‹ [Mariage d'amourChapitre 33 sur 109 · LE MESSAGE · texte numérisé non relu

LE MESSAGE

le morceau de papier trouvé par la jeune Annamite appartenait-il vraiment à Brémontier ?

Nous avons laissé le prisonnier atteint dans tout son organisme par le

mal ; nous l'avons vu anivé au bout de la résistance et presque des apparences de la vie,

La perte de son sang, l'épuisement, la fièvre, les mauvais traitements, le froid semblaient s'être ligués pour anéantir chez lui tous les ressorts de l'existence.

On n'a pas oublié le mot prononcé par un des pirates chargés de veiller sur lui, lorsqu'il avait poussé du pied le corps inerte, engourdi, de l'officier « chét » — mort!

Leur heure de faction achevée, ceux-ci avaient été remplacés par des nouveaux. Quelques paroles furent alors échangées entre eux.

Ils entourèrent le corps étendu à terre et, l'ayant considéré, hochèrent dubitativement la tête.

Si le doï se flattait de présenter sa capture au chef, il pouvait en rabattre : le Bonheur-Florissant n'aurait pas la consolation de passer sa colère sur ce blanc.

Au jour, ce ne serait plus qu'un cadavre bon à enterrer, à moins qu'on ne l'attachât à un palétuvier pour l'édification des Français, s'ils donnaient la poursuite et s'engageaient aussi sur la voie où l'on se trouvait réfugié.

Du reste, que ce fut ceci ou cela, un trou dans le bord du chemin, la suspension du corps par un pied dans les branches de l'arbre où il resterait jusqu'à ce qu'il s'en détachât comme un fruit trop inùr, ou même que l'on se contentât simplement de jeter le corps au marais, cela ne serait point fait avant de lui avoir détaché la tète du tronc.

Et ils disputaient déjà lequel planterait sa lance dans les chairs du cou, afin de porter, en l'air, celte tète ainsi qu'un trophée.

Selon l'usage fidèle des Annamites, la discussion finit par la confection d'une cigarette, afin de combaltre l'influence de la rosée nocturne.

Et fidèles à leur habitude, ils s'accroupirent, songeant, regardant, de l'œil vague des Orientaux, le ciel tout entier visible dans ces vastes étendues, — et les étoiles qui, changeant de place dans le firmament, leiuindiquaient l'approche du jour.

Ainsi qu'ils le font, à moins d'avoir une natte sous eux, leur Aiçon de s'accroupir tenait un peu de celle du gorille.

Leurs pieds posés à plat sur le sol, ils avaient plié leurs jambes, et, par suite du jeu singulier chez eux de l'articulation du genou, comme les singes, ils étaient à la fois assis sur leur derrière et posés sur leurs pieds.

Ainsi installés, ils échangeaient quelques rares (laroles, au sujet de 1,1 guerre.

,,40 MAIIIAGE D'AMOUR

Ils s'élaienl rnpprochcs, pour celte causerie inlcnnillcnle, négligeant

le prisonnier.

N'étail-il pas déjà un homme à demi-mort? El a-l-on vu les trépassés dénouer les entraves qui leur lient les jambes pour s'enfuir ?

Les Annamites sont les plus mauvaises senlinellcs du monde quand un danger imminent, inévitable ne les menace pas.

Ceux qui veillaient autour de Brémontier n'allcndaiont qui la fin de l'heure pour aller dormir encore un peu avant le jour. Quant à roflicicr Irançais, nul ne s'en occupait plus. La fièvre qui embrase le sang est un agenl salulaiie, a dit un mé- <lecin. LUe brûle les germes morbides introduits dans le corps... lorsqu'elle n'emporte pas le malade avec.

Ouoi qu'il en soit, à la fièvre intense qui avait fini par terrasser le prisonnier, un accablement absolu avait succédé, écrasement de tout l'être que ses gardes avaient pris pour les approches de la mort. Mais peu à peu cet anéantissement se dissipait. L'intelligence se réveillait

Un soupir faible monta aux lèvres du malheureux; les pirates occupés à leur causerie morne ne l'entendirent pas.

Excepté le bruit de leurs voix traînantes et comme endormies, un silence absolu pesait sur le camp, silence à peine interrompu de loin en loin par le claquement des baguettes des sentinelles détachées aux deux bouts de la route, là où le camp finissait.

