LIV
Il insista :
— Songe à tout cela, et, avpnt que je donne l'ordre du départ, si tu t'es trop avancé, avoue-le; et l'on ne parlera plus de rien!
Le pauvre garçon, tout ému, par la gravité de ces paroles, n'eut pas la force de répondre. Mais se tournant, ainsi que vers un appui, un garant, vers l'autre marin qui assistait à l'audience :
— Ah! quarlier-maîlre! — dit-il seulement en tendant les mains vers lui. — Vous entendez?
— Commandant, — intervint alors le vieux quartier-maîlre, remué plus qu'il ne paraissait sous sa rude écorce, — commandant, j'ai vu arriver ça comme moussaillon, c'est futé, c'est vrai, comme un mousse; mais c'est franc comme de l'or; vrai, parole d'Yvon,
Le vieux sous-officier de marine avait gardé ses habitudes de mer. A terre, de même qu'à bord, quiconque commandait, officier subalterne ou officier supérieur, était pour lui un commandant. Au-dessus, il est probable qu'il aurait dit : amiral.
— Je ne puis ajouter qu'une chose, — avait alfirmé à son tour le lieutenant Lanit, — c'est que depuis le moment où l'ordonnance du lieutenant de vaisseau Brérnontier a sauté de l'arbre, au milieu de notre campement, il n'a jamais dénié son histoire vraie ou fausse.
Sur ces mots, de Versac, ayant jugé qu'il avait, jusqu'à ses dern ièrcs limites, accompli son devoir, avait levé la séance.
Et, aujourd'hui, plus raffermi encore dans ses résolutions, à cheval, au milieu des derniers rangs qui venaient de quitter la forteresse de Minh-Kong, il surveillait à la fois le défilé de sa troupe et la marche du convoi, engagé des deux côtés dans la plaine liquide.
Les forces dont il disposait étaient plus réduites qu'il ne l'avait même compté d'abord.
La veille il avait encore éliminé quelques hommes qu'il ne jugeait pas en état de supporter la rude campagne qu'il allait entamer.
En outre des blessures, les suites des fatigues subies, les maladies contractées par ces soldats affaiblis, après de telles luttes, l'avaient déjà fait se résoudre à laisser à Minh-Kong un tiers de sa troupe
Sa dernière élimination l'affaiblissait encore comme nombre, mais la fortifiait comme adhésion; aussi était-il heureux, au moment du déjiail, de quitter enfin ce poste insalubre où des miasmes délétères empoisonnaient l'air.
11 lui tardait d'atteindre la région des «giong», comme les indigènes appellent les terrains qui s'élèvent au-dessus des marais.
Là, d'autres fatigues les attendaient sans doute; là, plus de secours,
(Je ravitaillements à espérer, mais un .-^-eiail enlin soi li de cette immense ornière où la malaria, la lièvre paludéenne, terrasse l'homme le plus vigoureux, l'annihile complètement.
Les marins avaient demandé à marcher à l'avanl-garde.
— L'eau, ça nous connaît, — avaient-ils dit, en réclamant cet lionneur.
On le leur avait accordé.
— En avant, les canards! — fut le commandement du quartiermail re Vvon, à la prudence vigilante de qui de Versac avait remis la direction de cette avant-garde.
Lt sa main, hàlée par quinze ans de navigation, avait montré, d'un geste gouadleur, la mare où l'on aurait peut-être à barboter.
Naturellement, Malice était avec lui.
iN 'était-ce pas au jeune mousse que devait revenir l'honneur de relever les signes incrustés, selon leur accord, par la jeune Annamite, sur Je tronc des arbres, pour leur indiquer la route/
(Juelques auxiliaires indigènes avaient élé lancés en avant.
Mais, sans qu'on leur en eût expliqué la raison, ils avaient reçu l'ordie l'ormel de ne pas toucher à un arbre.
Marchant bon train, l'avanl-garde ne tarda pas à arriver à l'endroit où l'ordonnance de Brémontier s'était séparé de sa petite amie.
11 le reconnut au signe qu'il avait incrusté dans l'écorce et à celui que la jeune lille avait tracé à côté.
