LE CAMPEMENT
Une demi-heure après avoir été de nouveau capturé, Hector Brémonlier remettait enfin le pied sur la terre ferme.
C'était sur une roule qui, aboutissant près de la citadelle de Minli- Kong, s'enfonçait dans l'intérieur des lerres, vers une région que jamais aucun Européen n'avait encore parcourue.
Les cartes ne portaient aucune indication, et le lieutenant de vaisseau, ayant cessé d'apercevoir la forteresse, ne savait où il était; il pensait que ses guidés l'avaient fait errer intenlionnellemenl, afin de faire perdre leur piste et de l'empêcher lui-même de retrouver jamais son chemin.
C'était un peu après l'heure où, ainsi que nous l'avons indiqué antérieurement, Ninh, la petite marchande do fruits, était allée prévenir son ami Malice, l'ordonnance du lieutenant de vaisseau, de la disparition de son officier.
Tout accablé qu'il fût par son malheur, Hector Brémontier respira en sentant sous ses pieds un sol résistant.
Ces marais de malédiction venaient de le trahir trop cruellement pour qu'il n'éprouvât pas un soulagement inconscient à en sorlir.
Maintenant, on les lui avait foit quitter pour ce chemin inconnu.
Qu'on s'imagine, entre deux infinités de marécages sans limites visibles, une levée de terre noire, étroite, s'enfonçant à perte de vue.
A droite ou à gauche parfois, une touffe de bambous dont les feuilles sèches grinçaient au vent ou quelque palétuvier rachitique au feuillage sombre.
Cette route elle-même, conquise sur le marais, conservait tout le caractère de tristesse morne de ces alfligeants paysages.
Édifiée par les habitants de ces contrées à demi sauvages, qui étaient menés par leurs mandarins à la corvée comme les serfs de l'ancienne France, elle était formée de vase arrachée sur les deux côtés à ce sol inondé, et peu à peu séchée au soleil.
Sa surface noirâtre, fendillée, glissante dès que l'eau la tJdchait, résonnait sous les pieds.
La nuit était venue.
La troupe avait repris sa marche.
MARIAGE D'AMOUK Mil
Du marais noir, — plus noir que la nuit, — d'autres groupes armés sortaient, i^rimpaient sur la roule.
C'étaient les luyards, les vaincus de Minh-Kong.
Ils s'en allaient en débandade, quelques-uns blessés, la plupart effroyables, hideux à la lueur des torches dont certains étaient munis.
Ils s'interrogeaient avec des soiis gutturaux, dr<, mots que nrémonlier ne pouvait comprendre.
Puis, chaque fois, les nouveaux venus comme ceux que l'on rejoignait s'approchaient du prisonnier.
Ils le considéraient avec une joie pesante et mauvaise ou avec un étonnement stupide.
Et quelque injure dimt il ne discernait pas le sens précis, mais dont il devinait l'intention, lui était immanquablement adressée.
Ouel(pies-uns même le piquaient de leur sabre ou de leur baïonnette, et ils ricanaient en voyant une pointe de sang rougir son vêtement.
D'autres lui crachaient au visage leur salive rouge de leur chique composée d'une feuille de bétel, d'un morceau de noix d'arec, de tabac et de chaux.
Et, se grisant à ce jeu cruel, ce lut bientôt chez eux une émulation de cruauté envers le prisonnier.
Le jeune lieutenant de vaisseau n'avait, pour se défendre, que la ilamme ardente de ses yeux.
Il était blessé, et maintenant que l'excitation de la lutte était tombée, il éprouvait toutes les conséquences de son mal.
En outre, pour se garantir contre toute nouvelle tentation d'évasion, on lui avait entravé les jambes.
Une corde faite d'écorce de bambou fraîchement coupé, l'açonné'e et tordue en sa présence par un des pirates, avait été attachée à ses deux chevilles.
Mais cette corde roide, aux arêtes coupantes, lui sciait littéralement les chevilles, et, afin de diminuer cette intolérable soull'rancc, il était oblii:.'' de marcher à petits pas.
Ses persécuteurs riaient :
— Il marche comme les femmes, — disaient-ils.
Et ils se livraient à des plaisanteries immondes, s'amusani à a» tiv^r son allure avec la pointe de leur baïonnette ou de leiu' lance comme ou pique les bœufs.
Ils renouvelaient d'autant plus leurs outrageantes tortures que non seulement les jambes du prisonnier étaient entravées, mais (iu'au->i ses bras étaient attachés.
La façon dont, quelques heures auparavant, il avait désarmé un de ses gardiens avait rendu les autres prévoyants.
Brutalement, sur un signe du doï, deux hommes l'avaient saisi aux 'poignets et avaient tordu ses bras derrière son dos.
Suqiris et indigné par ces mauvais traitements, l'officier de marine avait eu d'abord un geste de résistance.
Les Annamites, à côté des pAiropéens, sont malingres ; le bras martyrisé par l'une de ces brutes sauvages s'était roidi, et le barbare tourmenteur avait chancelé tandis qu'une lueur de colère passait dans les prunelles de l'officier.
l\Iais ce n'avait été qu'un éclair.
A quoi bon résister, exaspérer ces bandits? Puisque la fatalité était contre lui, pourquoi ces colères d'enfant, s'était dit Brémontier.
La fortune l'avait trahi, avait rendu inutile, impuissante l'arme qu'il était parvenu à arracher à un de ses 'ravisseurs.
11 était donc inutile de se rebeller plus longtemps contre son sort.
Ces hommes feraient donc de lui ce qu'ils voudraient.
Et, soudainement calme, le jeune prisonnier avait passivement abandonné ses bras.
Son aille, à ce moment, se détachait du lieu où iKsc trouvait.
D'une aile large, elle franchissait les espaces, les océans, les montagnes.
C'est en France qu'elle était venue aborder.
11 revoyait la jeune fille dont l'amour avait illuminé sa vie, — dont la haine l'avait précipité vers la mort, vers quelque chose de pire que cela peut-être encore.
Mais ce n'était pas Berthe, devenue injplacable et cruelle, qu'il apercevait.
La nature a des consolations ineffables.
Celle qu'il reti^ouvait tout à coup et dont la vision de rêve l'éloignail du milieu sinistre dans lequel il était tombé, celle-là était la Berthe des premières années, celle qu'il avait connue au couvent, l'amie de sa sœur, sa pauvre sœur trépassée...
On lui liait les poignets, il ne s'en apercevait pas.
Son esprit, sa pensée voguaient dans de lointaines terres.
Pauvres rêves ! le réveil, le retour ne seront que plus pénible!
Qu'importe l'avenir? Le présent seul est vérité.