Les sentinelles annamites sont en effet généralement munies de ba- -nietles taillées dans un bois dur et sonore.

Toutes les dix minutes, ils les frappent Tune contre l'autre sur un rythme cadencé.

Les factionnaires indiquent ainsi qu'ils ne dorment point. Au milieu du calme nocturne, ce claquement répété et rythmique produit une impression invincible.

il semble que l'on sent davantage l'imm^nsilc de la nuit en les entendant.

Les pirates destinés à la garde d'Hector Brémontier, investis d'une lâche particulière, n'avaient pas été munis de baguettes; mais il n'en était pas de même de leurs compagnons chargés de veiller sur la sécurité du camp.

Le cliquettement de leurs tiges de bois frappa le premier l'esprit du blessé et il resta un moment à rassembler ses pensées.

11 avait la sensation d'un monde inconnu dans lequel il aurait été transporté.

MARIAGE D'AMOUR n4l

Quels étaient ces appels lointains, ces bruits insolites?

Le son des conversations de ses gardes frappa alors son ouïe.

Ses cils se soulevèrent, et il aperçut les partisans réunis et causant.

Alors, toute la réalité lui revint.

11 était prisonnier, et ces hommes veillaient sur lui.

Sans* un mouvement de son corps, ses prunelles roulèrent dans iouiorbite, cherchant à sonder l'obscurité.

Devant lui, le marais, un infini d'eau lourde où, de loin en loin, luisait le reflet des astres.

Tout autour, l'entassement confus de corps allongés dont la respiration forle arrivait à lui.

Il comprit : c'étaient les bandes chassées de Minh-Kong qui dormaient.

On ne leur avait donc pas donné la chasse, pensa Brémonlier: ses compagnons ne songeaient pas à venir le délivrer.

Il n'avait donc qu'à compter sur lui-même et il ne lui restait plus qu'à tenter une nouvelle tentative d'évasion, en profitant celte fois de la nuit, du sommeil de la multitude qui l'entourait, de la négligence de ses gardiens.

L'eau était à deux mètres à peine : il lui serait facile de s'y laisser glisser, et, une fois là, de nager sans bruit ou d'y ramper au fond, en revenant prendre une gorgée d'air de loin en loin, si la profondeur d'enu n'était pas suffisante pour s'éloigner à la nage.

Il était bien faible encore cependant : sa tête qu'il avait soulevée pesait d'un poids énorme.

N'importe, l'occasion qui se présentait ne s'offrirait peut-être plus : il ne devait pas attendre, mai^ tenter l'impossible.

Il contracta alors ses membres, comme les reptiles qui rampent, alin de s'engager sur le talus dont ses pieds touchaient le bord, et !à, facilité par la pente, glisser vers le marais.

Mais une souffrance soudaine lui rappela ce qu'il avait oublié.

La veille, après sa fuite, ses ravisseurs lui avaient attaché les jambes avec une épaisse corde en écorce de bambou fabriquée sous ses yeux.

La rudesse de ses liens avait usé la peau de ses jambes et dessiné, autour d'elles, au-dessus de ses chevilles, un anneau sanglant.

Mais durant son sommeil ou plutôt son anéantissement, les hbit-s de récorce avaient travaillé, et la corde s'était tordue, roulée sur elle-même, rapprochant, l'un de l'autre, les pieds du prisonnier, les joignant autant que ceux d'un trépassé dans son cercueil.

^142 MAlUAr.I-: D'AMOUR

Heclor Brémontier sentit ses pieds étroitement attachés, et une désespérance profonde remplit son âme.

Les jieôliers avaient songé à tout.

Ignorant ce qui s'était produit, il s'imagina que les pirates, pour couper court à toute velléité d'évasion, lui avaient attaché les jambes (l.ins un même lien, de fiiron à l'empêcher totalement de se mouvoir.

Tenter de s'échapper ainsi, cette fois, c'était au-dessus des forces humaines.

Et, dans son désespoir, étouffant le cri de sa révolte inulilo, il enfonç.'i ses ongles dans sa main où ils marquèrent.

Oh ! s'il avait pu s'ouvrir les veines, et ravir, à ces barbares, la victime qu'ils se réservaient, en sa personne.

Après le premier accès de sa douleur, une inspiration lui vint.

Les bandits lui avaient arraché ses armes, mais, dans leur hâte à s'emparer de lui, à l'entraîner ho; s de la portée de tout secours, ils ne l'avaient pas fouillé.

