UARIAGE D^AilOtn
pouvoir d'un parti d'ennemis, sans doute quelques écumeurs traîtreusement embusqués.
Ils avaient dû remarquer son isolement, la prostration causée par sa fatigue.
Et, en s'enfuyant, ils avaient voulu emporter cette proie.
Une proie,... le mot ne paraissait que trop juste au malheureux officier.
Il connaissait les horribles traitements que ces bandits faisaient subir à leurs prisonniers.
La torture des infortunés, assez abandonnés du sort pour tomber entre leurs mains, était pour eux une joie.
Ils se délectaient, assurait-on, au spectacle de la douleur de leurs victimes.
Tantôt, ils leur crevaient les yeux, l'un après l'autre, faisant durer leur abominable plaisir.
Ensuite, d'un coup de leur coupe-coupe, espèce de serpe, large comm» un sabre, effilée comme un rasoir, ils abattaient les oreilles de leun captifs.
Avec d'horribles plaisanteries, à cause de la nature qui les a faits camards, leur a donné le nez aplati des dogues, ils coupaient le nez de ceux à qui ils avaient commencé d'infliger leur série d'épouvantables supplices.
Et ils riaient, riaient comme des monstres, en présence des êtres qu'ils venaient ainsi de défigurer : ils venaient, prétendaient-ils dans leurs sarcasmes, de les embellir...
Ils riaient, heureux de ce sang qui ruisselait...
Hector Brémontier avait fait plus que d'entendre le récit de leurs atrocités.
Ses hommes avaient découvert souvent, jetés au milieu des loufies de bambous épineux, les cadavres de leurs compagnons d'armes disparus.
Et l'état dans lequel on les retrouvait était indicible.
Lui-même avait aperçu, dans les cours des pagodes, les corps déchiquetés, mutilés de marins ou de soldats français tombés au pouvoir de l'ennemi.
Quelques-uns d'entre eux étaient accrochés aux mui^illes comme des quartiers de viande à l'étal d'un boucher.
Ils avaient été suspendus, .poussés sur ces pointes acérées, tout vivants, car leur visage portait la marque de l'horrible agonie qui avait dû être celle de ces martyrs.
En France, à Nîmes, il est un monument de l'époque romaine qui porte le nom de a Maison carrée ».
En Indo-Chine, les indigènes donnent le nom de maison carrée à leur maison commune, construction misérable souvent, aux murs de pisé, au toit de chaume ou de feuilles de palmier d'eau et tirant sou nom de sa forme à peu près invariable.
C'est là où se réunit le Conseil du village.
Là où il statue sur les diflërents litiges qui lui sont soumis.
Quand les colonnes françaises étaient passées, que quelque malheureux traînard était resté en arrière, ou qu'un blessé avait été abandonné dans les broussailles où ses camarades n'avaient pu l'apercevoir, les indigènes surgissaient.
Ils traînaient ces isolés, ces blessés à la « Maison cannée ». Et là, parodiant la constitution d'un tribunal public, ils jugeaient le soldat ou le marin resté en leur pouvoir.
Et la sentence, toujours était la mort.
La mort, avec quels rafiinements !
Ainsi s'expliquaient les restes défigurés, déchiquetés de ceux que Bréniontier et les siens n'avaient souvent reconnus qu'à quelques lambeaux d'unilorme.
Etait-ce le sort qui lui était également réservé?
Il devait le craindre.
A cette pensée, une révolle aiïreuse se lit en lui.
La mort,... eh! que lui importait la mort?... N'était-il pas venu la chercher au contraire, afin d'oublier, dans l'inconnu du tombeau, le nom et l'image de celle qui l'avait chassé de son cœur... Berthe!
Berthe Raymond qui, — il ne pouvait le soupçonner, — 'se débattait, à celle heure, contre les affres du trépas...
Ah! oui, il mourrait avec joie, en prononçant une dernière fois son nom, malgré tout adoré.
Mais expirer dans ces tourments?...
Se voir déchiqueter, taillader?...
Ah! non! non! C'est cela qui le révoltait, le faisait crier contre le dcslin-sans pitié.
Les Annamites reprenaient haleine.
Immobiles, aux écoutes, aux aguets, ils cherchaient à se rendre compte s'ils étaient ou non poursuivis.
Derrière eux, el à une distance accrue en apparence par les ombres du soir, s'élevait lu mas.-e lourde des fortifications d'où l'on venait de les déloger.
