.
Et une griserie lancinante pénétrait en lui.
Un renouveau de jeunesse, de vie, le transportait, charriant plus rapidement le sang dans ses veines.
Jusqu'alors, en parlant à l'ancienne courtisane, dans son respect, il lui avait toujours dit : madame.
Cette fois, comme dans une dilatation suj)rême, ce fut son nom de baptême, ce nom réservé pour la famille et pour les épanchements de l'amour qui jaillit de ses lèvres.
Elle ne protesta pas; et la tête du gentilhomme s'avança, s'inclina davantage encore; et, expansion enivrante, ses lèvres enfin effleurèrent la peau qui s'offrait à lui.
Les yeux de la jeune femme, — à cette heure, mieux que jamais, ravissante et jeune, dans le demi-jour tombant, — se fermèrent tout à fait, sous des effluves irrésistibles.
Et son visage aussi s'inclina vers celui dont les lèvres la cherchaient, l'aspiraient...., la buvaient de désirs contenus.
Et maintenant, ils venaient comme s'offrir d'eux-mêmes ces traits tant aimés.
Il sentait, contre son épidémie, le satin capiteux de celle pour qui il épro^ivait toutes les adorations, celle qu'il aimait dans son âme et dans son corps, — son corps impeccable.
Un bouillonnement tumultueux dont il ne fut pas le maître emplil son être.
i^l""' Raymond, abandonnée vers lui, était semblable à une statue encore assez vivante seulement pour l'infini de la tendresse.
Palpitante, le battement de son cœur répondait au tumulte du sien.
Ce n'était plus la terre, si ce n'était pas encore le ciel.
L'éblouissement qui emplissait son être souleva lord W.irder en un élan de passion irrésistible. Il ne vit plus l'heure, le lieu, sa blessure, rien....
11 ne vit que celte créature admirable et aimée, pAmée dans ses bras...
Sa bouche eut un son, un mol, un nom idolâtré..., et ses bras eurent une étreinte affolée.
Brusquement, Léona se dressa, se reprit, troulilée encore, — en apparence, — secouant sa tète comme pour y ramener la pensée enfuie.
i^jtii MARIAGE D'AMOUR
Et ses lèvres balbutiaient :
— Ami..., je vous en supplie... Milord!... Milord!...
Et elle semblait prier, implorer. Elle semblait une créature faible ci menacée qui demande protection.
Elle s'écartait, s'arracbait de ses mains. Et, tout d'un coup :
— Milord..., pour vous, pour moi..., par grâce pour celle qui, avant peii, portera votre nom.
Elle était à deux pas de sa couche de souffrance, impuissante, fière et suppliante à la fois.
Il l'aperçut, telle que la statue de l'amour austère, virginal et, en même temps, tremblant, ayant peur de la chute dans la faiblesse infinie de sa tendresse.
A celte vue, le regret de la peine qu'il craignait de lui avoir causée saisit lord Warder.
— Pardon! — murmura-t-il, — pardon! Je vous aime trop.
Il la trouvait plus séduisante encore, dans sa réserve attristée et qu'il voyait aimante cependant.
Et une admiration profonde, un respect absolu dominaient tous ses sentiments pour celle qui 5e montrait si digne de l'honneur de son nom.
De nouvelles paroles d'adoration s'échappèrent de ses lèvres, et, levant les bras avec une sorte de frénésie, d'appel à la réalisation de ses constants désirs.
— Ahl — s'écria-t-il, — quand donc cette blessure sera-t-elle giférie? Quand donc pourrons-nous être unis? Et si cette guérison tarde, pourquoi, pourquoi attendre?
Un sourire voilé, qu'il prit pour un nouvel aveu d'affection, passa sur les traits de Léona.
Elle l'avait amené où elle voulait, à désirer célébrer leur mariage, avant même le terme précédemment fixé.
SEANCES DE PEIiNTLT.E
Pierre Normand avait apporté un chevalel, un châssis et sa boîte de peinture.
El, ayant cherché le jour, la clarté favorable, le fond, installé son attirail, il dit à M'"*^ Piaymond :
MARIAr.E D' AMOUR lOSii
— Je suis à vos ordres, madame!
Alors, avec une feinte confusion, elle laissa tomber la pointe de dentelles légères qui protégeait ses épaules, et elle apparut, radieuse, éblouissante dans le dévoilement de sa beauté, aux yeux des deux hommes fascinés, placée entre eux comme le symbole triomphant de la domination de la femme par l'amour.
