APPRÊTS
Nous avons vu, à Londres, dans une chambre luxueuse, Léona, la coupable mère de Berthe, défaire un paquet de journaux de France.
Et après les avoir parcourus, nous l'avons vue aussi s'arrêter sur un passage annonçant que le lieutenant-colonel de Versac, autorisé p.u' ses chefs, avait foimé une colonne afin de poursuivre les pirates et leur arracher le lieutenant de vaisseau Bréinontier.
Le renseignement élail exact. Rappelons les faits :
Immédiatement après la prise de Minh-Kong, il avait envoyé un rapport à ses supérieurs à Hanoï.
Il leur annonçait le succès de son attaque, mais leur apprenait en même temps de quel prix avait été achetée la prise de l'importante forleresse, le nombre de ceux qui avaient payé de leur vie cette dillicile conquête, et la disparition du lieutenant de vaisseau commandant la compagnie de fusiliers marins.
A cette heure, manquant de tout renseignement, il ne pouvait faire davantage.
Il se contentait d'annoncer, dans ce premier rapport, qu'il faisait effectuer des recherches autour de la citadelle, afin de retrouver,' soit le corps de l'officier de marine, soit ses traces.
Après le retour de Malice, l'ordonnance d'Hector Brémontier, raiuené |)ar la petite colonne du lieuicu;int Lanit et du quartier-maître Yvon, le conuiiaudaTit de Miuii-Kon^ avaii envoyé une nouvelle dépèche.
I)(!s auxiliaires aiinaiiiitcs en avaient été chargés avec l'ordre dédoubler les étapes.
Afin de sliinuler li>ur zèle, le lieutenant-colonel leur avait promis, s'ils
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accomplissaient promplement leur mission, une récompense proportionnce à leur zèle et à leur activité.
Les indigènes, armes de coupe-coupe fraîchement aiguisés, destinés à leur servir à la fois d'armes en cas de mauvaise renconlre et d'outils pour s'ouvrir un passage, s'étaient élancés dans les marais.
La missive du commandant de Minh-Kong libellée à deux exemplaires avait été enfermée dans l'épais turban noir (jui leur sanglait le crâne, enveloppant leur chignon.
De cette façon, elle était à l'abri de l'eau dans laquelle ils s'engageaient.
Et même, s'ils étaient rencontrés par quelque parti des dissidents qui battaient la campagne, qu'on vouliit les fouiller, et leur faire dénouer leur ceinture, on ne découvrirait probablement pas la mince feuille de papier cousue dans les plis de l'épais turban.
Pour plus de précaution, nous venons de le dire, le lieutenant-colonel de Versac avait fait son rapport en double.
De cette façon, si l'un de ses messagers était arrêté, l'autre arriverait certainement, les deux hommes ayant pris des routes différentes.
Sept jours après, les auxiliaires revenaient, les pieds en sang, blêmes, exténués.
Ayant rencontré quelques groupes débandés composés d'anciens défenseurs de Minh-Kong, ils avaient dii louvoyer, s'enfoncer parmi les forets qui couvraient les premières pentes de terrains, et, partis par des directions opposées, avaient fini par se rejoindre.
Leur exténuement indiquait qu'ils avaient réellement doublé les étapes comme ils s'y étaient engagés, et le colonel fut généreux.
il le fut d'autant plus qu'ils apportaient l'autorisation de former une colonne volante afin d'aller reliincer les fuyards et leur enlever leur prisonnier.
Le but de l'état-major était surtout d'empêcher les débris des bandes rebelles de se reformer.
Celui du lieutenant-colonel était le même, évidemment; mais principalement de retrouver son jeune ami, s'il était encore vivant.
Afin de faciliter sa tâche, on lui apprenait le départ d'une compagnie de renfort.
Il s'en applaudissait : il aurait davantage de monde.
La compagnie annoncée suffirait à garder la position.
