‹ [Mariage d'amourChapitre 31 sur 109 · M A 11 I A G !•: D 'A M 0 IJ R · texte numérisé non relu

M A 11 I A G !•: D 'A M 0 IJ R

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Victor IIiiuo l'a t-ciit

I/ii venir, l'avenir, mystère 1 Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune miiitajire, Couronne éclatante des rois, Vicloire aux ailes embrasées, Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits

Gloire, fortune militaire,... pour lui, hélas! tout cela était bien fini. Tombé au pouvoir de ces forcenés, cette partie du songe de sa jeunesse s'effondrait en ce jour.

Avec une amertume atroce, il y avait pensé un moment : mais à celte heure où s'aggravait son supplice, comme dans un repos délicieux, il ne s'en souvenait plus.

On pouvait redoubler les nœuds qui paralyseraient ses mouvements, une image extatique souriait à son souvenir, et c'est elle seule qu'il entrevoyait.

— Berthe!... Berlhe!... — murmura sa voix indécise, d(juce comme un vent du lointain.

Voilà quelles avaient été ses préoccupations tandis qu'on rivait ses poignets.

Rêve d'amour, rêve béni.

Mais un rire grossier, résonnant à ses oreilles, était venu interrompre ce rêve, l'arracher à sa reposante vision. Hector Bréraontier ressentit une impression douloureuse, et promena son regard autour de lui.

Il retombait dans la réalité.

Ce rire qu'il avait entendu, c'était celui de ses ravisseurs, lorsqu'ils lui avaient entendu prononcer le nom de Berthe.

— 11 lait sa prière, — avaient-ils dit en leur langage cynique.

Us avaient raison : il venait de faire sa prière, à sa sainte. Et, malgré l'horreur de l'heure présente, il se sentait réconforté.

C'est alors que, le visage impassible, prêt à supporter les persécutions qu'il ne prévoyait que trop, l'officier de marine avait reçu de ceux qui l'avaient enlevé à ses amis, à ses marins, l'ordre de marcher.

Cet ordre, un mot bref : di. Il ne comprenait pas. Alors, le moyen dont on devait continuer à user envers lui avait été employé : la pointe d'un sabre l'avait poussé en avant.

Et, maintenant, la nuit arrivée sur cette route où grouillaient toutes ces faces patibulaires, haineuses, il continuait son calvaire, excité à presser le pas par les pires traitements.

Le captif opposait à ses bourreaux une physionomie dont le calme ûe se démentait pas.

Certes, il n'était plus perdu dans ses vi.-ions idéales ; les tourments dont on l'accablait ne le lui auraient pas permis.

Mais il y avait puisé une résignation élevée, ce qui est peut-être le plus difficile des courages.

Et il allait, meurtri, insulté, ensanglanté, le front quand même re-

dressé et l'œil perdu, levé vers les cieux, — les cieux où une étoile brillait, semblant le consoler, l'encourager, lui parler avec sa clarté douce.

Cette ("larlé lui semblait une âme, veillant sur lui, l'assistant dans son épreuve, se mariant, s'unissant à lui,... l'âme de sa bien-aimée,... qui l'avait méconnu et qui, sans doute, à cette heure, pensait à lui.

Du reste une certaine accalmie s'élail produite.

La rage qui s'était emparée de ces êtres à moitié sauvages en voy.mt entre leurs mains une victime à laquelle ils pouvaient impunément faire expier leur défaite avait fini par émouvoir, ou plutôt par inquiéter le doï qui avait dirigé l'embuscade grâce à laquelle l'onicier de marine était tombé en leur pouvoir.

Il tenait à conduire son prisonnier à Lè-Vinh-Phuoc, à le lui rcniellre vivant.

Et il commençait à craindre que, accablé comme il l'était, l'oKicicr français n'arrivât pas au but de son calvaire.

Aussitôt, par un ordre donné à ses hommes, il leur fit cnlourei- le captif d'un triple rang, iimraille vivante qui l'enfermait, et so plaça à côté de lui.

De la sorte, nul ne pouvait plus approcher celui que le doï réservait pour des supplices ultérieurs.

On cheminait depuis longtemps déjà dans cet ordre.

La nuit était avancée.

Devant lui, derrière, l'officier de marine n'entendait que 1»,' iiiouhjiinement des fuyards de Minh-Kong, battant le sol de leurs pieds nus.

Pas d'e coups de fusil, pas de bruit de lutte.