Un véritable matelot ne fait pas un pas sans son couteau : il y a toujours un brin de filin à couper, un cordage qu'il faut être prêt à trancher, à bord, en cas d'accident, de complications.
Lin des compagnons de Malice sortit son eustache.
Lt, sans rien dire, attaquant à son tour l'écorce, il relia les deux signes par un trait d'union.
A celte vue, une émotion inconsciente saisit le jeune marin.
Mais le quartier-injùtre hocha la lète :
— Ce qu'unit la main de l'homme, la guerre le désunit souvent. Ces paroles, poussées à ses lèvres par un piesseulinienl dont il
n'avait pas été le maître, il les regrettait trop lard, ayant pitié de ces deux amoureux, dans son cœur de vieux loup de mei' pourtant cuirassé contre l'amour.
Kl pour les faire oublier, tâcher de les oublier lui-même, il donna l'ordre de se remettre en marche.
C'est qu'il en avait tant vu, le (luartier-mailre Vvon!
D'une pari, Malice exposé à tous les périls d'une poursuite hasar-
deuse comme celle qu'ils entreprenaient; de l'autre, l'enfant partie à l'aventure sans autre protection que le souvenir du jeune « moussaillon ».
Née d'une race étrangère, ennemie, resterait-elle longtemps fidèle à ce souvenir, en se retrouvant entièrement au milieu de ses compatriotes?
Et si elle y demeurait fidèle, ne courrait-elle pas des risques plus nombreux?
Un châtiment eflVoyable n'était-il pas la récompense réservée par les faces jaunes aux femmes de leur nation coupables de s'être attachées à un blanc?...
Le quartier-maîlre se livrait à ces réflexions, tandis que son œil, rendu perçant par les longues heures de quart, dans la pluie et les embruns, sur le gaillard d'avant, fixait tout au loin, devant lui, la route où galopaient les croupes brunes des auxiliaires dtmi-nus.
Malice marchait imiuédiatement derrière lui, interrogeant tous les arbres à droite et à gauche.
On se trouvait dans la zone forestière, vaste îlot boisé, perdu dans ces solitudes où il s'était séparé de i\inh.
Et il n'espérait pas encore rencontrer de signe de reconnaissance.
Mais les autres marins, depuis qu'ils avaient aperçu les deux croix de Saint-André dessinées par Malice et par iNinh, ne laissaient passer aucun arbre sans l'avoir étudié de bas en haut.
Des lagunes se creusaient dans le sol bourbeux, ramifications de la plaine vaseuse, traversant l'ilot, venant mourir au bord surélevé de la route.
Et les matelots s'y engageaient bravement, de crainte que l'enl.mt n'y eût marqué Sun signe indicatif sur un des troncs de palétuviers qui s'en élevaient.
L'eau était tiède, pas trop chaude, sous ces voûtes ([ui la protégeaient du soleil, y agglomérant peut-être davantage de venin, nichées de microbes couvées à l'ombre jusqu'à leur éclosion meurtrière.
Mais ils s'en moquaient.
— Un bain de pied, ça soulage, — affirmaient-ils en gouaillant.
Et ils y allaient de tout leur cœur, chacun désirant être le premier à découvrir le signe qui, dans tous ces embroussaillements, leur indiquerait de quel côté avait été entraîné .llrémontier.
La zone boisée cessait à quelque distance, et l'on ent-evoyait la longue digup, servant de voie de communication, s'enfonçant à perle de vue.
Fallait-il s'y engager ou s'enloncer sous bois?
HCG MARIAGE D'AMOLR
Un groupe d'auxiliaires, de ceux qui battaient l'estrade, s'étaient arrêtés à quelque dislance, s'étant posé sans doute la même question.
— Mes enfants, — dit le quartier-maître, — faut voir de quoi il retourne avant de mettre la barre à bâbord ou à tribord. JIoup, fouillez donc pour voir si le gouvernement n'a pas mis sur un arbre les poteaux indicateurs que vous connaissez.
Les hommes s'élancèrent sous la futaie.
— Mais je reconnais ce gros arbre, — dit Malice.
C'était le banian derrière lequel Ninli l'avait vu disparaître lorsqu'ils s'étaient définitivement séparés.