Autour d'eux, la plalitude morne des marais.
Quelques tiges de lalaniers, de fougères, de trahuls à la feuille odorante on émergeaient seuls, là où la couche d'eau nauséeuse était moins épaisse.
En un mot, tout autour, l'isolement, l'abandon, l'infinie lamentation des choses
Quelques-uns des pirates avaient gagné un endroit où le sol, légèrement exhaussé, leur permettrait de mieux voir.
Le doï les y avait précédés.
Le cou tendu, ils épiaient en silence.
Hector Brémontier avait repris ses sens.
Sa main fatiguée écartait l'immonde vase dont son visage était souillé.
Cessant d'être traîné dans cette couche liquide, il reprenait ses forces en même temps que ses esprits.
Il remarqua l'éloignement du gros de ses ravisseurs.
Trois d'entre eux, seulement, étaient restés auprès de lui.
Ils se supposaient plus qu'en nombre suflisant pour avoir raison d'un homme blessé, affaibli, épuisé.
Ils étaient trois, et il était seul, atteint dans ses* forces et sans arm
Qu'importe, la partie était presque égale.
Dans son œil, brûlé de fièvre, une flamme passa, farouche.
A la ceinture d'un de ses gardiens, un coupe-coupe pendait, fortement emmanché, solide, à la lame épaisse et lourde.
Un coupe-coupe à trancher les têtes, ce à quoi ces barbares les employaient souvent.
Si Brémontier parvenait à s'en emparer, ce serait l'instrument de sa délivrance.
Ainsi armé, il entamerait la lutte. Elle serait ce qu'elle serait, puisqu'il avait fait le sacrifice de sa vie, puisqu'il voulait mourir, mais non dans l'horreur impuissante des tourments.
S'il parvenait à se défaire de ses gardes, s'il parvenait à s'en débarrasser avant le retour de leurs compagnons, il se lancerait dans celte mer de vase.
Il s'efforcerait d'y lutter de vitesse avec ses poursuivants et d'atteindre Minh-Kong.
Peut-être n'oseraient-ils pas le poursuivre dans cette direction, craignant l'intervention des troupes françaises.
Mais ce qu'il fallait, c'était attendre un moment de distraction de celui à qui il ne pouvait ariacher celle arme que par surprise.
MARIAGE D'AMOUR HOl
Une lueur s'était élevée sur la citadelle que nos troupes venaient d'occuper.
Une gerbe de feu s'élança...
C'était une des constructions élevées à l'intérieur qui, — succédant à d'autres coriiniencements d'incendie, assez rapidement éteints, — venait de prendre feu.
Quelque Annamite cgichc dans un coin obscur, peut-être même quelques-uns des marchands indigènes plus ou moins fidèles qui suivaient la colonne et servaient d'espions à l'ennemi, avaient allumé ce nouveau foyer.
A celte vue, une expression de joie haineuse se peiLinit sur les tr.iiu des pirates.
Une acclamation s'éleva du tertre où la plupart d'entre eux s'étaient groupés.
C'étaient des hourrah? qu'ils poussaient à leur manière.
Les voix des trois indigènes réunis autour du prisonnier leur répondirent.
Ils s'étaient tournés vers la citadelle d'oîi le feu s'envolait; et les mains levées en l'air, leurs bras tendus semblaient invoquer, activer l'incendie.
L'officier de marine saisit cet instant.
Ah! qu'ils applaudissent l'œuvre de destruction de leurs coreligionnaires. Ces cris, ces clameurs, ces paroles d'anatlième, ce seraient leurs dernières paroles.
D'un mouvement rapide, subit, foudroyant, Hector Brémontier a saisi le coupe-coupe passé à la ceinture du bandit.
A ce moment, une joie violente s'empare aussi de son âme à lui.
Soldat, il sent enfin une arme dans ses mains.
En eiïel, ses cinq doigts se sont cramponnés autour du manche du coupe-coupe avec tellement de violence que, si l'on lui tranchait le poignet, ils resteraient rivés à ce bois.
Et c'est avec la promptitude de la foudre qu'il a arraché cette arme à son possesseur.
Celui-ci se retourne.
Mais il n'a pas le temps de se mettre sur la défensive.
Daiis l'air sombre, un éclair luit,. . un bruit ^ouid...
Le bras de l'officier de marine s'est levé de nouveau. De nouveau son instrument de lulle et de délivrance s'abat.