11 emmènerait avec lui les forces qu'il avait actuellement sous la main; il prendrait tous ses hommes qu'il connaissait, dont il était sur, les ayant vus à l'œuvre.
iVM MARIAGE D'AMOIK
Kl, avec leur aide, il espérait donner une telle chasse à ceux qu'il appelail. des voleurs d'Iiotnmes, que, pour se soustraire à ses coups, ils abamloiiiicraient leur victime.
Du l'esté, sachant ce dont ces misérables barbares étaient capables, il avait déjà fait annoncer qu'il serait implacable pour les prisoiinieis qu'il avait capturés, si le moindre mal avait été fait à son jeune compagnon.
Par contre, il se montrait disposé à le racheter, soit par un échange de prisonniers, soit autrement.
Avec cette dernière insinuation, de Versac savait bien ce qu'il faisait. Il n'ignorait pas qu'il n'existe peut-cire pas de race aussi vénale que celte race jaune : pour elle tout se vend et s'achète.
Devanl l'argent, il n'existe plus ni conscience, ni sœur, ni épouse, ni fille...
L'homme qui y met le prix peut tout désirer, tout proposer, lout avoir, — en mettant certaines formes dans les termes du marché.
En faisant publier ses intentions, le lieutenant-colonel espérait que quelque pirate, tenté par l'appât du gain, ferait évader le prisonnier et le ramènerait aux avant-postes français.
Déjà, tentés par la somme olferte, un certain nombre des auxiliaires indigènes avaient sollicité la permission d'aller rejoindre les pirates, de faire en a[)parence cause commune avec eux.
Ils proinetlaienl de rompre les chaînes de l'oflicier de marine et de le reconduire avec eux.
iMais de Versac, un instant séduit par cette proposition, la repoussa cependant..
. Le vieux chef de pirates qu'il avait à combattre et qui avait pris le nojn de Donheur Florissant possédait un esprit Irop fécond en ruses pour ne pas être frappé de la coïncidence de celte désertion.
II présumerait certainement que le désir de revoir l'officier que ses hommes avaient enlevé, y était pour quelque chose.
El, connaissant les gens de sa race, il prendrait des précautions en conséquence.
Le redoutable chef de partisans accueillerait donc ces transfuges, venant en somme grossir ses forces, mais les emploierait là où ils ne pourraient être dangereux.
El, comme ceux-ci n'étaient pas la fidélité personnifiée, la plupart d'entre eux, ayant échoué dans leur essai de faire échapper le prisonnier, — essai, dont ils attendaient de beaux résultais 'monnayés, — resleraient avec leur nouveau maître.
MARIAGE IVAMOUR
A droite et gauche, les deux longues tilcs d'at'elagos cuaugcs plongeant dans cette iti'r
de vase... (P. 1159.)
Ce seraient donc de nouveaux fusils contre la colonne, rien de plus.
Ce lurent ces diverses raisons qui, après miîre réflexion, empêchèrent le lieutenant-colonel de Versac d'accepter leurs propositions.
Pourtant, afin d'utiliser les bonnes dispositions que pouvaient réellement posséder quelques-uns des auxiliaires, il annonça que si des partisans de Bonheur Florissant ramenaient le lieutenant de vaisseau Brémon-
H:;4 I\lAlîlA(.K IJAMOUII
lier et qu'ils rlcclarassenl. y avoir élê cn-^aj^cs par f|uel(|ues-uns denses Annamites, ceux-ci recevraient égaleinenl une Ijeile récompense.
I']n prenant celte détermination, de Versac montrait (ju'il n'ignorait pns les ri'lalions exislaut entre ses « peaux jaunes» et leuis compatriotes des bandes ennemies. »
Kl, pour dire vrai, il comptait beaucoup sur celte entente secrète dont, jusqu'alors, il avait eu tant à se méfier.
Aussi lui tardai l-il de se remettre en campagne.
En se rapprochant des pirates, il permettrait à ses Annamites de multiplier leurs rapports avec leurs coreligionnaires; il laciliteiait leur entente qui, celte fois, ne pouvait guère qu'èlre prolitable.