Ses bras nus, ses bras de marbre, mais d'un marbre ardent, dans les veines duquel serpentait la vie, pendaient, magnifiques, sur la soie aux teintes empourprées de sa robe allégée de dentelles flottantes.
Au-dessus de l'échancrure de son corsage, sa gorge splendide émergeait, révélant la magnificence de tout son corps.
Et, à côté d'elle, les deux hommes, la voyant si idéalement ravissante, demeuraient silencieux, hantés des mômes pensées qui passaient en eux, en tempête, et qu'ils ne révélaient point.
L'ancienne courtisane, experte dans les effets de scène, dirions-nous presque, abaissa un lurtif et timide regard vers celui dont elle attendait tout, l'honneur et la fortune. Puis, redressant sa tète éclairée par une joie que l'on eiît cru naïve, elle se tourna vers le peintre :
— Où dois-je me mettre, monsieur?
L'artiste feignit de chercher une place convenable : en vérité, c'était pour détourner ses yeux d'elle, car il craignait que l'acuité de ses pupilles ne le trahît.
Il désigna un endroit choisi à l'avance et bien éclairé.
Léona s'y assit.
Et là, sous prétexte d'essayer la pose la plus avantageuse, elle s'accorda le torturant plaisir de faire valoir, de mettre en relief les troublantes perfections dont la nature trop prodigue l'avait comblée.
Elle se complaisait à ce jeu cruel, cherchant par quel raffinement de coquetterie elle pourrait augmenter le trouble évident des deux témoins de sa pernicieuse comédie.
Elle songeait surtout à lord Warder, à la scène de tentation diabolique de la veille.
C'est lui, surtout, qu'elle voulait atteindre, lui^qu'elle voulait juirUr au paroxysme de la passion, lui qu'elle eût voulu voir n\ler, lui demander comme une grâce de consentir à leur mariage pour le lendemain même.
Toutes les démarches légales étaient achevées. Pourquoi donc avait-il voulu attendre l'heure de sa guérison pour ré|>ouser, cetle heure qu'il était déjà prêt à avancer, ainsi qu'il l'avait dit la veille.
Elle avait reçu des nouvelles de Soulhampton, et ce que lui faisait
connaître Alexandre ne justiljait })as pour le moment les espoirs qu'elle avait nourris.
Elle n'avait pas encore dans la main l'arme qu'elle souhaitait pour avoir raison de lady Sulton, si, un jour, la nièce de lord Warder se tournait contre elle.
Femme, et avisée ainsi qu'elle pensait que le sont toutes les femmes, elle craignait que cette Anglaise ne vînt à apprendre ce qui était caché, et à tout révéler à lord Warder pour faire rompre son mariage.
Depuis quelques jours, des inquiétudes irrésistibles assaillaient celle qui avait été la Roussotte, qui l'était encore, — la Roussolte brune, — et qui, malgré ses appréhensions, ne voulait renoncer à aucun de ses louches plaisirs.
Demander à celui qu'elle appelait son fiancé de précipiter la solution à laquelle elle tenait si violemment, mais c'eût été risquer de tout compromettre, de se perdre.
Il fallait donc que ce fût de lui que vînt encore celte prière.
Déjài) la veille, elle avait amené l'explosion de sa passion, après laquelle il avait en partie répondu au vœu qu'elle n'exprimait pas.
Elle voulait que ce fût plus encore. Elle voulait que, tardive ou non, l'époque de cette guérison ne fût pas attendue; elle voulait, sans plus languir, être lady Warder.
Et, si c'était nécessaire, elle appellerait même la jalousie à son aide.
Cette jalousie, il commençait déjà à la ressentir.
Il s'apercevait, lui aussi, que cette femme qui serait la sienne prochainement ne pouvait laisser indifférent le peintre qui se trouvait avec eux. ^
Lord Warder la voyait en quelque sorte pareille à un jouet entre les mains de l'artiste qui la maniait, la plaçait et la déplaçait, indiquait les poses qu'elle devait çssayer, levant et abaissant ses bras, ses bras nus, que lui, lord Warder, n'avait même pas osé encore effleurer.
El, dans les mouvements que lui faisait faire Pierre Normand, dans les altitudes qu'il faisait prendre à Léona, le satin de ses seins également nus, jouait, semblait miroiter, exerçant certainement, sur l'artiste, leur fascination affolante.