Il possédait encore sa bourse.

A cette constatation, un sourire amer passa sur ses lèvres sèches.

Quelle valeur avait cet argent dans la situation où il se trouvait? Ah l comme il le méprisait à cette heure!

Mais n'avait-il sur lui que ce métal pour lequel, dans la circonstance présente, il ressentait un dédain haineux ?

Il avait plus que cela. Il possédait encore son portefeuille.

Son portefeuille, un crayon, c'est-à-dire de quoi écrire : et il avait les mains libres !...

Et il n'avait pas songé plus tôt à cela?...

Une espèce d'ivresse l'emplissait. Il allait pouvoir donner de ses nouvelles à ses amis, leur crier à l'aide, grâce à un morceau de ce pai)ier que, déjà, avec des prudences de sauvage, lui aussi, il arrachait sans bruit.

Mais les conquérants de Minh-Kong, ses compatriotes, pousseraientils jusqu'à l'endroit où il se trouvait?

Sans aucun doute, la nécessité de la guerre n'est-elle pas : en avant 1 toujours en avant !

Oui, il ne voulait pas prévoir le cunlraire ; les soldats de son ami de Yersac ou ses marins arriveraient jusque-là, ils retrouveraient son message, et ils le sauveraient.

Il ne voulait pas entrevoir ce qu'il y avait de fragile et de précaire dans son espérance.

Un morceau do papier, fouille pareille à celle arrachée de l'arbre pur

le vent... où le vent le pousserait-il? Que deviendrail-il au milieu de cette foule d'hommes.

Un de ces individus au réveil ne le ramasserait-il pas pour allumer sa cigarette ou sa longue pipe chinoise au foyer étroit comme un dé à coudre où ils fumaient le tabac opiacé de Phuoc-Kien, — brûlant, anéantissant ainsi l'espérance éphémère du captif.

Sans attendre même si loin, une halelée de la brise n'allait-elle pas l'emporter vers un des foyers, où, pareil à tous ses rêves d'autrefois, aboutissant à la destinée qui, à cette heure, était la sienne, il se réduirait en fumée'?,..

Non, non; Brémontier ne voulait rien admettre de cela. 11 aspirait après une chose, la liberté, et il l'atteindrait quand même, dùt-il renouveler dix fois, vingt fois des tentatives toujours avortées.

L'antidote du feu, c'est l'eau. L'eau était son élément, puisqu'il était marin : elle lui serait favorable.

Son message imbibé d'eau ne Hamberait pas aussi facilement.

Il allait donc le confier au marais.

De la sorte, en outre, il échappait au piétinement, à la main de ces hommes à demi-sauvages qui l'entouraient.

Et alors, cette résolution prise, sans y voir, il traça sur le papier qu'il avait préparé ces seuls mots :

« Je suis prisonnier des Annamites, et blessé. A moi, camarades!

« Hector Brémontier ».

Il avait mouillé son crayon avec de la salive et appuyé fortement afin que l'empreinte fût bien visible et qu'elle ne s'effaçât pas.

Ceci fait, en une concentration ardente de tout son être, il sembla mettre dans ce papier qu'il allait livrer au hasard toute la force de son espérance incertaine, de son attente.

Et, sous cette impression, il le plia en deux pour lui donner jibis de poids.

Alors, dégageant son bras afin de ne ])as attirer, au moment sujinme, l'attention des faces jaunes, il rassembla toutes ses forces et lança le papier devant lui, le plus loin qu'il put.

En même temps, il prêtait avidement l'oreille.

Il crut percevoir un bruit si faible cependant qu'il était presque imperceptible : son message avait dû retomber près de l'eau, sui" le gazon, et assez loin.

S'il ('lail tombé plus près, dans le silence absolu qui n'^nait à celle minute, il l'aurait entendu.

Mais son geste avait élé aperçu,

— Le Français remue, — dit un des pirates. H n'avait pas aperçu le papier.

Ces hommes supposaient l'oflicier de marine en train d'agoniser et ne se ])réoccupaient pas de lui.

Aussi, n'avaient-ils pas songé à le surveiller.

Et c'élait parce que, afin d'envoyer son papier le plus loin possible, Brémontier avait étendu complètement le bras qu'un d'entre eux s'en était aperçu.

— 11 n'est donc pas mort? — observa un autre.