Du reste, il se promettait bien de veiller double pour empêcher toute trahison.
Mais il fallait attendre la compagnie de relève qui lui avait été annoncée.
Celle-ci, voyageant avec ses bagages et avec tout l'attirail d'un costume si peu approprié aux exigences de ce pays de marais et de brousse, n'avançait que lentement.
L'ancien favori de la belle Léoiia d'Ercourt, devenu un soldat aussi prévoyant qu'il était resté audacieux au temps où, dans un duel tragique, il tenait au bout de son pistolet la vie du comte de Saint-Florent, employa ce délai à préparer la nouvelle campagne.
Les préparatifs les plus méticuleux furent donc entrepris, afin que rien ne vînt l'enUaver ou la ralentir.
Mettant en pratique ses souvenirs d'Afrique, il envoya ses auxiliaires, sous la direction d'un officier français, opérer à une certaine dislance des razzias intelligenles qu'il décora, pour la circonstance, du litre de réquisitions.
El comme les peaux-jaunes valent les Arabes pour ces razzias, où ils trouvent toujours moyen de glaner quelque profit personnel, elles produisirent le irieilleui" résultat.
La grande cour de la citadelle deMinh-Kong compta bientôt un nombre respectable de chars à buftles.
C'étaient ces magnifiques et lourds véhicules, en beau bois noir, et dans la construction desquels n'entre pas un seul morceau de fer.
Admirables spécimens de ce que peut le génie de l'homme primitif, qui nous reportent aux temps perdus dans la nuit du passé.
Les roues, hautes de près de deux mètres, étaient taillées pour la plupart d'un seul morceau dans un tronc de ces arbres plusieurs lois séculaires (pie l'industrie moilerue r( ml de plus en plus rai-es.
MARIAGE D'AMOUR lli;
Les animau,\ qui devaient les traîner, les énormes et grands buffles noirs comme les chariots auxquels on les attellerait, avec leurs cornes ouvertes en un croissant d'aspect formidable, paissaient lourdement dans les marécages entourant le fort.
Animaux presque amphibies, ils se vautraient dans cette vase qui est pour eux un élément indispensable et cueillaient, de leur mufle, les herbes gorgées d'eau flottant à la surface.
Les quelques reconnaissances prudentes qu'avait lancées autour de lui le chel français lui avaient appris que la région des marais se continuait longtemps encore.
Les chars à buffles transporteraient donc les bagages et les vivres de la colonne.
Les informations minutieuses qu'il avait prises lui avaient appris l'existence des chemins à buffles frayés dans le marais latéralement à la roule de terre qui avaient rendu si perplexe la brave petite iNinh.
Il savait aussi que les buffles, dont la force est considérable, excellents dans ces terres vaseuses où les roues massives des grands chars bruns enloncent jusqu'à mi-moyeu, ne valent rien en terre sèche, surtout lorsque le soleil donne.
Tout s'arrangerait donc pour le mieux.
Tandis que la petite colonne s'avancerait par la voie de terre, les bagages la flanqueraient à droite et à gauche.
Les peaux jaunes, assis les jambes croisées au bout du timon, chantant une mélopée traînante, guideraient les buifles à qui suffisait presque leur instinct, sur ces chemins presque invisibles.
Il n'y aurait pas alors cette queue qui ralentit si souvent les opéralions.
De plus, utilisant les peaux des animaux qu'il avait fait abattre et sécher au soleil selon les procédés des peaux jaunes, toutes les chaussures, par son ordre, avaient été réparées, recouvertes de semelles à délier les ans, taillées à même le cuir des buffles adultes, épais comme une cuirasse d'éléphant.
Pour entrer sous bois, se frayer un passage à travers les bambous épineux qui jonchent tout autour d'eux le sol de leurs débris acérés, aussi durs que du fer, les indigènes se servent de semelles brutes, auxquelles ils laissent lé poil.
Un morceau d'une écorce d'arbre souple et fibreuse la perce à trois endroits différents.
Elle forme ainsi deux boucles.