Le colonel de Versac, une fois maître de la forteresse, s'était contenté d'en faire déblayer les abords par quelques escouades, et avait sagement pris ses quartiers pour la nuit, peu soucieux de se lancer à l'aveugle, au milieu des ténèbres, dans un pays qu'il ne connaissait pas.

Les partisans, certains maintenant qu'ils ne seraient pas poursuivis, avaient fait halte.

C'était un spectacle l'trange que ce grouillement d'êtres dégii'nilli'<, souillés de vase, noirs de poudre.

Leurs cheveux épais et sombres liés en chignon comuie ceux des femmes laissaient des mèches rudes s'échapper autour de leur tète.

Ceux de quelques-uns, dénoués, pendaient jusqu'à icui' «eiiilure.

Hector Brémontier, arrêté par la main du doï au moment de la halle généiale, regardait autour de lui.

Un des partisans qui marchait près des gciis de son escorte profita de cet arrêt pour rajuster son costume.

HIG MAUIAC.E D'AMOUîî

Celait un liomme jeune encore, absolument inilierbe, aux allures efïéminées, ce que les Annamites, appellent un ce lliang cliem », c'est-à-dire un coureur d'auberges et de filles.

Les sourcils étaient rasés sur les bords, afin d'en dessiner l'arc, son front également.

11 retira l'épingle d'ivoire qui retenait sou cliignon, et ses cheveux, comme une cascade, se déroulèrent en masse opulente sur ses reins, coulant jusqu'à terre, que leur pointe louchait.

Inconsciemmeni, le prisonnier tourna les yeux de son côté.

Le bandit remarqua son attention, et, afin de se faire davantage remarquer, se mit à peigner avec aiïectation les flots épais de ses cheveux.

Puis, il les releva, les rajusta et ayant planté, dans leur masse, l'épingle d'ivoire qui les retenait, il retira de sa cartouchière un peigne d'écaillé.

Dans la guerre, ce bandit continuait ses soins.

C'était un peigne de chignon, plus large que la main, sorte de papillon d'écaillé cerclé d'une baguelte d'argent.

Avec des manières de femme^ il le piqua derrière sa nuque et, heureux de l'effet qu'il devait produire, se tourna vers le Fiançais.

Malgré sa situation critique, Hector Brémontier ne put s'empêcher de contempler cette puérile vanité.

Cette attention inlerprétée par l'indigène d'une façon conforme à son désir devait avoir quelques heureuses conséquences pour le malheureux officier, et apporter quelques adoucissements bien faibles à son sort.

— Toi, avoir faim? — dit l'Annamite désireux de montVer sa mansuétude.

A ce jargon barbare, ce français d'occasion que l'on a baptisé du nom de sabir, le visage du captif se détendit, s'éclaira.

Enfin, il allait cesser d'être aussi perdu dans celle foule hostile : il y aurait quelqu'un qui pourrait le comprendre et qu'il comprendrait.

Cependant toute illusion au sujet des secours qu'il pouvait rencontrer de la part de ce pirate l'eût probablement exposé à une déception, et il se garda bien de s'y abandonner; il se contenta de secouer la tête.

Ayant trempé des paquels de filasse dans une espèce dp matière résineuse appelée huile de bois, les partisans les enflammèrent.

Aussitôt une vive lueur s'éleva, projetant sur les groupes étranges qui encombraient la route, sa clarté rougeàtre.

Des volutes de fumée s'élevaient de toutes ces torches improvisées, jetant, dans l'air, une odeur aromatique.

A la clarté de ces flammes dansantes donnant aux corps demi-nus des

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pirates un aspect démoniaque et rarouclic, ceux-ci se mirent en devoir de prendre leur nourriture.

De loin en loin, dans une cavité du chemin légèrement creusé àjcelte intention en f(Tme de foyer, quelques feux crépitaient.

Des liges de bambous morts, cueillies ça et là dans les épaisses loufTcs épineuses, imbibées parfois de cette même huile de bois, alin d'en activer la combustion, en chaulTaient les parois.

Au-dessus, des bassines de fonte à l'ouverture très large, à la profondeur extrêmement réduite, avaient été remplies de riz emporté à la hâte, en même temps que ce simple et primitif ustensile de cuisine, dans le sauve-qui-peut de la garnison indigène.

Quelques écuellées d'eau puisée dans le marais même, malgré son infection, et malgré les germes délétères qu'elle devait forcément contenir, avaient été ajoutées au riz.

