‹ [Mariage d'amourChapitre 32 sur 109 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

MARIAGE D'AMOUR \*n

Mais, pour lui, rien de semblable : parmi ces étrangers, ces barbares, il était un paria, une victime, un souffre-douleurs.

Et, tandis que, plaqué contre la terre, sa tète brûlante appuyée sur ses bras repliés, il cherchait le repos, le sommeil, ses dents claquaient.

La fièvre, qui le minait déjà, accentuait sa gravité, devenait intense !

Dans la souffrance qu'il ressentait, l'infortuné trouvait comme une promesse de la mort.

Et, pris de vertiges, il se demandait par moments si elle n'allait pas venir, enfin, la libératrice!...

11 souffrail tellement qu'il ne voyait rien au delà de cette délivrance éternelle.

Ses espoirs anciens, ses jeunes ambitions, son amour même, charme puis martyre de sa vie, tout cela disparaissait, s'effondrait, s'enfuyait.

Le vertige battait son crâne de son aile haletante; comment aurait-il pu penser, se souvenir?

De même que tout était ténèbres autour de lui, des ténèbres descendaient dan? son âme.

Etendu sur le sol froid, le frissonnement de son corps s'étant luimême arrêté dnns un anéantissement menaçant, il restait immobile, pareil à un cadavre.

Les sentinelles lurent relevées.

Un de ceux qui venaient prendre la garde le poussa du pied, ainsi qu'il aurait fait d'une charogne.

Aucun son, aucune plainte ne sortit de la bouche du captif, plongé dans un état voisin du eotna.

— Chct, — dit rAnn.iiiiite.

Chèl, c'est-à-dire : mort. Ce mot laconique, prononcé ainsi, était terrible comme un coup de hache.

— Non, — répondit un autre, — il dort. Sommeil voisin de ia mort.

Qu'il dormît ou qu'il eiit cessé de vivre, que leur importait en définitive, puisque eux étaient réveillés.

Ils prendraient la garde quand même. Le temps de fumer qnelquei^r unes de leurs longues cigarettes roulées en forme de cornet étroit dans l'épais papier qu'ils portaient parmi des munitions dans leurs cartouchières ou dans leur bourse brodée de noir, et de déguster une tasse du thé qui mijotait sur le feu.

D'autres, après eux, viendraient et veilleraient à leur tour.

1124 MAUIAGI-: DAMOUR

Et, au jour, les chefs verraient ce qu'ils voulaient lairc, si le prisonnier français était réellement trépassé.

LXXn

PETITE NI NlI

Lorsrpic, avant d'être appelés, à la suite d'auircs événomr-nts, à nous attacher aux pas de la mère de Berthe, de Berthe dont l'amour conduisait Hector Brémontierau martyre que nous venons d'esquisser, nous avons amené le lecteur à la forteresse de Minh-Kong, où une physionomie sympathique et douce s'était révélée à nous.

Celle de INinli, la petite marchande de fruits.

— Qu'est-ce que cela veut dire, Ninh ? — avait demandé le lieutenant-colonel de Versac, à Malice, dit le Balafré, l'ordonnance du lieutenant de vaisseau Brémontier, lorsque le jeune matelot était venu lui rendre compte de ce qu'il venait de faire pour essayer de retrouver son oliicier.

— Ninh, ça veut dire silence, — avait répondu le marin.

Il l'avait laissée, s'était séparé d'elle en lui recommandant de faire tout ce qu'elle pourrait pour retrouver la trace du lieutenant de vaisseau, savoir exactement en quel endroit il était détenu.

H avait en outre entaillé devant elle, sur l'écorce d'un arbre, une croix de Saint-André, en lui recommandant de laisser de loin en loin un si^ne identique sur le tronc des arbres qu'elle rencontrerait, aOn que l'on |)ijt suivre le même chemin.

Et, toute triste de quillcr le jeune marin dont la paîté franche et bonne avait touché son cœur vierge encore de toute affection, emplie d'une tristesse désolée, mais soumise cependant, comme une petite femme le serait à son jeune mari, elle lui avait obéi, éprise de cet étranger, de ce blanc qui, venu on conquérant dans son pays, avait conquis son cœur.