H;,,} MAIllAGli D'AMOUR
D.ins l'une {);isse l<; (.oii-de-picd ; dans l'autre le gros orteil, dont on connaît, la disposition singulière.
Dans la vase, sur le s;d}k', sur un sol herbeux, l'homme aux yeux bridés, d'un simple mouvement de pied se débarrasse de ses chaussures; il les meta sa ceinture ou les jette sur son épaule, sauf à les remettre dés que les accidents du terrain menacent la plante de ses pieds, peu tendre cependant.
De Versac ordonna que chacun de ses auxiliaires devrait avoir deux paires de iêp, c'est-à-dire de ces chaussures rudimenlaires en bon état.
De la sorte pas de traînards.
Les montagnes de l'Eléphant n'étaient pas « au coin du quai », selon l'expression de Malice qui ne tenait plus en place.
Il avait mis, lui, une iiàte véritablement fiévreuse à retaper ses godillots, auxquels, par une innovation ingénieuse, il avait adapté une paire de tiges (le sa façon, ce qui avait (ini par former une paire de bottes invraisemblables mais très pratiques...
Il avait bien dû, à la vérité, fixer, à grand renfort de (il, un boulon de chaque côté de ses culottes afin de les y accrocher et de les empêcher de tirebouchonner d'une façon par trop anormale.
Mois on conviendra que ce n'était là qu'un détail.
Et Malice en était néanmoins assez satisfait, se voyant déjà les utilisant à un double usage.
D'abord comme bottes de marais, puis contre les serpents et les épines dans les forêts.
— A larguer la grand'voile, — disail-il en engloutissant ses jambes dans l'immense fourreau de cuir.
Puis :
A prendre un ris, à la grande hune, — ajoiitail-il, lorsque commençait la seconde opération.
Celle-ci consistait à accrocher des tirants non encore brevetés d'invention et qu'il fixait aux boulons déjà indiqués.
— De la cavalerie de marine, (juoi ! — blaguait le qunriier-maîire Yvon qui, pour sa part, avait imaginé à son tour un perfectionnement inédit ajouté aux chaussures du gouvernement.
Le mai in (rançais est l'iuinement inventif, et grâce à leurs combinaisons ceux qui, secondant les ellorls de Versac, s'étaient bien promis d'arracher leur capitaine aux grilles de ces bandits, arrivaient peu à peu à avoir eux-mêmes un air de brigands assez réussi.
Dans toute la forteresse, ce n'était qu'animation, bruit d'outil-^;.
Le véritable moyen de combattre la nostalgie!
Enfin, un soir, de Versac fitappeler le lieutenant Lanit qui avait dirigé la première reconnaissance afin d'essayer de retrouver les traces d'Hector Brémontier.
11 lui donna l'ordre de partir le lendemain à la pointe du jour afin d'aller à la rencontre de la compagnie de relève que l'on attendait.
De Versac trouvait qu'elle lardait à arriver.
Et il se demandait si elle ne s'était pas heurtée à quelque parti détaché par le trop fameux Bonheur Florissant afin de l'attaquer en roule, l'empêcher d'arriver jusqu'à la forteresse.
Le lieutenant Lanit devait amener un certain nombre d'indigènes et, toutes les deux heures, en expédier un pour le tenir au courant des incidents de sa marche.
11 l'avisa en même temps qu'un fort détachement partirait quelques heures après lui, afin de le soutenir, le cas échéant...
Les hommes de ces deux expéditions furent désignés, les cartouches distribuées, les vivres préparés.
Et le repos redescendit sur la forteresse perdue, comme noyée dans l'immensité morne de ces marais, le repos bienfaisant coupé seulement de loin en loin par les cris de « sentinelles, prenez garde à vous » qui berçaient les soldats comme un bruit familier.
N'était-ce pas l'indice que les factionnaires veillaient et que, en conséquence, aucun danger immédiat ne menaçait ceux qui, sous leur protection, se livraient au sommeir:*
Le lendemain, avant que la diane eût sonné, les hommes désignés pour cette sortie furent réveillés individuellement.