Du coin de son œil, en apparence indifférent, Léona constatait celte inquiétude, cette jalousie renfermée du gentilhomme.
Et elle s'en applaudissait.
Car celte soulTrance, — la jalousie est une subtile douleur, — était un sûr indice de sa passion.
Allons, elle n'avait pas à en douter, elle deviendrait bien lady.
Et cette vie, exaspérante pour son infortuné amoureux, dura plusieurs jours.
Existence énervante aussi pour le peintre qui, épris différemment de la sirène, l'était néanmoins d'une façon extrême.
Parfois, sous prétexte de fatigue, ^1""= Raymond interrompait la séance.
Alors, elle passait dans son boudoir.
De la place où l'artiste avait installe son chevalet, il l'apercevait entrer dans ce charmant réduit ou en sortir.
Mais il n'en était pas de même de lord Warder aux yeux de qui elle restait cachée.
Alors, du milieu du boudoir, dont elle avait laissé la porte ouverte, elle envoyait des baisers moqueurs au premier.
D'autres fois, elle l'invitait à venir se rafraîchir
Elle agissait de plus en plus en maîtresse de maison, et les douie?tiques lui obéissaient servilement.
Léona faisait traverser son boudoir au peintre, soi-disant pour le conduire au salon ou dans la salle à manger.
Et, durant ce temps, pendant qu'ils se trouvaient seuls dans cet admirable réduit qu'avait fait agencer lord Warder pour elle avec tant d'amour, elle échangeait avec le peintre les plus affolantes caresses, celles qui ne durent pas et marquent comme des brûlures.
On se souvient de la disposition des lieux.
Tout était disposé de telle sorte que si, par impossible, le blessé, dont l'état était déjà fort amélioré, mordu par sa jalousie, cédait aux suggestions de la curiosité, à peine aurait-il touché la porte du boudoir que, déjà, le peintre aurait eu le temps de disparaître à l'intérieiu- de? appartements.
— Votre vue, le spectacle incessant de votre beauté me tue, — lui avait dit le peintre la veille. — Je suis avec vous pareil à une proie entre les griffes d'une lionne, car vous êtes blonde, un peu rousse même, connue les lionnes.
Et la regardant bien en face, il avait a|outi' :
— Je veux, entendez-vous, je veux que vous soyez à moi autant rpic je serai à vous.
— Comment screz-vous à moi ? — fit alors Léona avec .>^on regard métallique.
— De corps et d'âme.
Elle n'avait plus rien objecté, se contenlani de lai>S(T tomber la flamme de son regard sur son interlocuteur connue une promesse.
iOSS MARIAGE D'AMOIH
Le lendemain ime nouvelle séance...
Elle avait reçu l'arliste à la porte de la chambre, et leurs regards s'étaient croisés, comme deux fers — d'où jaillit du feu.
El le peintre s'était remis à sa tâche, silencieux, obsédé par ses pensées.
Le silence réunait dans la chambre
Alourdi par cette torpeur, le blessé avait fini par s'assoupir.
Alors, avec des précautions félines, Léona s'était dressée.
Et sans bruit, l'épaisseur des tapis étouffant le froissement de ses pas, elle avait gagné la porte de son boudoir.
Là, reulrebàillanl, elle s'était tournée vers le peintr-. et avait mis un doigt sur sa bouche, pour lui recommander le silence.
Puis elle lui avait adressé un de ces sourires de perdition dont elle avait le secret.
L'artiste avait compris, et, s'assurant aun coup d"œil que le gentilhomme dormait réellement, avait rejoint celle qui l'appelait.
11 avait avec elle franchi le seuil du boudoir dont les portes sourdes s'étaient refermées.
Là. leurs deux mains s'étaient unies, s'étaient i rises, et serrées à se briser.
— De corps et d'âme, vous êtes à moi ? — avait-elle souillé d'une voix basse et vibrante.
— Oui.
— Le jureriez-vous?
— Je vous le jure.
— Même si, ayant été profondément outragée, parce que je suis femme et que je n'ai pu me défendre, je vous disais: voila mon ennemi, je le livre à votre épée.
— Ce serait un homme mort.
— Vrai ?
— Je le jure encore.
— Prenez garde.
— Vous avez mon serment. Du jour où vous serez à moi, je serai à vous, corps et âme, je vous l'ai dit. Et malheur, oui, malheur, à qui se sera attiré votre auimadversion.