Un marin en faisait déjà le tour.
— Nom d'un gabier, quel mât de hune! — admirait-il. — Mais pas de croix de Saint-André.
Les banians atteignent assez rapidement une hauteur tellement prodigieuse, que le plomb du chasseur parvient difficilement à leur sommet.
Leurs dimensions, parfois, sont telles, rappelons-le, qu'il faut plusieurs hommes pour embrasser leur tronc.
Chez certaines espèces, des racines, descendant de leurs branches, s'allongent comme des ficelles jusqu'au sol qu'elles semblent venir chercher : elles s'y implantent, et alors, grossissant rapidement, forment de véritables colonnes de l'aspect le plus saisissant, semblant soutenir les branches énormes.
Celui devant lequel se trouvait le marin ne paraissait pas appartenir à l'espèce dos banians à racines aériennes.
Seuls quelques fils naissant de lom en loin sur son écorce boursouflée se tordaient, recroquevillés.
Mais quelques rameaux, s'étendant verticalement, pareils à des bras prodigieux, partaient de son tronc, à hauteur d'homme.
Le marin s'y accrocha et, agile comme un gabier qu'il était, il fut bientôt à califourchon au-dessus.
Il avait jeté son fusil en bandoulière sur son dos.
De ce premier échelon, — un échelon de géant, — il empoignait une autre branche et continuait, prompt autant qu'un singe, à se hisser.
De bond en bond, il atteignit ainsi le couronnement du tronc.
— Eh ben? — interrogea Yvon. — Qu'est-ce que tu vois, garçon? Elle sera pas montée si haut. Y a p;is de soin.
y a pas de soin, expression marine par excellence, contenant une négation, a Y a pas de soin », ici signifiait: ce n'est pas la peine d'y grimper.
— Dame, maître, on ne sait jamais. Puis ça me décrasse du métier de terre; y me semble que je vais loger la grand' voile ou pincer un riz. Les arbres, c'est les huniers du bon Dieu, comme disait mon grand-père qu'a servi sous Bougainville.
Les matelots venaient de rallier leur chef, n'ayant rien découvert, et Ton se remettait en route.
A peine avait-on fait quelques cent mètre que Malice eut une exclamation.
Il venait d'apercevoir une croix très distinctement tracée.
C'était celle qu'avait dessinée Ninh afin de se rappeler au souvenir de son ami après l'avoir vu disparaître.
A ce moment, pensait Malice, elle avait donc déjà retrouvé les traces de l'officier.
Et elle s'était hâtée de transcrire là son avertissement.
— Brave petite créature !
En voyant combien elle s'était mise courageusement à sa tâche, par affection pour lui, le jeune matelot se sentit envahir d'une grande émotion.
Il ignorait que ce signe, la courageuse enfant l'avait mis là, dans la détresse de son jeune cœur, uniquement afin de se rappeler à lui.
Avec ses compagnons, il y voyait un présage heureux, un encouragement à poursuivre vaillamment leur œuvre.
Et, pour vrai, il en était tendrement reconnaissant à celle à qui il devait cette joie.
Alors, la pensée du sacrifice qu'avait consenti l'héroïque enfant lui revint tout entière.
Il la vit, errant parmi ces solitudes, suivant, dans leur retraite, à travers leurs rudes étapes, les bandes sauvages qu'ils allaient poursuivre.
Et ces mots, qui décelaient bien son sentiment de tendresse, de reconnaissance et d'apitoiement, lui vinrent aussitôt à l'esprit :
— Pauvre petite !
Et les effluves aimantes, s'attirant, peut-être, ne ressentant point de honte devant ses camarades attendris, eux aussi, par la preuve d'énergie dévouée que ce signe paraissait transcrire, il se pencha vers le bois et y appuya ses lèvres, — là, où celles de l'enfant, si chastement, si affectueusement, les premières, s'étaient posées !
— Allons, les gars ! — commanda Yvon, le quartier-maître, en s'essuyant les yeux, à cause d'une émotion qu'il ne voulait pas montrer. — Allons, en avant!