Une main frappait leur épaule.
— Hé! debout.
— Oui, quoi!... — répondait le soldat en se frottant les yeux. Mais ils savaient, se souvenaient : on allait « trimer ».
Un instant après, débarbouillés dans l'eau des jarres qu'avaient laissées les Chinois, et sur lesquelles s'élevait une buée, causée par la fraîcheur humide de la nuit, ils prenaient leur calé.
Puis en route !
Une vingtaine d'Annamites, grelottant sous leur léger vêlement de colon, armés du coupe-coupe, attendaient.
La troupe était prèle ; de Versac donna ses dernières instructions au lieutenant Lanit.
Ensuite, à un ordre, la petite troupe s'ébranla, sortit des fortifications» et entra dans le marais guidée par les peaux-jaunes.
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— A larjîuor l'amarre! — lançn en guise d'ndifii à ceux qui partaient, Malice qui, dans son impalienen féhrile, ne donnait que d'un œil. — Faut espérer que le branle-bas va bientôt sonnerl
EN avant!
Le branle-bas, si vivement désiré par le jeune marin, ne devait pas tarder à sonner en cfTct.
Les renforts attendus par de Versac, arrêtés par la crue d'une rivière qui avait étendu plus au loin la masse des marais, avaient fait enfin leur apparition.
Quelques jours de repos nécessités parla marche qu'ils avaient effectuée pour rejoindre ce poste perdu, marche qui les avait éprouvés plus que dix combats, et ils allaient être prêts à remplacer la petite garnison.
Le lieutenant-colonel s'ap[)laudissait de l'inutilité des précautions qu'il avait prises en envoyant des détachements armés à leur rencontre.
Cela lui montrait que les pirates avaient renoncé pour le moment à tout retour offensif de ce côté.
Il pourrait donc, sans regret, suivre le projet qu'il avait formé dès le début, et amener avec lui une troupe assez respectable, quoique la maladie et les blessures l'obligeassent à laisser à .Alinh-Kong une grande partie de son premier effectif.
Il profita de ce répit pour mettre la dernière main à ses préparatifs, déjà bien avancés.
Il fallait voir les marins, aider les peaux-jaunes à entasser les approvisionnements sur les chars à buifles à la forme antique, sous prétexte qu'ils étaient habitués à arrimer les colis dans les cales.
Ils étaient secondés avec non moins d'entrain par leurs compagnons de la légion étrangère, lesquels prétendaient également s'y connaître par la raison que, dans le civil, ils avaient fait trente-six métiers.
— Surtout n'oublions pas les cartouches, car ça se mange, — répétait un vieux légionnaire faisant allusion au temps où l'on déchirait la carlouche avec les dents.
Enlin, le lieutenant-colonel, ayant donné ses dernières instructions aux officiers qu'il laissait dans le fort, fil sonner au rassemblement.
Le moment était ai rivé.
— Mes amis, — prononça de Versac d'une voix claire, — vous savez €u nous allons. Vous ne voudrez pas qu'un de nos camarades soit torturé par ces bandits. Il faut leur apprendre que nous sommes des hommes civilisés, mais il laiit aussi qu'ils sachent que ce n'est pas en vain qu'on torlure un ennemi désarmé. Camarades, en avant!
Les trompettes sonnèrent.
Les buifles noirs, leur cou épais tendu sous le joug, s'ébrouaient lourdement dans l'eau que fendait leur large poitrail.
Les Iroupes franchirent la joite de la forteresse ouvrant sur le chemin qu'avaient pi'is les [)irates dans leur retraite vers les montagnes.
C'étail la route inandarme, celle que, plusieurs jours auparavant, avaient suivie Malice et sa petite amie.
Le spectacle qui s'offrait alors à la vue ne manquait pas d'un attrait -assez saisissant.
Rien qui rappelât l'attirail militaire auquel on est habitué en Europe.