Et, après le baiser qu'elle avait reru de lui, ses grands yeux clos par l'émotion de son Ame, elle s'était mise en roule toute seule, })auvre enfant de quinze ans, à travers ces contrées ravagées j)ar la guerre.

Les deux paniers de rotin tressé que, selon la mode du i)ays, elle portait aux exirémiti's du ganh llexible placé on travers de son épaule, balançaient au mouvement cadencé de sa marche.

Mais son |ias était lent.

MARIAGE DAMOl'R H2f

Avec son ami, avec Malice, rien ne rinquiélnit, rion ne la rebutait Ensemble, ils s'exposaient cependant an danger, bcuicoup plus que main tenant qu'elle cheminait seule.

Les indigènes ne pardonnaient pas aux femmes de leur race leur liai son avec des Français.

Mais, dans son innocence, elle ne voyait point cela : Malice était son ami, le jeune et vaillant ami compagnon de son àme, et il lui semblait qu'en sa compagnie, sous son égide, elle ne devait rien craindre.

Tandis que maintenant... oh! ce n'était pas qu'elle eût peur, habituée à suivre la guerre comme plusieurs de ses compatriotes pour y vendre des fruits, les mille petites choses dont ont besoin les soldais.

Mais elle était seule,... celui qu'elle aiment s'était éloigné.

Elle se détourna.

Malice disparaissait à ce moment derrière les frondaisons épaisses d'im gros banian.

11 venait de jeter lui aussi un regard en arrière; et elle s'était tournée trop tard pour recevoir cet adieu.

Il avait disparu, définitivement.

Alors, les grands yeux expressifs de l'enfant brune s'obscurcirent,... et deux larmes, lentement, mirent leur cristal sur le bronze léger de se? joues.

Elle eut un moment de défaillance, et, dans les alarmes de son pauvre être énamouré, déjà troublée au naissant piinlempsde sa vie, elle s'appuya au tronc d'un arbre pour y reprendre des forces.

Mais, puisqu'elle avait accepté, il fallait bien se résoudre, aller à la découverte du prisonnier, ainsi, que l'avait ordonné-son ami.

— Tu feras une croix, comme ceci, sur les arbres, pas trop audessus delà terre, alin de ne pas attirer l'attention, — lui avait-il recommandé.

Eh bien ! pour lui montrer qu'elle lui obéissait, elle allait appliquer ses prescriptions.

Elle venait à peine de le quitter : qu'importe, en retrouvant déjà sa marque sur ce bois, il se dirait peut-être :

— En traçant ceci, ma petite Ninh a pensé à moi.

Elle prit, dans un de ses paniers, son couteau indigène en fin acier, à la lame recourbée comme celle d'un cimeterre, emmanché dans un long manche en bois sombre et veiné.

Et se rapprochant de l'arbre contre lequel elle s'était adossée un instant, elle s'essaya à forir.er le mieux qu'elle le piît le signe qu'elle avait déjà exécuté devant Malice.

1,20 MAIUAGK DAMOIJR

Inclinée gracieusement, son corps, enveloppé des étofTes légères dont est formé le costume des femmes annamites, indiquait la pureté de ses formes

juvéniles.

Sa tunique, légèrement tendue dans l'inclinaison de son buste, révélait le charme de son jeune sein que rien ne déformait et la courbe harmonieuse de sa hanche, sur laquelle l'étofTe s'arrêtait, comme retenue par une main invisible, en plis harmonieux.

Là, sa tunique s'ouvrait selon l'usage, montrant, sous le satin de son pantalon, l'indexion à la fois ferme et svclte de sa jambe.

' Son pied nu, aussi petit qu'un pied d'enfant, se redressait, cambré par son altitude.

Et le bras replié, sa main, aussi menue que son pied, tenant son bizarre stylet, elle avait l'air d'une amoureuse, — amoureuse à la plivsionomie étrange, — s'apprêtant à graver dans l'écorce les initiales de deux

noms.

Ainsi qu'elle avait appris à le faire, tout enfant, de ses compagnes de jeux et de ses parents, elle guidait son couteau par la pression de son index, ce qui lui donnait une gaucherie charmante.

Les Annamites, en effet, ne se servent pas de leur couteau en tournant le tranchant de la lame vers eux, mais appuyant le bout de leur index sur le dos de l'acier, ils le guident en sens inverse d'une façon, en effet, assez bizarre.

