L ARTISTE
Les prédictions de misiress Betsy avaient fortement ému M™* Raymond.
Comme tous les esprits superficiels, elle ajoutait une grande importance à tout ce que pouvaient débiter les tireuses de cartes, sans se demander si celles-ci voyaient ce qu'elles disaient dans le jeu, ou dan? leur esprit... ou ailleurs.
Comme beaucoup de ses pareilles, Léona ne raisonnait pas en ces sortes de choses.
Elle croyait. Sa nuit avait été mauvaise, troublée par d'atroces cauchemars.
Tantôt elle se voyait étranglée, et étouffait réellement. Tantôt elle sentait le froid de l'acier, et se réveillait en sursaut.
Le froid de l'acier !
Alors, tout éveillée, elle se rappela l'attentat dont elle avait failli être victime dans son hôtel du boulevard llaussmann :
Allcnlat qu'elle attribuait à Brémonlier, et dont elle ne soupçonnait pas Franrois !
— Oui, — murmura-l-elle, — c'est lui, c'est Brémonlier qui me tuera... A qui ma mort profiterait-elle? comme dit la vieille... A Brémontier... Ah! je deviens folle... Brémonlier ne peut pas cire mon amant... et c'est mon amant qui m'assassinera...
El tout en monologuant, elle se rendormait pour reprendre ses cauchemars interrompus.
Le matin elle se trouva brisée de fatigue.
Après le déjeuner de midi la mère de Berthe, encore un peu lasse, s'était installée dans un de ces fauteuils à bascule que le goût anglo-américain a mis à la mode.
Léona se préparait à lire, un certain nombre de journaux de France qu'elle avait envoyé chercher par la domestique de mistress Betsy.
Elle espérait y trouver quelques renseignements nouveaux sur l'empoisonnement de M"' de S... F... que lui avait appris le journal envoyé par Alexandre et qu'elle avait trouvé à la j)oste.
Mais deux coups discrets furent lrap[)és à la porte séparant le salon de l'appartement de sa propriétaire.
940 MARIAf.E D'AMOUR
A l'espacemenl expert du double tapotemenl, elle reconnut la main de son hôtesse.
— Entrez! — fit-elle en français.
Nous savons que mistress Belsy comprenait notre langue. Il n'y a point là de quoi nous enorgueillir... en raison des conditions dans lesquelles elle l'avait apprise.
En effet, Londres est la cité corrompue par excellence et la plupart des filles galantes parlent le français.
Les environs des squares, des parcs, sont, la nuit venue, infestés par une foule de malheureuses.
Chose effroyable, des enfants même y attestent, hélas! le degré de déchéance des mœurs de ce pays dans lequel la lecture de la Bible est de rigueur le dimanche dans chaque famille! Ne nous appesantissons pas sur ce sujet.
Nous en avons assez dit pour faire comprendre que c'est avec juste raison qu'on a pu appeler Londres, la Babylone du Nord, malgré son faux puritanisme.
Parmi ces infortunées, — qui n'ont plus de féminin que le nom, — la Belgique fournit un contingent considérable.
Mais, pour se faire valoir, elles se disent Françaises. Et c'est avec elles, à cause du métier caché qu'on lui connaît, que la très bourgeoise, et en apparence très respectable Betsy avait appris notre langue par à peu près.
Au mot « entrez » prononcé de l'intérieur, elle poussa doucement la porte, et se glissa dans la pièce où Léona se balançait mollement dans le large et commode fauteuil aux courbes gracieuses.
Dans le peignoir vaporeux qui bouillonnait autour d'elle, avec la savante toilette de son visage qu'elle avait faite le malin pour réparer le préjudice causé à sa beauté par la fatigue de sa mauvaise nuil, enfoncée dans le siège dont les bras avaient des formes d'ailes s'élevant derrière elle, elle avait l'air d'un cygne, — d'un cygne blanc et rose.
— Ah! vous êtes charmante... tout à iait charmante! — prononça la visiteuse, en s'arrêtant à deux pas d'elle.
Un sourire énigmatique glissa sur les traits rajeunis de celle qu'on eût pu prendre encore pour la sœur de Bertho.
Ces déclarations de la vieille dame, et le ton recueilli dont elle les avait prononcées, ressemblaient furieusement à celles qu'elle avait dû faire plusieurs fois... par intérêt commercial.
Pourtant, sans se déranger, elle glissa son regard de côté, vers la grande glace inclinée de la cheminée.
El elle trouva que sa propriétaire n'avait pas tout à fait tort. Elle avait réellement réussi sa toilelle et même sa pose. Aussi, à part elle, l'ancienne courtisane murmura :
— Je puis plaire encore.