Une pluie rouge éclate en perles, reloMibe en gMuttrs sur l'eau yrise.
C'est le sang de son ennemi,... de son ennemi qui tombe, qui s'abat, comme un bœuf, dans la vase.
Un bouillonnement... et cette vase se referme comme un linceul sur l'homme qui vient de tomber.
Mais ce n'est là que le commencement de la lutte.
La stupeur, et l'épouvante aussi, ont d'abord saisi, paralysé, les deux compagnons de celui à qui Brémontier vient de s'attaquer.
Ces gens-là ont la crainte innée du Français.
Mais ils comprennent bientôt qu'il est seul cl qu'ils sont deux contre lui.
En outre, l'orficier est loin de tout secours.
Eux, au contraire, aperçoivent leurs compagnons à cinquante ou soixante mètres à peine.
La certitude du succès final les encourage; d'autre part ils ne veulent pas sembler manquer de bravoure vis-à-vis de leurs compatriotes.
Trois contre un, contre un homme affaibli, blessé! Et ils auraient été vaincus !...
La honte leur a donné du courage.
Un d'entre eux, se reculant de deux pas, met Brémontier en joue...
Il presse la détente,... le chien s'abat.
Mais un claquement sec résonne seul.
Le pirate était armé d'une carabine à percussion, et la capsule a été mouillée par cette course dans le marais.
Le fulminate, détaché par l'eau, s'est effrité sans s'enflammer.
Brémontier a vu le mouvement de l'Annamite, et il s'est jugé perdu.
Mais, au lieu du désespoir, c'est un immense soulagement qu'il en a éprouvé d'avance.
Il va donc en finir avec celte vie abhorrée... finir en soldat.
Une balle dans la poitrine, à bout portant, une balle qui vous tue net!
Mais son heure n'a sans doute pas encore sonné, puisque le fusil du pirate ne part pas.
L'Asiatique voyait déjà le cœur du Français transpercé, ayant visé où il fallait pour cela.
Mais le claquement « muet » du chien sur la capsule, selon un ancien terme de chasse, l'a déconcerté, paralysé.
Il compte heureusement sur son acolyte pour réparer son désavantage momentané.
Il compte sans Brémontier.
Le lieutenant de vaisseau a saisi avec hardiesse cette occasion inespérée.
S'il y a en lui l'amoureux désespéré, il y a aussi l'homme d'énergie, rofOcier vaillant, le lutteur.
Il a compris qu'il ne doit pas laisser à l'Annamite le temps de changer sa capsule. Ce serait par trop niais! Kn avant!...
Devant un moulinet menaçant de son arme au tranchant effilé le troisième de ses ennemis a fait un bond en arrière.
Hector Brémontier profite de ce répit, qu'il s'est du reste ménagé intentionnellement; et avec une promptitude foudroyante, il bondit sur l'homme au fusil.
Celui-ci pousse une exclamation de terreur. Sa carabine, muette, n'est plus, entre ses mains, qu'une arme inutile, encombrante.
Instinctivement il s'en sert pour écarter l'adversaire dont il a cru avoir si fticilement raison; if s'en sert comme d'un bouclier.
Mais son appel de terreur a appelé l'attention de ses compagnons réfugiés sur le tertre d'où ils suivent la lutte entreprise par les soldats français contre Tincendie.
Brémontier a vu l'émotion qui s'est manifestée parmi eux.
Il se rend compte que les instants sont plus que jamais précieux.
S'il laisse, aux autres indigènes, le temps de secourir ceux contre lesquels il lutte, c'en est fait de lui.
Cette constatation décuple son courage, exalte son énergie.
D'un coup de revers, il atteint le bras de l'Annamite qui, ayant pris du champ, allait se servir de la crosse comme d'une massue.
Colui-ci lâche son arme défensive.
Alors l'officier se rue sur lui.
Le troisième de ses adversaires veut venir à la rescousse; le lieutenant de vaisseau, d'un coup violent du dos épais du coupe-coupe, l'étourdit, le renverse.
Et, bondissant sur son principal antagoniste, il le presse, le rejoint, l'atteint...
.\ plusieurs reprises, le fer s'abaisse et se relève.
Un large nuancement d'un pourpre sale teint l'eau saumàtre.
Brémontier est vainqucui... il va être libre.