— C'est le dernier spasme, — conclut un troisième.

Pourtant le bandit qui, le premier, s'était avisé du signe de vie donné par le prisonnier,, s'était approché.

El, sans mot dire, il se pencha vers celui qu'il avait cru jîisqu'à ce moment n'être qu'un cadavre.

Les autres l'avaient imité. Et leurs mains grasses, noires, sordides, le palpaient, s'assurant que sa peau était chaude encore, que ses articulations n'avaient pas cessé de jouer, avec l'indilîérence qu'ils aur'aient mise à faire ces expériences sur le corps d'une béte assommée.

L'un d'eux le prit même par les pieds. * — Par mon père ! — dit-il, employant cette exclamation, espèce de juron du pays, — par mon père, en se débattant, il s'est entravé aussi bien qu'un veau que l'on va saigner.

Et, pour détordre la corde d'écorce, il la secoua si rudement que la morsure des arêtes sur les .chairs à vif arracha un cri de douleur, aussitôt réprimé, au malheureux captif.

— 11 a parlé, — fil le barbare. — Allons, le doï a de la chance et le grond chef sera content. Dans les temps anciens, il y a eu un roi qui fendait des cannes à sucre sur la tête rasée des bonzes. Bonheur-Florissant pourra essayer sur ces oreilles le tranchant de ses sabres...

Le prisonnier ne comprit par ces paroles : cela valait mieux pour lui.

Le temps viendrait assez tôt où il pourrait' écouler, entendre, saisir avec leur horrible signification les projets cruels formés sur lui par ses persécuteurs.

Bientôt le jour su leva, terne, pâle, cotonneux.

Un aurait dit qu'une buée épaisse nageait à la surface des marais.

Elle s'en élevait pareille à un nuage d'eau sale, brouillé et lourd.

fc^-

Il s'avança, fort de son importance, toisant sou prisouiiier. (.P. iliS.)

Dans le camp, les dormeurs s'éveillaient un à un, étirant leurs bras maigres.

Grelottant dans leurs haillons sous la première impression du matin, ces bandes d'hommes moitié Lnuerricrs et moitié écuineurs de routes avaient un aspect lamentable, inquiétant.

Leurs grosses faces d'un jaune terreux s'élevaient, inertes, stupides sur leurs corps recroquevillés.

H46 MAltlACil-: DAMOUR

BriipqneiTiont le lam-lam retentit.

Paresseusement, les derniers restés couchés se levèrent.

Les feux mourants furent rallumés, des sacs de riz lurent versés dans les bassines de fonte, tandis que l'on puisait, dans le marais, l'eau fétide et grisâtre qui devait en faciliter la cuisson.

Autour du prisonnier, un cercle couipact s'était formé.

Il était composé des individus qui, étant arrivés de nuit, n'avaient pu voir à leur i-uise l'officier capturé.

D'autres qui l'avaient déjà aperçu la veille et l'avaient aiguillonné de la baïonnette qui se rouillait au bout de leur fusil, venaient se rassassier de nouveau de sa vue.

Et avec de gros rires montrant l'énorme rangée de leurs dents noires, ils expliquaient leurs prouesses du jour précédent, lorsqu'ils le poussaient en avant, dérouillant la pointe de leur arme dans sa peau.

Debout, au premier rang, ses longs cheveux pendant jusqu'à terre afin de les imbiber de la fraîcheur du matin, avec ses gestes de femme qu'il prenait par afîélerie, un homme surtout pérorait.

Il expliquait ce qu'était le prisonnier, quel grade il avait dans l'armée des barbares.

Il appelait ainsi les Français. Et avec des poses de sa tête aux sourcils et aux tempes rasés, content de l'importance que lui donnait sa connaissance des Européens, il faisait le boniment, à l'imitation d'un barnuni montrant un phénomène.

C'était Nam, l'ancien boy, c'est-à-dire l'ancien domestique qui, après avoir fait sauter l'anse du panier chez les Français de Saigon, était venu au Tonkin essayer de leur faire sauter des têtes, un moyen par lequel il avait jugé devoir s'enrichir plus vite.

Le riz fumait dans les bassines, des odeurs acres du poisson seç grillé sur la braise s'élevaient encore dans l'air lomd.

Quelques pirates, étant allés recevoir leur portion de riz dans leur feuille de gaine d'aréquier, étaient revenus s'accroupir autour du captif pour prendre leur repas.