Enfin, elle se redressa, et, avec une satisfaction naïve qui éclaira un moment sa tristesse, elle contempla son ouvrage.

Un X aux arêtes nettes se dessinait dans l'écorce entaillée par la lame acérée.

La jeune fille se pencha, s'agenouillant presque, et, ingénument, sur ce signe, appliqua ses lèvres.

Il lui semblait que Malice, en repassant par là, plus tard, retrouverait l'haleine et le parluni de son baiser.

I*'l, avec un gros soupir, ayant remis son couteau à la lame ouvragée dans un de ses paniers, elle rechargea son ganh sur son épaule et reprit sa marche.

Ange de délivrance, elle marchait vers l'inconnu, l'incertain...

Son élape devait être longue, pénible...

Sur la roule qu'elle suivait, personne à qui elle pût s'adresser.

Les pirates, la i)artie perdue, s'étaient hâtés, on l'a vu, de se mettre à l'abri des balles françaises.

Quelques groupes seuls avaient persisté, cachés parmi les tranhs où

les autres rares végétations des marais, attendant l'événement ou la n.'iit pour gngner le large sans danger.

C'est parmi une de ces polîtes troupes qu'avaient été les ravisseurs d'Hector Brémontier.

Sortis du marais pour accomplir leur audacieuse surprise, ils y avaient replongé aussitôt.

Ninh en avait été avertie par un pirate chinois de la propre garde de Lê-Vinh-Phuoc et qui n'avait pu d'abord que se dissimuler aux regards des Français.

Lê-Vinh-Phuoc signifie le Bonheur Florissant.

Pourquoi ne lui restituerions-nous pas son titre, son nom avec sa véritable signilication, au lieu d'employer un mot barbare, difficile à prononcer pour une bouche française ?

Ainsi ont fait, dans des conditions identiques, Fenimor Cooper, Gustave Aymard et le capitaine Mayne-Read pour leurs guerres et leurs chasses chez les Peaux-rouges,

La même chose se rencontre chez les Peaux-jaunes: leurs noms sont plutôt des surnoms et comportent une signification, un caractère.

Revenons donc au pirate de la troupe de Lê-Viiih-Phuoc, c'est-à-dire du Bonheur Florissant,

Cet Asiatique avait demandé un peu d'aide à la jeune fille pour se traîner jusqu'à une digue de terre destinée autrefois à conquérir des rizières sur le marais.

Compatissante comme elle l'était toujours, l'enfant n'avait pas osé lui refuser ce secours.

C'est alors que cet homme lui avait appris l'enlèvement de rofficier de marine.

Ce qu'il lui racontait venait à l'appui d'une courte lutte que Ninh, de fort loin, avait cru voir, mais sans pouvoir d'abord reconnaître les personnages.

En entendant parler le Chinois, elle avait compris.

Elle n'avait plus revu le chef de la compagnie de fusiliers marins, le peu qu'elle avait distingué, ce que lui répétait ce pirate ne lui lais.^aienl aucun doute : la victime était l'officier de .AJalice.

Ninh alors avait interrogé le bandit.

Mais le Chinois parlait imparfaitt3ment la langue du pays, il avait montré le nord-est à la jeune fille, et prononcé le nom de la montagne des Éléphants,

C'était bien vers cette direction qu'avait été emmené le prisonnier.

Elle crut que ceux qui s'étaient jetés sur lui et l'avaient entraîné

^128 MAHIAGE D'AMOUR

avait'nl suivi la lovée de terre où elle venait d'arriver en soutenant l'iiomrne du nord qui l'avait implorée.

Celte dîgiie, au loin, aboutissait à la roule sur laquelle s'étaient repliées les forces de Lè-Vinh-f'huoc, autrement dit- le Bonheur-Florissant.

Maintenant, le blessé qu'elle avait aidé à gagner ce sentier était à l'abri des patrouilles détachées par les Français.

il ne tarderait pas à rencontrer quelqu'un de ses compagnons qui l'emmènerait plus loin.

La jeune fille posa sur sa blessure une feuille de bétel enduite de •ihaux éteinte, et assujettit ce pansement primitif avec le turban de coton du bandit.