D'un coup d'œil, il a mesuré la distance qui le sépare de la citadelle, et celle qui l'éloigné des autres pirates.
Ces derniers ont suivi les péripéties de ce combat rapide, — quasiélectrique, — sans y prendre part.
Il existe une singulière indifférence dans l'esprit de ces gens-là. Leur propre mort les louche peu : ils assistent un peu à celle des autres avec la curiosité d'un spectateur au théâtre.
1104 MAHIAGE D'AMOUR
Ils ne doulaient pas, d'ailleuis, du succès final de leurs compagnons et n'avaient pas jugé utile d'intervenir ou n'en avaient pas eu le temps.
ilecior Brémonlier avait donc sur eux une avance appréciable, d'autant plus, nous l'avons dit, que les Annamites ne devaient pas tenir à trop se rapprocher du fort.
Mais la chute successive de ses deux derniers adversaires avait jeté l'émotion dans le gros de la troupe qui déjà s'ébranlait furieuse.
Brémontièr n'avait qu'à fuir.
Il le comprit.
Il s'était lancé à corps perdu dans la vase.
— Que je puisse tenir, seulement deux ou trois cents mètres, — s'était-il dit. — Et les nôtres répondront à mes appels.
Et il fendait la terre délayée avec la violence des sangliers de ces marécages, agitant, au-dessus de sa tête, le large coupe-coupe qui portait, sur sa lame épaisse, en teintes de sang, le témoignage de sa valeur.
Derrière lui, tels qu'une meute, les pirates s'étaient précipités.
ir n'eritendait pas le bouillonnement tumultueux de la boue liquide soulevée par leurs bonds, dans leur fureur de le rejoindre. L'éclaboussement, le clapotis gluant du mortier infect à travers lequel il se frayait un passage l'aveuglait, l'étourdissait.
Un moment il se détourna, instinctivement, fixant sur ceux qui le relançaient son œil fulgurant.
Et il brandissait en même temps son arme avec une telle résolution, une telle frénésie, dans la passion de la lutte, que, vingt fois plus nombreux cependant, ils s'arrêtèrent, intimidés.
Oui, Brémontièr voulait leur échapper, il voulait, âprement, rejoindre Minh-Kong, reprendre son poste à la tête de ses fusiliers marins, et montrer ainsi à ces ennemis, habitués seulement à la lutte sournoise et aux guets-apens, ce que valait le véritable courage.
Déjà, la distance qui le séparait de la citadelle diminuait.
Mais si le jeune lieutenant de vaisseau puisdit, dans son indomptable volonté, des ressources nouvelles, si son énergie empêchait les pirates de gagner de l'avance sur lui dans cet élément hostile à sa marche, un autre danger le menaçait.
Ces marais sont sillonnés de fondrières inaccessibles.
Ce sont de véritables fosses emplies d'une boue plus liquide que celle du marais lui-même, d'une l)Oue fluide, impalpable.
Ces fondrières ont souvent plusieurs mètres de profondeur.
Tout ce qui y tombe s'y noie, s'y enlise et s'y perd. Pour ccUii-l;i, homme ou animal, il n'est point de rémission, point de salut.
MARIAGE D'AMOUU
llOo
Dans ua flux d'eau bourbeuse, le corps iaene fut ramené à leurs picJs. (P. 110'.).)
C'est la noyade, c'est l'asphyxie, et dans quels tourments!...
Dans le Ibnd, sous le flot épais de ce liquide, lorsque parfois on a pu mettre à sec quelques-unes de ces fondrières, on a trouvé des ossements, des débris de squelettes.
Les marais au milieu desquels était bAtie là citadelle de .Minh-Kong en possédaient aussi, — il y en a dans presque tous.
1106 MARIAGK D'AMOUR
Ces lieux de pestilence et de mort sont indiqués par des signes spéciaux que connaissaient bien les coureurs de ces plaines humides. ,
Là, pas de végétation; ni fougères, ni rotins, ni trauhs, ni ajoncs.
Une platitude éternellement flasque.
A la surface, sur le liquide d'un noir louche, une couche huileuse.
C'est l'indice révélateur, le signe qui crie à l'homme et au fauve :
— Écarte-toi!
Le cobra-capello, le terrible serpent noir de ces lieux dangereux, qui plonge dans la tourbe, dans l'eau, lui-même s'en détourne, n'ose s'y aventurer. . .
Et pourtant on l'appelle « rang ô dat )), le serpent tigre!