Léona le fixa, descendant son regard jusqu'au fond de son cœur, s'assurant qu'il ne la trompait pas, qu'il ne mentait point.
Et tout d'un coup, comme dans une faiblesse, — sublime coraédie, — ses yeux se fermèrent.
— Je vous aime ! — murmura-i-elle d'une ^oix éleiule.
MARIAGE DAMOIR
Ds469 parmi ûs tapios totnhrt* ei mëlaTicoliquM, U« torreoto aax eaux lerpentioe*-.
Et, [..'(P.illc à i aroanle exaiicC et a ijûui ue iorc^-'=, t-iie ^c .ai;-., ë'i-cf dans S€S bra-> éperdu?.
Lia elle, cclU pchiO'., fayoziuanle au- — T^ieniôt, suprême ivresse, j'aur 'î
.- cievijii ,
— kAkiAeE 0 Aiocm.
IJÎ.
Ce fui le front impassible et serein que Léona, cette reine de l'hypocrisie, d'une beauté et d'une majesté dignes d'une couronne, vint reprendre sa place auprès du chevalet.
Maintenant, du reste, l'œuvre touchait à sa fin et lord Warder caressait amoureusement de l'œil ce portrait admirable de celle qu'il posséderait avant peu complètement.
Léona, dans sa splendeur partiellement dénudée, était entre lui et le peintre, comme l'emblème de la beauté toujours triomphante.
Et la jalousie engendrée à cause de cela dans le cœur du lord lui avait fait réaliser les désirs de l'astucieuse femme.
Sans attendre d'être complètement guéri, il avait, de lui-même, avancé la date de leur mariage, pour lequel Lady Sutton revenait exprès passer quarante-huit heures à Londres.
Avant trois jours, celle qui était maintenant la maîtresse de Pierre Normand, après avoir été celle d'Alexandre, la Terreur de Grenelle, allait devenir lady. Warder I...
milady!
C'est fait !
L'œuvre de la destinée s'est en partie accomplie.
Mistress Betsy, notre « honorable » connaissance de Regenl's Park, a vu l'événement justifier ses prédictions, — le jour où elle avait lait le grand jeu à M"- veuve Raymond devenue sa pensionnaire.
Et c'est parce que les promesses des cartes se sont -réalisées que M'"^ veuve Raymond n'existe plus.
Finie la Roussotte,,.. disparue Léona d'Ercourt; morte M""* veuve Raymond.
Comme de la chrysalide sort un papillon merveilleux, de la triple incarnation que nous venons d'énumérer un nouvel être est né, papillon splenditle pour qui jamais ne seront trop de fleurs, ni des fleurs trop suaves.
Le projet d'union qui avait conduit la mère de Berlhe Raymond à Londres est enfin réalisé.
Léona est devenue lady Warder!
Le lord amoureux, savamment excité par ses adroites manigances, n'a pas attendu le terme de sa guérison.
Les sénateurs romains se faisaient, assure-l-on, transporter, dans certaines circonslaiices, sur la chaise curule; lui, voulant sans doule les imiter en sa qualité de membre de la Chambre des Lords, ce sénat anglais, s'est fait transporter, eu chaise à porteurs, au pied des autels... et au Registrar Office.
Et il a crhan;ié l'anneau des épousailles avec cette Léona, aux doigts de laquelle d'autres bagues ont souvent déjà été glissées, salaires de flétrissantes débauches.
Les nouveaux époux ont quitté Londres, dès que lord Warder a pu commencer à se mouvoir ai)puyé sur une canne.
L'infortuné, follement épris, a eu hâte d'aller cacher, ensevelir son bonheur, en jouir égoïstement dans un vieux château de sa famille, pittoresquement perdu au milieu des agrestes montagnes de l'Ecosse.
.\bandonnons-le à son beau rêve.
Aussi bien les nouvelles amours ont-elles besoin de solitude et de mystère!...
Et il n'est que juste de laisser à l'aveugle lord Warder au moins quelque temps de véritable joie.
Le réveil viendra bien assez tôt pour lui avec son étrange épousée.
Laissons -les parmi les sapins sombres et rnélancoliques, les torrents aux eaux serpentines, aux ondes vertes qui font mousser une écume d'argent contre les rocs brunis.
Oublions la plainte du montagnard hiyhlander soufflant un vieil air dans la cornemuse, au pied de quelque ruine....