Puis, elle lui souhaita du bonheur dans sa retraite.

— Que le Maître du Ciel le (c rende le bienfait », — prononça le pirate.'

l-t il s'assit, résigné et patient, attendant que quelqu'un de ses compagnons sortît des ajoncs qu'il voyait s'agiter significativement, et l'aidât à rejoindre le gros des troupes en déroute.

C'est parce que Ninh n'avait obtetiu que ce renseignement incomplet que, à cette heure, elle allait ainsi à l'aventure.

Certes, pour le moment, sa voie était tout indiquée.

L'unique route réelle pratiquée dans le marais la lui indiquait.

A moins toutefois que, pour échapper à une poursuite, les pirates (pli s'étaient emparés de l'officier de marine ne se fussent engagés dans • |uelques-uns des chemins de buffles dont elle distinguait le sillage dans l'eau éternellement immobile des marais.

C'était bien l'ell'et d'un sillage : à droite et à gauche, des ajoncs, des palmiers d'eau, des rotins; au milieu, un chemin d'eau, le passage des buffles noirs aux cornes formidables qui, lorsqu'ils se déplaçaient en troupes, s'entrechoquaient avec un bruit sourd et menaçant, ces cornes à la base souvent large autant que la jambe d'un homme, et formant un croissant formidable dont les pointes laissaient entre elles un écartement |)arl'ois qui n'était pas moindre d'un mètre cinquante, front redoutable balayant tout ce qu'il rencontrait lorsque la bêle énorme s'élançiiii et chargeait.

Us avaient piétiné, écrasé les végétations et marqué ainsi, sous l'eau, le chemin dans lequel, à la nécessité, on pouvait s'engager.

Ceux qui s'étaient emparés de l'officier de marine n'auraient-ils pas i-onduit leur prisonnier par ces roules affreuses où il serait impossible aux soldats français de les suivre, où il leur serait impossible môme de retrouver des traces de leur passage?

MARlAt.E D'AMOUR

Elle venait d'inventer la poste restante I (P. 1133.)

La jeune fille ne le sav;»ii.

Mais, au fait des habiludes des gens de sa race, chez qui l'inslinct sauvage subsiste encore avec sa vivacité, elle avait lieu de le craindre.

De là, l'incertitude qui l'emplissait, le sentiment de sa faiblesse en présence de la difficulté de l'œuvre à côté de l'insuffisance de ses

moyens.

Lorsque Malice lui avait demandé de se charger de celte lâche, clic

1130 MARIAGE D'AMOUI\

n'avait pas vu tous ces obstacles, gagnée comme toujours par l'éloquence mystérieuse de l'être aimé, même aimé sans le savoir.

Elle avait eu la sensation d'un grand vide à la pensée de s'en aller à l'aventure sans lui.

Mais elle n'avait rien prévu exactement au delà. A cette heure, au contraire, une sorte d'épouvante, d'angoisse désespérée l'emplissait en constatant la solitude de la route, l'immensité des marécages, l'indice trop certain à ses yeux de la multiplicité des chemins en quelque sorte secrets qu'elle y découvrait.

Mais elle était une enfant courageuse : ne l'avait-elle pas montré en quittant la paillolle où elle vivait seule avec l'aïeule qui l'avait recueillie après l'épidémie de choléra dont étaient morts, dans la même semaine, son père et sa mère?

La brave ha-ia, la bonne aïeule, ainsi que, filialement, les Annamites appellent les vieilles femmes, ne pouvait plus travailler, et Ninh, en allant se louer à droite à gauche, lors de la cueillette des arachides ou de la moisson du riz, arrivait avec peine à gagner huit ou dix sous par jour, et encore...

Alors elle avait engagé, chez un prêteur, un bracelet qui lui venait de sa mère.

Avec l'argent prêté elle avait acheté du tabac, du fil, quelques conserves chez un mercanti, et y avait ajouté des bananes avec d'autres fruits du pays.

Ayant soigneusement arrangé le tout dans ses légers paniers, elle s'était agenouillée devant sa vieille grand'mère.