Eh bien ! quelle que soit la proie qu'il aperçoive de l'autre côté de ces passages, maudits, quelle que soit sa faim ou sa colère, il s'en détourne, et, battant la vase de sa queue furieuse, préfère faire un crochet.
Mais Hector Brémontier ignorait cela.
11 allait droit devant lui, arrachant, dans sa course, les végétations aquatiques qwe rencontrait sa marche.
Il n'apercevait que le but, le but seul.
Aucune trace ne restait du chemin qu'il avait précédemment parcouru lorsqu'il avait été entraîné par les pirates.
Et il fonçait tout droit, son coupe-coupe ensanglanté brandi au bout de son poignet, indiquant qu'il était prêt à vendre chèrement sa vie et sa liberté.
Mais il ne remarquait pas certaines taches luisantes qui semblaient lui barrer la route.
Le fort lui apparaissait peu à peu plus distinctement en dépit de l'ombre s'épaississant.
Il redoubla son effort pour s'en rapprocher, faire entendre sa voix à ses marins. Mais, tout d'un coup, il lui sembla que son pied lui avait manqué, qu'il avait rencontré le vide sous lui.
Il trébucha, coupa l'air de ses bras; son arme, qui paraissait menacer encore, s'abattit avec lui et fil jaillir une pluie épaisse.
L'officier se releva sur un genou, haletant.
Ses doigts avaient accroché une liane de rotin et il se remit debout.
Derrière lui, une clameur avait retenti.
Les Annamites avaient vu sa chute et ils se réjouissaient bruyamment./
D'un coup d'œil, ils avaient discerné l'obstacle qui se présentait devant le fugitif, devant le Français.
Et qu'il restât entre leurs mains ou qu'il restât dans le marais, ils n'en doutaient plus : il ne s'échapperait pas.
MARIAGE D'A M or n 1107
II. tlor lii'i'inonlier avait entendu leiiis cris. • - Uh ! le ne suis pas encore à terre ! — gronda-t-il entre ses dents serrées. — Ils verront!....
Et il reprit son élan, redoublant de vitesse.
.Mais, brusquement, le terrain, même ce terrain de bnue, manqua tout à fait sous lui.
D'un coup, il s'enfonça jusqu'à la ceinture.
Il se raidit, alors, se cabra, d'une secousse surhumaine, s'éleva audessus de ce yrouillement qui remuait autour de lui des choses sans nom, des liquides d'où s'élevaient des globules de gaz pustuleux.
Et il s'efforça de pousser encore en avant,
rJais il retomba: ses jambes battaient le vide: il en eut jusqu'aux aisselles...
Alors, son œil distendu se riva sur la forteresse qu'il avait conquise quelques heures auparavant avec ses braves matelots.
La pensée de ceux-ci, sur le courage et le dévouement de qui il savait pouvoir compter, traversa son cerveau.
— A moi, les marins ! — cria-t-il d'une voix stridente. Mais son appel se perdit dans ces étendues sans écho.
La vase atteignit son menton, et ses bras battirent frénétiquement l'effroyable élément dans lequel il ne pouvait même pas nager.
Derrière Hector Drémontier, des voix s'étaient élevées.
C'étaient celles des hommes attachés à sa poursuite.
Après sa première chute, ils s'étaient attendus à ce qui se produisait à ce moment.
Ils y avaient même compté pour rattraper leur prisonnier.
Le doï s'était arrêté avec une dizaine de ses hommes : il n'aimait pas les fatigues inutiles.
— Vous êtes assez, — avait-il dit à 5es autres partisans. — H va se livrer à nous aussi impuissant que l'enfant qui tète sa mère.
Et il s'était arrêté, contemplant les péripéties de ce qui devenait à cette heure une chasse dont le résultat pouvait être lîxé d'avance.
Ceux qu'il avait désignés pour achever la poursuite s'insinuaient, adroits et souples, entre les rares végétations, offrant à la boue clapotante le moins de prise possible, plantant leurs pieds à orteil de singe sur les endroits résistants, les racines d'oîi ils rebondissaient plus loin.
— Il y est! — se disaient-ils avec i\cs ricanements. — Il y est!... Et ils se montraient l'ollicier qui, avide encore de liberté et d'in-
1108 MAUIACE D'AMOUR
dépendance, persistait à se débattre vainement dans le liquide où il s'enlisait.