Et repassons la mer.
Paris, ville prestigieuse, claire et brillante comme un matin de soleil, Paris, ville de force, de gaîté... et d'amères tristesses..., Paris nous appelle et nous retient.
C'est que des êtres que nous avons connus, dont les malheurs nous ont attristé, dont nous avons partagé les joies, nous y attirent.
Nous voulons parler de la pauvre Mignonneltc.... la douce, la pure et chaste enfant...
Et auprès d'elle, celui dont la vie a toujours fait sa vie, l'ami joueur et bon de son enfance, le compagnon plus réservé de son innocente puberté, embellie de toutes les ingénuités et de toutes les grâces de son .Age, en un mot, .Maurice Donnel, l'autre petit orphelin devenu aujourd'hui un noble oflicier.
Oui, pauvre .Mignonneltc!...
Son joli corps, si gracieux et si menu en sa perfection élégante, n'est plus qu'un pitoyable squelette.
Elle est, sur son lit, telle qu'un fantôme inerte et déjà presque marqué pour la tombe.
Ses yeux éteints ont des navrances atroces.
Fixés sur le vide des cieux, ils semblent y verser le trop plein de son âme et comme en interroger le silence eiïrayant.
Sa douleur est muette, — et d'autant plus poignante.
Elle n'a d'égale que la prostration de son corps.
Le poison versé par l'envoyé de Léona ne lui a pas pardonné.
Après le premier espoir, — espoir faible, du reste, — émis sous toute sorte de réserves par les praticiens, et malgré les soins énergiques prodigués dès la première minute, le mal s'est aggravé.
La dose du dangereux toxique, de l'effroyable poison, était trop forte. ,
Elle avait paralysé les antidotes qu'on avait essayé de lui opposer. .
Après avoir pu prononcer quelques mots, la jeune fille n'avait pas tardé à retomber dans un mutisme complet.
Plus énergiquement encore qu'au début, la paralysie, balayant tous les obstacles qu'on avait essayé de lui opposer, avait étendu son empire sur tout son être.
Et M™^ et M. de Saint-Fiorent n'avaient pu que se tordre les mains de désespoir devant celte aggravation menaçante.
Quant au fiancé de Mignonnette, à son ami d'enfance, à Maurice Donnel, le mal qui l'avait accablé après le premier éveil de son espérance lui avait produit l'effet d'un coup de massue.
Lorsque, après tant de traverses, tant de malheurs, ils allaient être sur le point d'être enfin l'un à l'autre, assister à cette chute inconcevable !
Veuf peut-être avant d'être uni à celle qu'il aimait.
Mais ce n'était pas possible; et il se demandait par moments s'il avait bien toute sa raison.
Quant à M""' de Saint-Florent, il suffit de prononcer le nom de celte exquise créature pour deviner quelles larmes devaient être les siennes, larmes de douleur, atroce, déchirante, — douleur comprise par le comte, partagée si ce n'est plus, car, chez l'ancien viveur devenu enfin digne de tous les respects, le sentiment paternel s'était réveillé d'autant plus puissant qu'il était obligé d'en comprimer l'expression.
Sa fille, son enfant, sa Marie adorée,... il allait perdre son enfant sans avoir môme le droit de crier, dans son désespoir :
— Ma fille! ma fille!... tu ne mourras peint!... Que Dieii ait pitié!
MARIAGE D'AMÛUn 1093
Non, il élait obligé de refouler en partie, de cacher la véhémence de sa propre douleur et c'était ?on chàtinient.
M™' de Saint-Florent, l'angéliquc créature de (ous les sacrifices, de toutes les afflictions, de toutes les prévoyances avait prévenu M"* Delbeau.
Et la mère, la vraie mère était accourue au chevet de son enfant mourante!...
Depuis lors elle n'avait plus quitté cette place, couvant des yeux la décomposition intermittente des traits de sa chère idole. Elle semblait lui donner de sa vie.
Elle à la tête du lit, Maurice à genoux épiant ce visage adoré, ce visage également guetté par la mort... et parfois, derrière eux, dans le fond, la silhouette immobile de M. de Saint-Florent, le père condamné au silence, ils formaient, autour de cette couche d'agonie, un groupe saisissant.
Le docteur Sylvain et le docteur Dupré lui-même, frappés d'inertie par la formidable puissance de la drogue fatale, étaient réduits aux plus sombres inquiétudes.