Rassérénée, distraite de ses rêves désagréables de la nuit, et même des pensées qui la préoccupaient au moment de l'entrée de mislress Celsy, elle leva sa tête souriante, et demanda :
— Vous aviez quelque chose à m'annoncer?...
La vieille eut, elle aussi, un sourire, mais un sourire si mielleux... si maternel... qu'on lui eût donné le bon Dieu sans confession.
— C'est une visite, — fit-elle, en fermant presque dévotement ses paupières.,
— Ah!...
— Une visite très comme il faut.
Léona, commençant à deviner, ne répondit pas, amusée par ses manières.
— Un gentleman... tout à fait...
— Vraiment?...
Alors, s'approchant davantage, chuchotant presque :
— Le monsieur de l'autre jour... le Français du Brésil qui a laissé sa carie... Oh! tout plein de respect pour vous.
— Je l'espère bien! — déclara M""^ Raymond en prenant un air haulain.
Mistress Belsy approuva de la têle.
Elle était pour le respect des autres et de soi-mèine, la dignité, le décorum !...
Et elle reprit :
— Aussi est-ce avec une convenance parfaite que ce gentleman désire prendre de vos nouvelles... vous entretenir... de Tallaire qui l'amène.
Léona avait peine à ne pas rire en voyant le zèle déployé par l'ambassadrice envoyée vers elle.
Mais elle était décidée à jouer à la grande dame.
— Pas la peine de vous déranger, — reprit la vieille, — c'est aux hommes à venir à vous..., puis vous êtes si bien ainsi... vous êtes à photographier.
Quand elle prononçait ce mot, il n'y avait lien au-dessus, Léona était de son avis, elle savait être « bien » ainsi.
— Alors, j'amène ce monsieur, — minauda mislress Betsy, — jugeant qu'il lallail brusquer la situation.
Et elle se sauva en iroltinant sans que ses chaussures fissent le moindre bruit sur les tapis dont sa maison était remplie.
Une minute après, elle grattait de nouveau à la porte du petit salon de M"' Raymond.
Et sa profession l'ayant rendue avisée, ne donnant pas à sa pensionnaire le temps de se reprendre, elle feignit d'avoir entendu le mol « entrez » et ouvrit la porte en annonçant :
— M. Pierre Normand.
Puis, laissant passer le visiteur, elle referma la porte derrière lui... et, rayonnante, resta un moment à écouter.
Les choses, enfin, paraissaient débuter comme elle désirait.
A l'entrée du peintre, Léona ne s'était point dressée de son élégant fauteuil.
La promptitude intéressée de la propriétaire à faire entrer le visiteur, avant qu'elle eût élevé la voix, servait son secret dessein.
Elle élait une excuse toute trouvée pour que l'artiste la surprît dans cette pose captivante.
Celui-ci, en l'apercevant, ainsi légèrement balancée par le va-et-vient de son fauteuil qui faisait coquettement agiter quelques-unes des boucles folles de son front, retint une exclamation d'admiration et de surprise.
Mais ses yeux parlèrent pour lui.
Léona comprit leur signification.
— Madame, — prononça l'artiste, — pardonnez-moi de m'être autorisé de ma qualité de compatriote, pour venir prendre de vos nouvelles.
Léona crut devoir jouer, comme tantôt avec raistress Betsy, la comédie de la hauteur.
— On m'avait dit que vous désiriez m'entretenir d'affaires? — dit-elle assez froidement.
La peintre fut un peu troublé.
— Je vous prie de m'excuser, madame, — balbutia-l-il. — Croyez que mes sentiments de respectueuse sympathie....
— Comment dites-vous? — persifla l'habile créature, en l'interrompant.
— Lorsqu'on habite l'étranger on est si heureux de voir un compali*iote, et surtout lorsque c'est une femme aussi gracieuse, aussi distinguée que vous l'êtes, de pouvoir converser dans sa langue maternelle.
— Mais les Français ne manquent pas à Londres.
— Ni les Françaises... voudriez-vous ajouter peut-être, madame.
— Mais vous, monsieur, à propos, d'où venez-vous donc? du Brésil,
je crois. Avouez qu'il est un peu singulier de rencontrer dans les... salles de spectacle de Londres, un peintre français retour du Brésil.
-7- Rien de plus naturel cependant, madame.
Et d'un ton enjoué :
— Les peintres français... il en pullule à Paris... mais à Londres, ils sont plus rares et par conséquent plus recherchés. Et si ce peintre français rapporte des vues d'Amérique, assurément c'est encore mieux.