Ils savaient parfaitement combien celte lutte dernière était vaine : il n'y avait pas souvenir de qui que ce fût, tombé ainsi dans les grandes fondrières, et qui fût parvenu à s'en retirer.
Gomment ce Français s'en sortirait-il ?
Ils se hâtaient, désirant le ravoir vivant, se souciant vraiment peu d'un cadavre, car les cadavres ne souffrent plus.
Ils arrivèrent ainsi devant la première fosse, où, une fois déjà, le fugitif avait butté.
L'uniformité huileuse qui la descellait était troublée, coupée d'une trace brouillée : c'était la marque laissée par le passage récent du Français.
D'un commun accord, sans s'être dit un mot, les indigènes se jetèrent à droite et à gauche, longeant le gouffre sur ses côtés, à quelque distance.
C'était une veine étroite, ce qui avait permis à l'officier français de la franchir; mais elle se prolongeait sur ses faces latérales, ce qui obligea les Asiatiques à un assez long crochet.
Enfin, leur troupe en atteignit les extrémités et se rua avec un cri de triomphe vers le même but.
Ce but, c'était le costume blanc de l'officier dont une parcelle émei*geait.
— Il n'est pas encore mort, — s'écriaient les pirates. — Hâtonsnous !...
Ils remarquaient en effet quelques mouvements alourdis que persistait à faire la victime de celle nature affreuse, de ce sol inhospitalier.
C'était la pensée du fugitif qui, point encore tout à fait éteinte, continuait à diriger le peu de vie qui subsistait en lui, comme si ce moribond eût voulu quand même s'arracher de là, de cette tombe, aller expirer plus loin.
Mais ils espéraient bien qu'il ne mourrait pas de sitôt, qu'il leur réserverait le plaisir de les faire assister à son agonie, telle qu'ils entendaient la lui infliger.
Ils arrivèrent ainsi devant la fondrière, le goulfre où il était tombé.
Dans la direction de la citadelle, le calme, le silehce.
Les Français, après avoir facilement éteint l'incendie naissant, continuaient à s'organiser, à s'installer.
Nul n'avait entendu l'appel tardif du brave officier.
MARIAGE D'AMOUR iiOO
Sur la morne plaine humide, rien qui menaçât la petite troupe des pirates.
— Il faut le ramener, — dit un de ces derniers en montrant le jeune officier dont le corps commençait à s'immobiliser.
L'un d'eux, avec la baïonnelle qu'il avait au bout de son fusil, essaya d'accrocher le pan de la veste qui surnageait.
Mais la pointe piqua le corps sans pouvoir attraper solidement rétoffe.
Il fallut avoir recours à une des lances à crochets, anciennes armes dont se servaient encore quelques-uns de ces mercenaires moitié soldats et moitié bandits.
Les pointes recourbées furent plantées dans l'épaule ; elles y accrochèrent le tissu et sans doute aussi la chair, car une légère teinte pourpre y naquit.
L'Asiatique à la baïonnette s'était de son côté remis à celte même besogne.
Et, dans un flux d'eau bourbeuse, le corps inerte fut ramené à ieurs pieds.
L'officier de marine ouvrit son œil éteint, l'attacha sur ceux qui venaient de l'arracher à la mort; et ses paupières se refermèrent.
Deux hommes le prirent, chacun par un bras, un troisième souleva les deux pieds.
Et le cortège revint sur ses pas.
De l'emplacement où il s'était arrêté, le doï les considérait. Il était heureux, sa chasse n'avait pas été vaine, et Lè-Yinh-Phuoc serait content dans sa délaite.
11 aurait une victime sur qui passer sa colère.
D'abord alourdi par l'asphyxie dont il avait commencé à ressentir les ^fleis, lleclor Hrémontier revenait graduellement à lui.
L'air plus frais du soir, pénétrant dans ses poumons, y ramenait la vie.
Et il ne tarda pas à avoir conscience de sa situation.
Il se rappelait vaguement ce qui s'était passé, par suite de la lour- <leur qui l'accablait encore.
Il ne discernait qu'une chose, c'est qu'il élail relouihi- au pouvoir de ses ennemis.
El, à celte constatation, une immense détresse emplissait son Ame.
Ilenié par celle qu'il aimait, abandonné par ses soldats qu'il avait appelés en vain, trahi par le destin qui ne lui avail accordé ni la délivrance ni la mort, il se livra à son amère douleur.