Nam s'approcha de l'officier.

— Moi, camarade, — lui dit-il. — Si toi vouloir, moi faire boy pour toi.

Et riant comme si ses compagnons pouvaient l'entendre :

— Toi donner combien piast' par mois, pour moi faire boy? L'officier de marine détourna la tète et ne répondit pas.

— Allons, toi pas faire lâché. Moi bon garçon, moi porter riz pour toi. Et, en ellel, s'étant approché d'une des bassines, il remplit une enve-

MARlAt.l' DAMOL'U 1147

loppe d'aréquier du riz donl la vaprur s'élevait fort peu odoranle, et ayant mis par-dessus un poisson grillé, il présenta le lout au prisonnier.

Il avait cessé de montrer son rire stupide et insultant. rVut-èlre se souvenait-ii de la veille, lorsque Brémonlier avait repoussé du [lied la nourriture qu'il lui avait jiortée, voulant la Taire acheter par le prisonnier en Taisant de lui la risée de ses compagnons.

L'ancien boy ne tenait plus à s'exposer à cet aflVont, devant ses pareils.

De son côté, chez Brémontier, la nature revendiquait ses droits.

Depuis la veille au matin, il n'avait pris qu'une lioutte d'eau-de-vie absorbée avant l'assaut de .Minli-Kong, afin de ne pas cédera l'alïaiblissement dont il se sentait envahi.

L'Annamite, à qui sullisait la leçon du soir précf'dent, ne se montrait plus aussi disposé à se faire un jouet de sa dignité, qui cessait, en conséquence de la dure riposte, d'être en jeu.

Hector Brémontier ne vit pas la gaine de palmier qui, depuis huit ou dix jours, et peut-être davantage encore, servait d'assiette, sans avoir probablement jamais connu le luxe d'un lavage.

11 n'éprouva même pas la répulsion d'un estomac d'homme civilisé devant le poisson quelconque, traîné de ballot en ballot, noir de fumée ancienne ou de cause moins avuuahie peut-être, et à cette heure suant riiuile rancie.

La faim criait en lui, impérieuse.

Et la raison venait en aide à la réclamation despotique de la nature.

11 était urgent qu'il reprît des forces, puisqu'il ne voulait pas se laisser mourir d'inanition.

il fallait qu'il lit provision d'énergie et de résistance.

Dès l'instant que, mù par une foi insensée, mais ardente, il avait confié à un frêle et hasardeux moicejui de papier l'appel de détresse qu'il jetait à ses compagnons d'armes, il devait être conséquent avec lui-même el ne pas céder à un aballemenl (pu risquerait de le rendre incapable de seconder leurs efforts, le moment venu.

Puis, avant sa délivranc'î, il aurait à passer certainement au moins quelques jours dans la compagnie forcée de ces pirates.

11 devait donc se résigner à leur genre de vie, s'y habituer. Autant commencer sans plus attendre.

Tout le lui conseillait.

Gomme pour l'y engager davantage, A'ain, l'ancien boy, intervint :

,,48 MAHIAGI-: D'AMOUU

Toi pas savoir mangi avec les baguettes; attends, moi donner

cuillère à toi.

lit il s'éloigna.

Une ou deux minutes après, il s'approcha porteur d'un ustensile en poterie que lui avait prèle en mauL>rèant un Chinois, son confrère en piraterie.

C'était une de ces petites cuillères en porcelaine grossière de couleur grisâtre avec quelques vagues dessins d'une couleur plus foncée, au fond plat et au manche long comme le doigt et recourbé, d'un usage commode en déUnilive, dont les peuples de l'Exlrème-Orient se servent, pour puiser Ions au même plat, la sauce qu'ils portent directement à la bouche ou dont ils assaisonnent leur riz.

Pas plus que la gaine d'aréquier tenant lieu d'assiette, elle n'avait certainement été passée par l'eau.

Mais Hector Brémontier l'ignorait. Et l'eùt-il su?... Ce n'est pas lui qui, cniravè, aurait pu aller la lessiver à l'européenne.

11 ne vit qu'une attention à laquelle il avait sans déroger le devoir de se montrer sensible.

Il pourrait enfin manger sans voir éclater le rire de ces brutes.

— Merci, — prononça-t-il, avec un véritable sentiment de reconnaissance.