— Dame, — lui avait-elle dit, la tête inclinée en une pose touchante, — vous êtes trop Agée pour travailler, et je suis trop jeune pour travailler assez pour nous deux. Cependant je suis forle. Plusieurs de nos voisins et de nos voisines ont profité de la guerre pour suivre l'armée qui a débarqué et porter ce dont les soldats ont besoin. Ils ont envoyé déjà de l'ai g ni au hameau.

Et répétant sa douce expression, — si douce surtout dans sa bouche :

— Dam(\ je viens vous demander la permission de me laisser partir. Je gagnerai ainsi pour manger pour nous deux, et pour vous acheter des médicaments quand vous serez malade.

A cette évocation, réelle dans le pays, des soins à donner un jour proche sans doule à la bonne vieille <t près de la terre et loin du ciel » sa voix s'était attenilrie.

Elle continua, faisant allusion à une coulume pieuse qui surprend d'abord puis émeut :

— Je gagnerai de quoi vous acheter, ô dame, un cercueil en bois de sac et où des paroles magiques, des prières seronl sculptées.

A celte dernière phrase, les yeux bridés de la vieille s'étaient emplis de larmes heureuses.

Infortuné et presque abandonné de tout est celui qui, dans ces contrées, est enterré sans cercueil.

D'autre part, le respect de la mort n'y admet pas nos boites en sapin à peine fixées par quelques clous.

Un cercueil est coûteux.

Aussi est-ce une inquiétude qui hante souvent la vieillesse des pauvres.

On voit des fils s'endetter pour fournir au père ou à la mère disparue une bière dont « l'àme du défunt puisse être contente d.

Et, partant de ce principe, le cadeau le plus filialement respectueux, le plus aimant qu'un enfant puisse faire aux auteurs de ses jours, c'est un cercueil, aux allégories et aux sculptures solennelles.

Cela c'est la bénédiction d'en haut pour l'enfant qui remplit ce pieux devoir.

Et il n'est pas rare, dans ces plaines vastes, au milieu des profondes forêts, d'apercevoir une maison solitaire, construction au toit de chaume, où habitent ceux qui, dans cette solitude, cultivent un coin de terre...

Sous un hangar soigneusement entretenu, contrôle logis principal, le voyageur étonné aperçoit deux grands et hauts cercueils, cùle à côte.

C'est celui des deux époux, qui attendent là, ainsi que dans un même lit, que la mort se présente...

Elle est une visiteuse prévue.

C'est à cette coutume touchante que Ninh venait de faire allusion. Et les larmes heureuses baignant les joues de la vieille femme provenaient de son émotion, en pensant à cette félicité qui n'est donnée qu'aux riches.

Pourtant, elle résista.

L'enfant était bien jeune; et les fatigues? les dangers?...

Ninh lui répondit qu'elle partirait avec deux autres compatriotes qui allaient tenter aussi la fortune; et humblement résolue, elle montia dans un coin ses paniers déjà préparés.

— Je n'ai plus qu'à te bénir — répondit l'aïeule. — Que le soleil éclaire ta route et que la rosée te soit clémente. Ce soir nous nous rendrons ensemble chez le devin, afin qu'il construise pour loi un talisman.

jj.T2 M A m AGE D'AMOUR

Ainsi les génies écarteront les dangers de la roule de l'enfant qui va se sacrifier pour celle qui a déjà un pied dans la lond)e.

Mnli avait pleuré à ces dernières paroles, craiiinant à son retour de retrouver peut-être la chaumière vide et le foyer glacé.

Mais si c'était le destin, au moins par les subsides qu'elle enverrait à la bonne aïeule, elle adoucirait ses derniers jours.

Et elle était partie, un peu tremblante, quoique se sentant protégée par le talisman qui pendait sur sa poitrine sous le cai ym, la pièce d'étoile protectrice qui, au-dessous de la tunique, et reliée derrière le dos par un simple cordon, couvre les seins.

Elle avait d'abord ofTert le contenu de ses paniers aux soldats réunis au camp des Banians.

Là elle avait connu Malice...

Puis les troupes françaises ayant repris la campagne, un peu aguerrie elle-même, fière des petites sommes qu'elle envoyait de temps en temps l)ar quelque compatriote à sa bonne aïeule,' elle les avait suivies.

Elle voulait gagner le cercueil sculpté de celle dont elle avait mangé le riz, et qui était toute sa famille.