De longues tiges de ces bambous poussés aux bords du chemin, servaient aux cuisiniers improvisés pour brasser ce mélange infect.

Durant ce temps d'autres hommes tiraient, de ballots dans lesquels ils étaient comprimés, des poissons salés et séchés au soleil.

Hector Brémonlier, intéressé malgré lui, par l'originalité de ces mœurs qu'il n'avait jamais aussi bien saisies sur le vif, ne pouvait s'empêcher de considérer la scène qui s'offrait à ses regards.

Mais la retraite des Annamites, sous l'assaut emporté des troupes françaises, avait été opérée avec trop de précipitation, trop de désordre pour leur avoir permis d'enlever leurs approvisionnements.

Aussi le nombre de ceux qui pouvaient ainsi se sustanter était-il assez réduit.

Ces derniers avaient étalera terre des leuillcs de palmier,] espèce de^ gaine épaisse comme une plaque de cuir qui, poussée au sommet gracieux des aréquiers, enveloppe les fruits. ^

Du riz cuit à l'avance, presque sec, y était enveloppé. Quelques-unes de ces primitives enveloj)pes étaient pliées seulement en paquet, d'autres roulées et ficelées comme un saucisson étaient destinées à rendre plus commode le transport de cet étrange comestible.

Ayant présenté des morceaux de poisson salé à la braise des foyers, ils commençaient leur repas, accroupis, puisant le riz avec leurs mains.

Quilques-uns même mordaient dans leur poisson salé sans le faire griller.

L'Annamite au peigne d'écaillé, après un colloque assez vif avec ses compagnons, présenta au prisonnier un peu de riz chaud et un morceau de poisson.

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— Comment pourrais-je manger? — dit Brémonlier, — j'ai les bras attachés.

' Nouvel échange d'observations entre celui qui baragouinait un peu lé français et ses acolytes.

Enfin le doï prononça un mot, et on délia la corde qui meurtrissait les poignets de l'officier.

Le mot Nam avait été prononcé à plusieurs reprises.

C'était le nom du pirate qui semblait avoir pris le captif sous sa protection.

Nam plaça, devant Brémontier, le plat rudimentaire qu'il avait apporté à son intention : deux baguettes était placées à côté de la nourriture.

Les baguettes tiennent lieu de fourchettes dans l'Extrême-Orient.

Elles venaient de servir au pirate qui, fraternellement, sans les avoir lavées autrement que dans sa salive, les repassait au Français.

Du reste, elles étaient presque neuves, ayant été taillées par lui à l'instant de manger dans un morceau de ces mêmes bambous qui servaient à tant d'usages.

Un proverbe chinois l'affirme : avec une touffe de bambou, un homme peut vivre.

En effet ses pousses sont bonnes à manger, son bois sert pour la charpente, à l'état vert on en fait des cordes, etc..

Hector Brémontier ignoraitje chinois, et il ignorait aussi la manière de se servir des baguettes qu'il avait seulement vu manier par les indigènes.

Le plat en feuille d'aréquier contenant la subsistance qu'on lui offrait était à terre à côté de lui, et il restait là, sans y toucher encore..

Il était épuisé.

La blessure qu'il avait reçue, quoique légère heureusement, le faisait cruellement souffrir: les nombreuses piqûres que lui avait infligées la barbarie de ses conducteurs augmentaient sa fièvre.

11 sentait ses jambes se dérober sous lui et cependant il, restait debout au milieu des bandits accroupis ou vautrés à terre.

Un sentiment de dignité humaine lui faisait dominer sa faiblesse, le faisait se raidir contre la fatigue qui l'accablait.

Les mains détachées, il regardait le riz posé à ses pieds, par le pirate, sans se décider à prendre une nourriture cependant nécessaire.

— Mangi, — c'est-à-dire, mange, — lui dit l'Annamite.

L'officier comprit qu'il lui fallait prendre des forces afin de supporter les fatigues prochaines, les autres épreuves qui l'allendaient encore.

MAHIAGE D'AMOUR H19

W se laissa aller, s'assit sur le bord du chemin el essaya de goûter à ces alimcnls.

L'àpre saveur du poisson imbibé de sel aiguisait son palais brûlé de fièvre.

Mais son inhabileté à se servir des baguettes souleva les moqueries bruyantes des bandits.

Ils étaient heuretix de faire leur risée d'un de ces blancs qu'ils avaient appris à redouter, d'un de ces officiers dont l'aspect seul les faisait trembler.