Et se retrouvant rapin de Paris, il continua :
— C'est pourquoi, moyennant deux cent vingt francs d'annonces dans les journaux, ayant fait publier mon départ pour l'Amérique, j'ai lait annoncer, pour la môme somme, mon retour avec des ébauches et des tableaux superbes.
Léona, désarmée par ce savoir-faire, cette ruse sentant la farce d'atelier, se mit à rire sincèrement.
— Et les Anglais achètent, naturellement?
— Naturellement, madame.
— Et, à Londres, c'est à des combats qui ne sont pas renouvelés des Grecs que vous allez prendre des vues aussi ?
Elle faisait allusion à la lutte du molosse contre le nain, à laquelle elle avait assisté dans ces dessous peu connus de Londres où il l'avait aperçue.
Mais, hautaine malgré tout, tenant à rester aristocrate, elle ne prononçait pas le nom du bouge où ils s'étaient vus l'un et l'autre.
C'était un endroit au-dessous d'elle.
A sa question, le peintre avait repris un air joyeux.
— Ça, c'est pour les Français, — dit-il. — Les tableaux de Londres sont très recherchés chez nous.
— Ah ! vous travaillez aussi pour l'exportation, — fit M™' Raymond. Ce singulier compatriote lui plaisait définitivement, avec sa manière
drôle de comprendre la vie.
Ce serait là un compagnon agréable pour la consoler des brouillards de Londres auxquels son mariage avec lord Warder allait la condamner.
A partir de ce moment, elle cessa de montrer autant de morgue qu'elle avait cru nécessaire de le faire en recevant son visiteur.
Et elle recommença le manège habituel de ses coquetteries.
Elle avait imprimé un nouveau mouvement de bascule à son fauteuil, et son regard, glissé de côté vers le peintre, d'une façon aiguisante, le dépassait, s'adressait à la glace, dans laquelle elle se regardait jouer son jeu savant de la séduction.
Jeu dangereux pour les autres.
Son visiteur, devant l'épanouijisem.cnl de sa beauté rendue ensorce-
lanle et jeune réellement par l'habileté profonde qu'elle mellail en œuvre, sentait un trouble extrênne l'envahir.
Léona laissait peser sur lui les effluves de son regard troublant.
Maintenant, elle prenait sincèrement plaisir à ce manège de coquetterie dans lequel elle était passée maîtresse.
Parmi ses conquêtes, elle avait eu des gentilshommes, des financiers, — et des bandits.
Mais point encore aucun de ceux qui forment l'élite intellectuelle d'un pays.
Les premiers, c'avait été pour leur argent, les seconds pour leurs vices.
Cet artiste, ce serait... pour l'art.
— Alors, — lui dit-elle, — vous avez eu... l'indiscrétion de me suivre, puisque vous avez mon adresse.
11 protesta, In main sur son cœur, souriant.
— Je ne suis point le coupable; c'est le cocher de mon cab qui suivait le vôtre.
— Ah ! de l'esprit !...
— Non, de l'amour !
Léona haussa les épaules. Et, cette fois, elle fut sincère.
— L'amour.... on en parle souvent. Mais, qu'est-ce que c'est que l'amour?...
— Vous n'y croyez donc pas? — fit le peintre en s'approchant davantage. .
— Et vous?...
— Moi, oui, j'y crois... depuis que je vous ai aperçue.
Léona se renversa sur le dossier de sa chaise, dans un mouvement d'apparent abandon qui fit admirablement valoir la naissance de sa gorge.
Et un rire cristallin s'égrena au corail de ses lèvres.
— A combien de femmes avez-vous déjà fait ce bel aveu?
— Mais...
— Voyons... à peu près?
Et la tète ainsi renversée sur le dossier de sa chaise à courbure de cygne, elle tourna, vers lui, son visage, avec un laisser-aller, une raillerie familière d'une expression profondément troublante.
— Ah ! vous êtes plus que belle! — murmura le peintre.
— Des mots !...
— Vous savez bien que je dis vrai.
Et, reprenant haleine, comme l'étudiant :
Et, en très grande dame, elle tendit le bout Ue .-.es doigts à son visiteur. (P. 949.)
— Vous éles plus que belle, parce que la beautd ordinaire, c'est la beauté jeune, la pure et fraîche beauté de la jeune fille.
La physionomie de la veuve s'était rembrunie.
— C'est là le charme, la grâce attirante des traits, que In vie n'a pas encore marquée de son sceau inelTaçable. Tandis que vous, vous êtes lemme. Les jeunes filles sont le printemps, vous êtes l'été. Je suis peintre,