1168 MAHIAGK D'AMOUU
Et il prit la tête, t.indis que, au loin, devant eux, les Asiatiques s'enfonçaient davantage dan? le lointain, éclairant le chemin.
Il entendait derrière lui la voix enthousiasmée de Malice, redisant Téloge de l'enfant de race jaune au visage si gracieux et qui avait si peu du caractère, comme des traits, de ceux au milieu desquels elle était née.
Mais d'autres réflexions hantaient sa pensée, et il se demandait combien de temps ils allaient rencontrer ces signes bénis.
Ninh ne serait-elle pas surprise, quelque jour, tandis qu'elle creuserait l'écorce d'un arbre?
Et alors, de quelle façon expliquerait-elle son action? Serait-elle crue, si elle inventait une défaite?
Les pirates avaient certainement dû remarquer qu'elle venait du camp français. Cela seul suffisait pour la rendre suspecte et faire établir, autour d'elle, une surveillance dont elle serait certainement victime un moment ou l'autre.
Elle partagerait peut-être alors le sort de celui qu'elle avait voulu aider à délivrer, et sur qui ces bandits passaient, sans doute, à cette heure, leur rage infernale.
Et il serrait son fusil dans sa main hâlée, pressant le pas, ce pas lourd et ballottant du marin habitué à la houle.
Le galop d'un cheval lui fît tourner la tête.
C'était le lieutenant-colonel de Versac.
Aussitôt après avoir relevé le signe laissé par Ninh, le quartier-maître avait détaché un de ses hommes en arrière pour lui en porter la nouvelle.
De Versac se trouvait à ce moment au centre de la petite colonne.
il s'était aussitôt élancé vers l'avant-garde, désireux de s'assurer, de ses propres yeux, de ce qu'on venait de lui annoncer.
— Hardi! enfants, hardi! — s*écria-t-il, le teint enflammé, dès qu'il arriva à portée de la voix des marins.
Et, montrant une quinzaine d'auxiliaires qui couraient derrière lui :
— Voici quelques gaillards de plus qui vont vous balayer le chemin. Et il les lança en avant après leur avoir réitéré sa promesse de les
récompenser généreusement s'ils coopéraient à la délivrance de l'officier de marine.
L'avant-garde avait davantage pressé le pas.
De Versac, après s'être dressé sur ses étriers et ayant étudié l'espace, aussi loin que sa vue pouvait porter, était venu rejoindre le gros des forces.
MARIAGE UAMOUU
Malice, au premier mot de l'officier, lui tendit le billet retiré de la boite aux lettres
improvisée. (P. 1176.)
De ce point central, il surveillait en même temps le convoi ; car, dans la région désolée où l'on s'engageait, ce convoi, c'était le salut.
Dans les régions qu'ils allaient parcourir, plus la moindre nourriture.
Le moment viendrait où l'on serait même obligé de manger les bêles
de trait.
1170 MAIilACE D'AMOUR
Maintenant, à l'animation du début succr^dait la monotonie d'une marche sur la diiîue de lioue noire, séehée au soleil, où nous avon? vu, quchjues jours auparavant, cheminer Hector Brémontier, au mi-lieu du moutonnement des groupes hostiles qui le poussaient avec la pointe de leurs armes.
A droite, à gauche, l'uniformité seule des marais, leur platitude immense engendrant une invincible mélancolie.
Mais un certain nombre de Peaux-Jaunes, envoyés en éclaireurs, se repliaient rapidement sur l'avani-garde.
— Attention ! — commanda Yvon.
Se faisant un ab;ît-jour de ses mains, il cherchait à distinguer ce qui motivait leur rclraite.
Autour de lui, les marins s'étaient arrêtés et l'on entendit le claquement rapide des batteries des fusils.
Puis un silence. Celui de l'attente.
Enfin, les Peaux-Jaunes se dessinèrent plus nettement; ils étaient quelques-uns à peine.
Le danger ne les chassait donc pas.
Quand ils furent arrivés, ils déclarèrent qu'ils avaient trouvé des traces d'un campement, sans doute celui des pirates.
— Et pas d'ennemis? — interrogea le chef de l'avant-garde. L'Annamite qui venait de parler, secoua négativement la tête.