L'homme qui parlait un peu français voulut alors lui montrer comment il devait se servir de? baguettes.

A celle vue les rires redoublèrent.

Le lieutenant de vaisseau retroussa ses lèvres en une crispation amère el, repoussant du pied celle poignée de nourriture qu'il lui fallait acheter au prix de tout respect humain, il se redressa.

Et ainsi debout encore une fois, il semblait dominer ceux dont le hasard de la guerre l'avait fait l'esclave.

Pourtant, leur faim apaisée, les pirates commençaient à se livrer au repos.

Ils s'étaient étendus autourdes feux qui, tantôt, avaient fait cuire leurs aliments.

D'autres foyers avaient également été allumés.

El, couchés entre ces flammes montantes afin de combattre la rosée glaciale qui tombait, abondante, sur ce paysage d'eau, ils se livraient au sommeil.

Quehiues hommes placés en sentinelle veillaient seuls, accroupis sur leurs talons, fumant silencieusement leur longue et mince cigarette.

De ce nombre étaient ceux chargés de monter la garde auprès du prisonnier.

Le lieutenant de vaisseau constituait une capture trop importante pour eux, dans leur défaite, pour qu'ils no prissent pas toutes les précautions nécessaires contre sa fuite.

Il y avait, du reste, l'exemple de ce qui .s'était passé l'après-midi pour leur montrer ce qu'il possédait d'énergie et do résolution.

S'il parvenait à se débarrasser de ses liens et à se jeter dans le marais, au milieu de celte nuit, il y aurait des chances nombreuses pour qu'il leur échappai.

Aussi s'assuraient-ils contre cette éventualité en redoublant de vigilance.

Le doï avait chargé six de ses hommes du soin de le garder.

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Ils devaient se relayer d'heure en heure.

Il les avait rendus responsables sur leur tète de la tâche qu'il leur confiait.

Aussi s'en acquillaiciil-ils avec la préoccupation de gens qui trouvent la vie assez courte pour ne pas tenir à ce qu'elle soit raccourcie en mêuie teuips qu'eux-mèuies.

Une faiblesse, une lassitude extrêmes, résultant de celte journée mouvemenlce, du sang qu'il avait perdu, accablaient Hector Brémontier.

Il lui seuiblait, par moments, que son corps était tiré vers la terre.

Un trouble pesant battait ses tempes.

11 se sentit incapable de résister plus longtemps au mal qui l'accablait, et il se laissa aller sur le sol.

Une fois là, le Iront dans ses mains, comprimant avec lui les pensées de désespoir qu'il ne pouvait plus chasser, le jeune officier de marine attacha son regard sur l'eau noire.

11 aurait voulu s'y jeter, s'y ensevelir, s'y noyer.

Mais ces hommes, qui surveillaient tous ses mouvements, l'auraient arraché à celle mort, croyant peul-cire qu'il voulait encore une fois essayer de s'évader.

S'évader, comment l'aurait-il pu'/

On lui avait bien délié les mains pour lui permettre de prendre cette nourriture qu'il avait refusée... mais ses pieds restaient entravés.

Ah! oui, il était bien condamné!...

L'emportant enfin sur sa résistance contre la douleur, toutes les douleurs acharnées sur lui, la fièvre l'assaillait.

Exténué, Hector Brémonlier s'allongea sur la terre et chercha, sur la boue durcie, un appui pour sa tête brûlante.

11 appela alors le sommeil, cette consolation des malheureux, ce moment de tro^ court oubli!

Mais aucun feu ne brûlait auprès de lui; l'humidité froide s'élevant des marécages le glaçait.

Ses vèteuienls ajustés, enduits de vase, se collaient à son corps, pareils à une cuirasse visqueuse.

Ils n'avaient pas eu le temps de sécher à l'air comme ceux des indigL'iies, (jui, d'étoile légèi'e et ilollanto, avaient, durant la marche, été exposés au vent.

Puis, le moment de la halte arrivé, les feux, allumés un })eu partout, avaient lini de les essorer en même temps qu'ils réchaulfaient leurs membres.

Cet Asiatique avait demandé ua'peu d'aide à la jeune fille pour se traiuer jusquù une digue de terre... (P. 1127.)

LIV. 141. — MICHEL MORPHY. — MARIAGE d'aUOUR. — J. ROCFK ET C'* ÉDIT.

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