Le courage ne lui manquait donc pas.

Trois jours avant, elle avait remis douze piastres mexicaines, produit d'un gain amassé sou à sou, à un homme de son village qui rentrait ayant été blessé par une balle perdue : douze piastres, le prix d'un cercueil que, ici, nous appellerions sinon riche, du moins bourgeois.

Rien ne la retenait donc dans sa tentative un peu téméraire.

Elle avait accompli son devoir, tenu ses pieuses promesses, au delà même de ses espérances.

Mais elle était si gentille que les soldats et les marins, devant sa jeunesse et sa bonne volonté, l'avaient réellement prise en amitié, et, la respectant, lui achetaient tout ce qu'ils pouvaient.

Cependant le grand inconnu de la tâche qu'elle avait acceptée lui apparaissait, accru encore par la perte de son ami.

A tout prendre, elle pourrait continuer son petit commerce auprès des pirates, comme elle l'avait fait à la suite de la colonne Ihuiçaise.

Elle gagnerait peut-être un peu moins, voilà tout.

Mais ce n'était pas cela qu'elle avait promis à Malice.

Et, ses grands yeux noirs remplis de tristesse, elle suivait la route déserte.

Maintenant, les lignes fortifiées de Minh Kong avaient elles-mêmes disparu à ses yeux.

Elle se trouvait en pleine solitude.

Un oiseau passa au-dessus d'elle, faible, l'aile blessée sans doute.

Elle se compara à ce pauvre oiseau lonibanl dans le marais pour ne plus jamais reprendre son vol.

Elle avait vu une comparaison semblable en écoulant cbanler le poème du jeune héros nommé Luc Van Tien un jour; et cela l'avait fait pleurer.

Elle se la rappelait à cet instant; et elle avait grand'pcine à ne pas se sentir défaillir.

Elle regarda la route devant elle, ne voulant rien voir autre et, pour ne plus songer, pressa le pas.

Elle avait soif, la soif de la fièvre née de son inquiétude sans doute; elle prit une banane dans urt de ses paniers et la mangea.

Pour la peler, elle se servit de son couteau et se souvint de la croix qu'elle venait d'incruster dans Técorce d'un arbre, et où elle avait posé ses lèvres, en pensant à celui qu'elle aimait de l'amour innocent.

La traite s'allongeait; et les heures s'écoulaient successives.

A droite et à gauche, toujours le même attristant paysage.

Enfin des marques de campement?, de séjour frappèrent son regard.

C'étaient des foyers éteints, des débris de bambous ii demi consumés.

Ninh comprit que les fuyards de Minh-Kong avaient fait halle à ce endroit, et qu'ils y avaient sans doute passé la nuit.

Elle s'approcha, remua les cendres.

Quand les Asiatiques de l'Extrême-Orient s'enfoncent dans les forèls ou s'éloignent dans les solitudes inhabitées, ils emportent du feu avec eux.

Pour le conserver, ils emploient la bouse de bulfle dcssécliée, qui briîle comme l'amadou.

A quelque distance de l'endroit où se trouvait la jeune fille, le bord de la route était dégradé, entamé.

Un chemin de buffles aboutissait là, et, suivant quclq-ue temps la voie de terre, plongeait ensuite dans le marais.

La jeune indigène n'avait trouvé que des cendi'os froides : elle ne pouvait donc se rendre compte depuis combien de temps ce campement avait été déserté.

Elle se dirigea vers l'endroit où les bul'ilcs, lorsqu'ils passaient, grimpaient sur la route.

Là aussi, elle découvrit, dans le sol, quelques-uns des loyers que les pirates avaient creusés pour y cuire leur riz.

Brusquement, sa physionomie interrogative s'éclaira.

Un morceau de liente des énormes pachydermes se trouvait auprès d'un feu éteint.

jlV, MARIAGE D'AMOUR

Elle s'a-'onouilla, et doucement en souffla les cendres. De la braise brilla en crépitant.

jji, feu! — pen?a-l-elle ranimée elle-même. — Du feu! 11 y a à peine cinq ou six heures qu'ils sont paitis.

A celle vue, à celte découverte, elle se retrouvait moins seule, moins perdue.

Mais l'officier de marine était-il parmi ceux qui avaient campé là?