— N'importe, — fit le quartier-maître, — à qui l'âge avait communiqué la prudence, — il faut s'en assurer.
Et, s'adressant à ses bleus :
— Trois liomuies de bonne volonté pour filer devant au pas de course avec ces peaux de goudron rance.
— Moi, — dit iMalice.
— Moi!...
— Moi!...
— Halte, assez, silence sur le pont!"
Et, s'adressant à l'ordonnance du lieutenant de vaisseau, prisonnier des bandits :
— T'es bien jeune, moussaillon... Enfin, si le cœur t'en dit. Eh bien ! dérapez ; seulement, ouvrez l'œil au bossoir. Et, sitôt les pots d'ocre du Vieux Phoque aperçus, pour sûr, vire de bord et laisse venir !...
Et, s'adressant au plus âgé des trois volontaires :
— Le Mahudcc! c'est toi qui comniande... Allez!
Les Irois iraicînis uiirenl le fusil à la bretelle, et, lâchant de se sou-
venir des principes du pas de course, alin de ne pas s'essouffler avant riieure, partirent devant.
Les auxiliaires les encadraient.
Et les longs cheveux de quelques-uns d'entre eux, dénoués dans cette course, flottant derrière eux, ressemblaient à des queues de chevaux lancés à toute allure.
Bientôt, l'audacieuse extrême avant-garde, qu'Yvon venait de détacher, n'était plus qu'un point confus sur la digue, et elle ne larda pas à se perdre, cachée par les quelques bambous et les palétuviers dont les troncs se tordaient de loin en loin.
Malice et ses deux camarades, entourés des cinq ou six indigènes aux longs cheveux, étaient donc partis en enfants perdus, insoucieux du danger qui pouvait les attendre.
Ils avaient obéi au sentiment instinctif qui les jetait en avant.
— Un campement?...
Ils allaient donc voir du nouveau, apprendre sans doute quelque chose.
Obéissant aux ordres précis du colonel, le chef de l'avant-garde avait envoyé quelqu'un en arrière transmettre l'avis qu'il venait de recevoir.
Durant ce temps. Malice et ses deux camarades gagnaient de l'avance.
Mais cette route s'étendait toujours à perte de vue.
— Y en a-t-il long encore? — demanda le mousse aux Peaux-Jaunes qui les guidaient.
Un indigène étendit le bras.
— Là-bas.
— Là-bas. Oui, je vois bien, où plutôt je ne vois pas. Satané pays, tout de même, où les ponts-et-chaussées ont pas même planté de bornes kilométriques.
— Au pas, si vous voulez, — proposa le chef de l'escouade, qui s'entendait davantage à serrer une manœuvre ou à lancer le loch qu'à tenir le pas de course comme un dératé.
Et, clignant de l'œil vers les faces jaunes qui les entouraient :
— Et la main au fusil, car, avec ces particuliers, et éloignés, comme nous sommes, on ne sait jamais. ,
Il avait été obéi.
Mais, tandis que Le Mahudec avait l'œil sur les indigènes, à qui il ne pouvait se décider à accorder confiance, Malice se laissait emporter par son imagination.
,,-2 MAHIAGE D'AMOUR
L'isolement flans lequel il se trouvait reportait sa pensée vers sa petite amie, partie seule sur cette même route.
il s'était bien aperçu qu'elle avait le cœur bien gros en le quittant, résignée, pourtant, à cette séparation, afin de préparer la voie pour sauver
son officier.
Si Malice, qui était un bomme, après tout, quoique porté seulement sur le rôle comme apprenti marin, éprouvait la tristesse, la sensation de désolation de ces lieux, quand on les traversait en petit nombre, que devait-il en avoir été de l'enfant s'> engageant toute seule?
Et dans de telles conditions!...
Que n'était-il resté avec elle, pour la protéger?
Ils auraient peut-être réussi à se cacher et arriver à leur but sans cire inquiétés.
Arriver à leur but?
Non; il comprenait que l'espérer de la sorte eût été de la folie.
Il était nécessaire qu'il agît ainsi qu'il l'avait fait; ce serait le plus sûr moyen d'atteindre les ravisseurs.
Mais la chère petite Ninh, qu'il avait vu s'en aller si triste?...