L'ancien boy gonflé de ce remerciement, mérité du reste, exultant malgré ses efforts de la joie que, sous leur feint dédain, ressentent ces indigènes lorsqu'on leur accorde avec ménagement et réserve quelques égards, expliquait à ses coreligionnaires que les Fiançais ignoraient l'usage des baguettes, se servant de cuillères et de fourchettes, etc..

11 ajoutait que l'officier venait de lui dire : je vous rends grâce, équivalent de notre merci.

Et, pour empêcher que l'on ne suspectât sa fidéhté, sa haine de l'homme blanc, il entremêlait ses explications d'expressions injurieuses, grossière monnaie, que Brémontier ne pouvait comprendre.

Les pirates avaient fini leur repas; le prisonnier achevait de prendre le sien.

Les rangs des hommes qui rentouraieiit s'écarlèreiii respectueusement

C'était le doï, qui, la veille, avait dirigé contre Brémontier, le guetapens audacieux qui avait permis de s'en emparer.

11 s'avança, fort de son importance, toisant son prisonnier.

L'oflicier le reconnut, et son regard lièrement pesa sur les yeux de l'Annamite qui, après un mouvement d'orgueilleuse insolence, détourna la lôtc, gêné, dominé.

MA m AGE D'AMOUR 1149

Hector Brémontier se souvenait que ceux de ces Asiatiques ralliés à la cause des Français par l'appât d'une haute paye ou l'attente du pillage, soldats, bas et hauts olliciers, étaient d'une servilité sans exemple.

Il sul'fisait qu'un Français prononçât un mot, ils pliaient aussitôt les reins et rivalisaient d'autant plus d'empressement que la besogne demandait plus de trahison ou plus d'infamie.

Et il aurait supporté d'être toisé par cet homme qu'il aurait en d'autres circonstances acheté corps et âme avec cent piastres!

Le doï, simulant l'indifférence, s'adressa à ses gens, s'iniormant si le prisonnier avait encore tenté de s'évader.

En des attitudes d'humilité, et avec le mot « respect » à la bouche, à chaque phrase, ceux-ci faisaient leur rapport.

On lui parla de Nam, et le doï le chercha du regard.

L'ancien boy, qui avait entendu prononcer son nom, s'avançait en se dandinant sur les hanches, ses cheveux, à son balancement, balayant la terre.

Cette altitude et cette tenue étaient irrespectueuses. L'ancien boy joignit les mains en signe de déférence, mais garda son allure qui corrigeait la soumission de son geste.

Ayant vécu avec les Européens de Saigon il conservait ses airs d'indépendance, auxquels il devait la grande estime de ses compagnons.

il se vanta d'avoir réussi à convaincre le prisonnier de ne pas se laisser mourir de faim ainsi qu'il en avait formé le projet.

Il avait fait cela, ajouta-t-il, afin qu'il pût être présenté au grand chef.

Les pirates, convaincus de la puissance de son ascendar\t, attendaient dans une considération partagée entre le grade du doï et l'importance de leur camarade aux longs cheveux...

Mais les bassines de fonte avaient été chargées, les sacs de riz, les ballots de poissons et ceux de thé répartis entre les porteurs.

Ç'allait être, pour le doï, le moment de faire payer au prisonnier le 'regard qui l'avait obligé à baisser la tête.

Il prononça quehiues mots à voix basse, comme s'il avait eu honte de l'ordre qu'il donnait.

Les hommes aussitôt s'approchèrent d'Hector Brémontier.

Il comprit!...

Et, lorsqu'ils lui touchèrent le bras, il les laissa faire.

Gomme précédenunenl, ils les lui ramenèrent derrière le dos. Mais ils les lui lièrent si rudement celte fois que les cordes lui cinglaient la peau.

Hector Brémontier sourit amèrement : le doï se vengeait.

HiiO MARIAGK D'AMOUR

Qu'importait au raplif : il venait d'apercevoir arrêté par une louiïe d'Herbe, au bas du talus, le papier qu'il avait confi<' au lia?ard !

Si ses anciens compagnons d'armes le Ironvaictit, ainsi qu'il resp(5rail avec une force irraisonnée, son jour viendrait bien aussi.

Une demi-heure après, à un signal donné par le tam-tam, les pirates s'ébranlaient, s'enfonçaient vers l'est, enmenant, avec eux, l'infortuné officier de marine dont les liens recommençaient à scier cruellement les chevilles.

Page 1