Voilà la seconde pensée qui se présenta à son esprit.

Comment s'en remlre compte?

Elle ne pourrait le présumer que si elle trouvait quelque indice de sa présence en cet endroit, quelque chose lui ayant appartenu, un boulon d'uniforme peut-être.

Attentivement elle commença cette recherche.

Elle y apporta un zèle véritable, malgré l'envie qu'elle avait de se remettre en route, de rejoindre les pirates, qui en somme étaient, pour la plupart, ses compatriotes.

Malgré tout, en efïet, cette solitude, la sensation d'abandon de ce camp désert l'impressionnaient.

Et, si elle n'avait écouté que son désir, elle n'aurait pas attendu davantage pour quitter ces lieux.

Mais son brave petit cœur s'était roidi contre cette tentation bien naturelle, le besoin de solidarité et d'appui qui rapproche les êtres les uns des autres, et qui devait être surtout puissant sur une jeune fille, presque une enfant jetée toute seule dans ce pays dévasté.

Elle avait promis à son petit ami de retrouver son capitaine.

Afin de tenir fidèlement sa parole, elle ne devait rien négliger de ce qui était de nature à l'éclairer dès à présent.

Et ayant posé, au milieu delà route déserte, ses paniers qui devaient être, aux^'eux de ceux qu'elle rencontrerait, la raison de sa présence, sa charmante tête à l'expression un peu étrange des femmes de l'Asie baissée vers la terre, elle continuait sa recherche.

Ninh était une bonne enfant, sérieuse et méthodique pour son âge.

Courir de droite à gauche à travers les traces du campement ne l'eut menée à rien.

Elle se confina sagement sur un des côtés du chemin, et regardant alternativement à droite et à gauche, du sommet du talus à l'eau, elle desccndil jusqu'à l'endroit où elle ne trouva plus aucun indice de stationnenienl de la troupe qui avait couché là.

Aucune décuuverle n'ayant récompensé sa patience, elle prit, sans se décourager, le milieu de la route mandarine.

On donne ce nom là-bas, à ce que, chez nous, on appellerait une route nationale.

Rien encore.

Une dernière épreuve restait à tenter.

L'enfant n'avait plus guère confiance.

^'importe, elle ne voulait pas mériter le reproche de ne point avoir accompli tout le nécessaire.

Elle longea donc l'autre rive, cheminant sur le talus même.

Sur la pente très inclinée, elle glissa et tomba, un genou dans l'eau.

L'agitation de sa chute, dans les grandes herbes du bord, fit s'élever un morceau de papier,

La jeune Annamite s'en empara précipitamment.

C'était une moitié de feuille de carnet sans doute, de ce papier quadrillé à bord doré, bien reconnaissable.

Elle la tenait entre ses doigls bruns et effilés.

Des lettres y él aient tracées au crayon, et encore lisibles.

A la première minute, Ninh avait éprouvé une joie très vive de sa découverte.

Dans son ingénuité, elle appelait les Français thuj, miîlres, lettrés. Son imagination se les représentait volontiers une épée ou un fusil d'une main et une plume de l'autre.

Elle trouvait un papier avec quelque chose d'écrit, il devait donc appartenir à un Français.

Et, comme il n'y avait probablement qu'un Français parmi les pirates, le lieutenant de vaisseau dont ils avaient réussi à s'emparer, il ('tait évident pour elle que ceci lui avait appartenu.

Mieux encore, il avait probablement profité de la nuil pour laisser tomber ce papier après y avoir écrit ce qu'il voulait faire connaître à ses amis.

A ce moment de ses réflexions, un vif désappointement se peignit sur les traits expressifs de la fillette.

Voilà que son ignorance l'empêchait de lire ce que l'oflicier avait vraisemblablement écrit.

Et elle restait toute interdite, sur l'étendue longue du dicniin, son papierà la main.

Gomme elle la maudissait cette ignorance qui reinpèchail de déchiffrer ces caractères, ces lettres, ces jambages montant et descendant.

Alors, qu'allait-elle faire?

Retourner à Minli-Kon;; /...

Mais d'ici là, que ileviendiaiL le prisonnici'/ El les i)irales, où Iransporleraienl-ils leur camp?

Klle aurait assez à l'aire pour essayer de les rallraper sans perdre une journée.