Gomme si un parfum de sa mélancolie était resté sur cette route où nous avons, en ellet, vu cheminer l'enfant, l'àme si attristée, le jeune marin s'en sentait invinciblement envahi.
Certes, il était dévoué à son officier; et il l'avait montré.
Mais le dévouement ne suffit pas à remplir une existence.
Et il sentait, à cette heure, en lui, un vide profond, celui d'une affection absente.
Ses yeux cherchaient involontairement le sourire doux de la petite marchande à la vue de laquelle ils s'était habitué.
Mais ils ne rencontraient que l'étendue blafarde de l'eau croupissante.
El cette vue lui redisait la morne tristesse de l'enfant condamnée à cet exode, loin de celui qu'elle aimait, — il le sentait à celle heure davantage, — et à qui elle avait obéi.
De cette obéissance, ils souffraient, hélas ! tous les deux.
Mais ils avaient ainsi accompli leur devoir.
Le devoir! combien il coûtait quelquefois.
Brusquement, Le Maliudec, investi du commandement suprême par le quartier-maître, ordonna de s'arrêter.
11 venait d'ap.rcevoir au loin un grouillement d'êtres humains.
Est-ce que les auxiliaires, en qui il persistait à manquer de foi, ne les auraient trompés qu'à demi, et y avait-il vérilablement devant eux un campement de pirates, mais un campement occupé.
Ils n'étaient que trois.
Il fixa l'Asiatique qui, précédemment, avait répondu à sa question par son laconique :
— Là-bas.
Et il lui demanda ce que cela signifiait.
— Annamiss'.
C'est-à-dire Annamites, fut la réponse du Peau-Jaune. Il manquait réellement de prolixité dans ses réponses.
— Annamites, je vois bien,... ou à peu près.
— Camarad', — appuya l'indigène.
Camarade, c'était le grand mot; dans leur bouche, il signifiait ami, allié. Camarade, c'était tout ce qu'on voulait.
C'était le sésame ouvre-toi avec lequel ils obtenaient une pincée de tabac ou une lampée d'eau-de-vie qu'ils préféraient à tout.
Le vin fort, ainsi qu'ils disaient et qui mettait des flammes dans le charbon de leur prunelle.
Les trois hommes, crédules à demi, avançaient, le doigt sur la détente, se méfiant autant de leur entourage que des silhouettes qu'ils distinguaient devant eux.
Enfin, un éclat de couleurs vives frappa leur regard.
Dans le but de reconnaître les auxiliaires, on leur avait distribué des brassards tricolores.
C'était l'arc-en-ciel des trois nuances jouant au soleil que l'on venait d'apercevoir.
Ceux qui se trouvaient devant eux étaient donc des alliés.
Un instant après, les trois marins les avaient rejoints".
Et ils reconnaissaient à leur tour les traces du campement signalé par les auxiliaires.
Ceux-ci n'avaient donc pas menti.
— Ce sera pour une autre fois, — opina Le Mahudec, qui n'avait décidément pas confiance en eux.
Mai* la même inspiration venait de se présenter à l'esprit des trois hommes.
A l'étendue du campement, il était évident que le gros des pirates avait du passer là au moins une nuit ou deux après avoir été chassé de Minh-Kong.
Ils avaient emmené le lieutenant de vaisseau Brémontier avec eux ; celui-ci avait donc également séjourné à cet endroit.
Il fallait s'en assurer.
Et ils cherchaient quelque indice révélateur, interrogeant le sol.
H74 MARIAGE D'AMOUFÎ
Lorsque, tout à coup, Malice eut une exclamation.
11 venail d'apercevoir, dans le tronc d'un arbre d'eau, le signe qu'il connaissait bien.
D'un élan, il fut à côté.
Et alors, plein d'un étonnement cmu, il aperçut, il distingua au centre de la croix un morceau de papier.
Ce papier était, sur le côte, entre récorce et l'aubier.
Et la partie qui s'avançait semblait dire :
— Me voilà!...
Oui, Malice venait de découvrir la poste-restante inventée par la charmante petite marchande annamite.
L'émotion ressentie par le jeune marin est difficile à exprimer.