Ils ne comptaient plus guère que sur la jeunesse de la malade.
— Pauvre mademoiselle Marie !... — murmuraient-ils.
Et ils maudissaient le misérable auteur d'un pareil attentat, ne comprenant pas que la police ne fût encore parvenue à lui mettre la main au collet.
Ils ne pouvaient savoir que ce crime avait été commis à l'instigation de l'ancienne Léona d'Ercourt et que le meurtrier élait en train de vagabonder agréablement à travers l'Angleterre.
Toutes leurs enquêtes, au sujet du poison employé, étaient demeurées sans résultats.
A cette heure, ils en étaient réduits à favoriser de tous leurs moven-^ sur Mignonnette, la salutaire réaction de la nature.
Et Berthe?...
Cette innocente victime du crime de sa mère gisait, elle aussi, sur st couche de douleur.
Plus forte que Mignonnette, que sa nouvelle amie, dont elle était venue partager le sort, elle luttait avec plus de soulTrance peut-être contre l'épouvantable fléau qui les avait frappées.
La lille adoplive de .M""= de Saint-Florent avait été trop durement atteinte.
Le mal avait pénétré chez elle tous les ressorts de la vie. Il lui semblait qu'elle se sentait mourir, mais sans tortures, dans sa torpeur qui élait presque déjà la mort.
Chez Berthe Raymond, la vie plus résislanle ne voulait pas céder; elles au contraire, luttait contre la mort, elle se débattait en des révoltes allfreuses.
Par moments, elle regrettait de ne pas ressentir la torpeur de son amie : au moins, de la sorte, elle ne souffrirait pas autant.
Et nous avons vu, à Londres, sa triste mère s'étonner avec indifférence, elle-même, de ne pas recevoir de ses nouvelles.
Hélas ! pourquoi nous appesantir sur ces lamentables tableaux.
La destinée est inéluctable...
Là-bas, par-delà la mer, la mère triomphe, ici la fille agonise.
Détournons donc pour quelques jours nos regards de ces affligeants tableaux et reportons notre pensée vers d'autres climats.
Un nouveau paquebot, arrivé d'Indo-Chine, a encore apporté des nouvelles d'Hector Brémonlier, le malheureux officier qui est retourné dans ces régions cruelles, l'amour de Berthe au cœur, Hector Brémontier qui y est retourné avec le désir d'y trouver, sinon l'oubli, au moins le trépas.
Lxxn
LA-CAs!
On se rappelle ce qui était arrivé au lieutenant de vaisseau Brémontier après l'assaut victorieux de Minh-Kong.
Profitant de son isolement, de sa faiblesse, des ombres du crépuscule, une bande d'Annamites plus pillards que guerriers s'étaient jetés sur lui.
Épuisé déjà par sa blessure, attaqué à l'improviste, le chef de la compagnie de débarquement n'avait eu ni le temps de l'aire usage de. ses armes, ni d'appeler à l'aide.
Un des bandits, au risque de l'étouffer, avait enroulé rapidement son cai kliaa, sorte de turban, autour de la tète de l'officier français, lui faisant un bâillon des plis nombreux de réloile.
Et la bande l'avait aussitôt cntrahié.
On a appelé ces gens-là des pirates.
Ce n'est pas toujours sans raison.
Le soldat, dans ce pays, le soldat indigène non discipliné à la française, est le pire des bandits.
Tour lui, il n'y ;i ni amis et ennemis. Et leurs troupes représentent assez exactement les routiers du moyen-âge.
La seule difTérence réside dans ceci : les routiers, malandrins, écorclieurs et autres gentilshommes de même acabit allaient à pied ou à cheval.
Par suite du très grand nombre de cours d'eau sillonnant les plaines marécageuses de l'Indo-Chine, les écumeurs couleur de chocolat, leurs coups lails, se réfugient souvent sur des bateaux : de là leur nom de pirates.
Ces hommes-là se dirigent dans la vase avec une dextérité étonnante.
Leur pied court et large, au gros orteil généralement très séparé des autres doigts du pied, — un pied presque palmé, — leur permet d'y évoluer avec une facilité remarquable, d'autant plus qu'ils ont la plupart du temps les jambes nues, toutes conditions qui leur procurent sur ce terrain une supériorité naturelle sur le soldat français, chaussé, panlalonné, guêtre, etc..
Allez ensuite poursuivre de tels singes dans la vase.