A droite et gauche, les deux longues files d'attelages étranges plongeant dans cette mer de vase qui s'étendait à perte de vue.
A certains moments où ils rencontraient des excavations que rien, à la surface, ne révélait à l'œil, les buifles enfonçaient si i)rofondément qu'ils paraissaient nager, leur tète au nuiflle allongé sur l'eau, émergeant seule, couronnée du croissant n'ienaçant de leurs cornes sombres.
Et, derrière eux, les grands chars exhaussés sur leurs hautes roues massives fendant lentement l'eau chaigée de la vase délayée par les larges sabots des bêtes qui les tiraient, et disparaissant jusqu'à leurs moyeux, leur robuste charpente semblant voguer parmi les végétations qu'elle pliait.
Un se serait cru Iranspoi'té aux temps anciens.
On aurait cru assister aux émigrations en masse des peuples d'autrefois qui, em[)Oitant avec eux tous leurs biens, allaient à la recherche, à la conquête d'autres terres.
Des deux côtés, la double ligne des étranges attelages.
Au milieu, suivant la loute conquise sur cet autre empire des eaux, les lignes d'hommes, au milieu desquelles luisaient les annes.
Bientôt, le dernier rang franchit la porte formée de troncs mal équarris; et celle-ci se referma.
La citadelle se claquetimrait d'elle-même pour être prête à se défendre contre une attaque possible, une surprise avec laquelle, dans ces pays, il laut toujours compter.
noo MARIAGE D'AMOUR
La petite colonne d 'expédition, commandée par de Versac, à partir de cet instant, ne devait plus compter que sur elle.
La veille au soir, avant de donner ses derniers ordres, le lieutenantcolonel avait fait appeler Malice.
Il avait tenu à l'interroger une dernière fois en présence du lieutenant Lanit et du quarlier-maîlre Yvon, chart;és autrefois du commandement de la petite reconnaissance au cours de laquelle l'ordonnance tiu lieutenant de vaisseau Brémontier avait été retrouvé.
Au moment presque de se mettre en route, de Versac avait voulu entendre, encore une fois, de la bouche du mousse, le récit des premières recherches effectuées par lui, et son entente avec la petite marchande annamite.
Un scrupule le prenait à l'heure de lancer dans les périls les hommes qu'il commandait, sur la foi des indications du jeune marin.
Celui-ci n'était-il pas le jouet de la duplicité d'une femme de cette race traîtresse?
Ou bien ne cédait-il pas à la fantaisie, au désir de jouer un rôle, un rôle de casse-cou, beaucoup plus qu'il n'était guidé par le désir de sauver son chef?
Une nouvelle fois, il lui fit recommencer ses explications devant l'ofticier et le marin qui les avaient entendues, afin que ceux-ci vissent s'il ne contredisait pas, dans quelque point, son premier récit.
Mais Malice avait persisté.
De Versac l'adjura alors de se rétracter, puisqu'il était encore temps, l'assurant, dans ce cas, de son indulgence, eu égard à sa jeunesse.
— Mon colonel, — balbutia Malice, assez troublé de se voir soupçonné de mensonge dans un cas seuiblable, — je vous jure que je vous ai dit la vérité.
— Mais cette fille dont tu me parles?... — insista le lieutenantcolonel d'une voix paternelle.
— Ninh?... Ah! mon colonel, — repartit le mousse avec une chaleur soudaine, — elle est digne de faire sa première communion.
— Quoique païenne... — ajouta de Versac avec un sourire, en présence de l'argument singulier mais expressif de son jeune interlocuteur.
Puis, avec solennité :
— Réfléchis, mon garçon; il en est temps encore. Songe aux dangers auxquels vont s'exposer tous ces braves gens à cause de tes alfirmations, aux» pièges qui les attendent ! Les peaux-rouges scalpaient leurs victimes afin de suspendre leurs cheveluies à leur ceinture; les peaux-jaunes font pire encore.
De Versac se trouvait à ce morne
lU au centre de la petite colonne. (P. 1108.)