Une journée dans ces solitudes, c'était énorme. Les troupes du fameux chef le Conheur-Florissant pouvaient se diviser, se débander.

El, dans ce cas, relrouverait-elle des traces de leur passage, les marques de leur campement, comment saurait-elle avec laquelle de ces bandes avait été emmené l'officier de marine?

Non, non, tout lui ordonnait de continuer sa traite, tout lui conseil' lait même de se remettre en marche au plus tôt.

Mais pourtant, ce papier qu'elle ne pouvait déchiffrer?

Ce fut avec un véritable et touchant désespoir que sa main menue frappa son front.

Puis, tout à coup, sa gentille physionomie se rasséréna.

Elle venait de trouver une combinaison.

El elle se dirigea vivement vers un gros palétuvier dont les racines aqueuses plongeaient dans le marais et dont le tronc boursouflé se tordait, montait vers le chemin.

L'idée qu'elle venait d'avoir élait lumineuse, lui semblait-il.

II avait été convenu avec l'ordonnance du lieutenant de vaisseau qu'elle indiquerait son passage par des croix de Saint-André gravées dans l'écorce des arbres.

Eh! bien, elle allait employer ce moyen et le perfectionner encore.

Elle creuserait une croix dans ce palétuvier. Et, son travail de gravure achevé, elle soulèverait, avec son couteau, l'écorce épaisse; et, entre la couche d'écorce et le bois, elle glisserait son papier plié.

Elle venait d'inventer la poste restante!

En conséquence de celte résolution, Ninh étala soigneusement l'étroite feuille sur la terre, retenue par un caillou afin de la faire bien sécher.

Ceci fait, elle reprit dans son panier son couteau à la lame recourbée, et dessina, sur le tronc, un X de dimension respectable.

Elle voulait être bien certaine que son ami et l'escorte qui le suivrait ne passeraient pas sans apercevoir son signe indicatif.

L'entaille achevée, au moment d'insinuer son couteau entre ke bois et l'écorce pour y creuser sa boite aux lettres, -une moue dubitative vint soudain attrister son visage.

Et si Malice, ay;int vu la croix, se conlenlail de pa^^cr >an> regarder de plus près ?

— Le Français remue, — dit un des pirates. (P. 1144.)

Ninh paraissait toute déconcertée à celle supposition. Si elle l'avait pu, elle eût été capable de suspendre un écriteau avec ces mots : « prière de lire ».

iMais voilà, elle ne savait pas.

Son incerliludc ne dura qu'un instant.

L'intelligente Ninh était une pelile personne de décision.

i43. — MARIAGE d'amour **3.

El le rayonneiuenl nouveau de son visage indiqua qu'elle venait de trouver.

Elle creusa donc la cavité qu'elle avait projetée, souleva l'écorce, et, dans l'étroite ouverture, glissa délicatement le papier complètement séché et plié en deux, sur lequel, si elle l'avait pu, elle aurait mis la suscriplion :

A monsieur,

monsieur Malice,

au régiment avec les autres.

Mais elle avait trouvé autre chose, qui valait bien cela.

Elle pesa bien sur l'écorce afin de la resserrer contre le tronc, de iclle sorte que le vent ne pût arracher la correspondance qu'elle lui avait ronfiéc, et dont un coin, intentionnellement, dépassait un peu afin d'attirer le regard.

Et mettant sur le sol un genou, pose gracieuse qui l'inclinait ainsi que pour une prière, elle approcha son joli visage oriental du dessin qu'elle venait de graver.

Et comme elle l'avait fait déjà précédemment, au beau milieu, effleurant le papier, elle appliqua ses lèvres, dans ce baiser mettant encore toute sa jeune âme.

Maintenant, elle était tranquille; son petit ami verrait ce qu'elle avait mis là.

Et, heureuse du stratagème inventé par sa candeur aimante, elle reprit son léger fardeau.

Puis, après un dernier regard à l'arbre auquel elle confiait le message qu'elle avait trouvé, et l'autre message dont aucune trace matérielle ne restait, la caresse de ses gentilles lèvres qu'il' lui était si doux d'avoir ffleuillée là, se tournant vers les régions inconnues où l'appelait la destinée, elle s'éloigna...

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