Les quelques bandits qui avaient assailli le lieutenant de vaisseau Brémonlier avaient compté là-dessus pour exécuter leur coup.
Les Français étaient tout occupés à s'installer.
Quelques-uns des pirates, restés les derniers parmi les fuyards, blottis parmi les lataniers aux longues feuilles lancéolées, avaient vu l'officier de marine, accablé de fatigue et d'épuisement, s'asseoir à l'écart, céder à son mal maintenant que la place était prise.
Aussitôt, se rapprochant sans bruit, nageant dans la boue liquide, ils s'étaient concertés.
Le gros des troupes françaises était à assez de dislance parmi le dédale des fortifications, pour qu'elles ne pussent venir" au secours de roflicier.
Justement les sentinelles n'étaient pas encore toutes placées : c'était le cas d'en profiter.
Ku entraînant leur prisonnier dans la vase, on ne poiurait suivre leur piste; on ne pourrait surtout les poursuivre avec assez de rapidité, s'ils avaient la chance de ne pas donner l'éveil; car les bandits ne tenaient surtout pas à être escortés à coups de fusil.
Ils voulaient tenter un coup sûr.
Et (l'avance ils escomptaiotil le contentement j(i\rnx dr l(;iii" clii-r, le vieux pirate Lè-Vinh-Phuoc, lorsqu'ils lui anièncr.iicnl un prisonnier d'un grade aussi élevé, un des chefs des troupes qui venaient de lui enlever la citaJelle de Minh-Komi.
Ils escomptaient surtout la récompense qu'il leur accorderait, les partisans annamites combattant pour le profit infiniment plus que pour la gloire.
Alors, se dissimulant, montrant seulement leur tête hors de l'eau vaseuse, tels que des alligators à face ronde et livide de vase, les bandits s'étaiei/t avancés en rampant.
Puis, tout d'un coup, sautant tous ensemble hors de la boue immonde où ils étaient ensevelis, sans un mot, sans un cri, ils étaient tombés sur Hector Brémonlier.
Celui-ci n'avait pas eu le temps de faire un mouvement, d'essayer un geste.
Dix bras s'étaient abattus sur les siens, lui avaient arraché ses armes ; le turban crasseux, souillé s'enroulait autour de son visage, l'asphyxiant, l'aveughinl, et il se sentait jeté à terre, traîné dans une course rapide.
L'eau, la boue, giclait sous lui, et il avait la sensation d'une glissade dans une mer d'un liquide épais, de terre glaise fondue,- mélangée de détritus, d'eau grasse lui entrant dans le cou, dans la.poilrine, imbibant, pénétrant ses vêlements, l'enlisant d'une humidité chaude et gluante...
A certain moment, un mol qu'il n'avait pu comprendre, guttural et bref comme un commandement, avait retenti.
C'était un des indigènes qui l'avait prononcé.
Brémonlier n'avait pu en discerner le sens, car c'avait été dans la langue du pays, qu'il ignorait.
L'homme qui venait de parler paraissait être le chef.
Quelques broderies dorées se détachaient sur le fond sombre ae son costume.
Le prisonnier entendit répéter plusieurs fois, jiar ceux qui le mainlenaicnl, le mot « doï ».
Doi signilie chef d'escouade.
En Annam, le doï est un espèce de bas ofticier : son grade équivaut quelque peu à celui d'un adjudant, mais avec cet avantage qu'il est réellement à la tète d'une certaine fraclion d'hommes : c'est un petit capitaine, quoi !
Ce détail, d'apparence insignifiante, explique le ton d'autorité avec lequel celui qui possédait ce titre venait de s'exprimer.
Et aussitôt les homiiies qui le suivaient immédiatement avaient l'ait halle.
Ceux de l'arrière-garde n'avaient pu percevoir son ordre dans le clapotement de la vase.
El ces mois : « le doï ordonne de s'arrêter », avaient couru de gronpe en
il va donc en linir avec cette vie abhorrée... rinir en soldat. ^P. llui.)
groupe, de rang en rnn^-, si l'on peut donner le nom de ran;;s au lassemenl de ces èUes hideux, éclaboussés du morlier noir;\lre dans lequel ils bondissaient, plus semblables à des bêtes qu'à des hommes.
C'est ce mot répété qui avait frappé l'allunlion de l'oHicier de marine.
Il savait que c'était un -^rade mililaire.
A partir de cette minulc, il n'ij^norait donc plus qu'il était tombé au