Elle participait de l'attendrissement et de la stupeur admirative en présence de l'idée ingénue de sa petite amie.
Elle avait dû se dire :
— Malic' (elle prononçait ainsi son nom) apercevra mon signe, et il découvrira la lettre.
Elle savait donc écrire?
Comme il lui tardait de connaître le contenu de ce message !
Silencieux, retenant leur souffle, ses deux camai-ades se penchaient derrière lui.
Avec une attention extrême, il saisit entre deux doigts l'angle du papier et essaya de le retirer.
Mais il résistait, par suite de l'adhérence de l'écorce resserrée par Ninh, craignant, on s'en souvient, qu'il ne fût emporté par quelque rafale.
Alors, ouvrant son couteau, et imitant ce qu'avait fait l'enfant, il en glissa la lame sous l'écorce, la soulevant plus haut et plus bas que le papier, afin de donner du jeu.
Ses deux compagnons avaient éloigné les Peaux-Jaunes; ils ne le quittaient pas du regard.
Enfin l'étroite feuille de papier commença à glisser dans la gaine singulière qui l'avait conservée jusque-là.
Au moment de l'en retirer tout à fait, le jeune marin, dont le visage était tout pâle, se tourna vers ceux qui étaient derrière lui :
— Riez de moi, si vous voulez, mais il me semble que cete nous poitera bonheur.
Et, mettant un genou en terre, profondément ému, avec une véritable fi-rveur, il posa encçre ses lèvres à la fois sur le bois et sur le bord apparaissant du papier.
Dans ce baiser, qui était une sorte d'iiommaoe, il confondait la main amie qui l'avait mis là, le message qu'il tremblait un peu d'ouvrir, le signe qui le lui avait révélé, l'arbre qui, fidèlement, l'avait jusqu'alors gardé.
Hommage confus et simple et touchant à l'être aimé, et, en mémo temps, à la création, la nature-mère.
D'une main frissonnante, il retira alors le billet, l'ouvrit,... et poussa ce cri :
— C'est du capitaine !
Et, fiévreusement, à haute voix, dans le silence angoissé de ses compagnons, il lut :
« Je suis prisonnier des pirates, et blessé.
(( A moi, camarades !... i>
Et son nom « Hector Brémontier » qui, d'abord, avait sauté à ses yeux.
« A moi, camarades ! »
H semblait aux matelots qu'ils entendaient cette clameur d'appel et de détresse.
— Oh ! les chiens !
C'était le compagnon de Malice et de Le Mahudec, un marin assez peu causeur, qui avait lancé cette sourde exclamation.
Cela était parti de ses lèvres d'une poussée.
Et se tournant vers la direction où les ennemis avaient fui, en entraînant le brave officier afin de le faire servir à leurs infâmes tortures, épaulant son fusil dans un mouvement de colère irrésistible, il tira fébrilement tous les coups de son magasin, comme s'il avait pu les atteindre.
Et ceci fait, la poitrine gonflée, de son poing tendu, il les menaçait encore.
Le Mahudec, lui, était un de ces Bretons qui jurent comme des païens, mais que l'on voit religieusement assister à la messe célébrée le dimanche à bord du vaisseau-amiral.
Mélanges d'incrédulité et de dévotion réelle ^u'il ne faut pas chercher à comprendre.
H s'était jeté à genoux.
Et les mains jointes sur le canon de son fusil, à hÀute voix, avec une ferveur véritable, il avait formulé cette naïve promesse :
— Sainte Anne d'Auray,si vous nous faites délivrer notre capitaine, je fais vœu de faire maigre le vendredi pendant quinze jours.
ji76 MARIAGE D'AMOUR
En effet, le matelot de première classe Le Mahudec, chaque année, avant de faire ses Pâques, se confessait régulièrement d'avoir fait gras les jours défendus, s'en repentait sincèrement et fidèlement recommençait ensuite.
On juge si, dans ces conditions, son vœu devait être solennel !...
Malice relisait pour la cinquième ou sixième fois le billet écrit par Hector Brémonlier, se demandant dans quelles circonstances il était tombé dans les mains de la petite indigène.
— Tout de même, — dit-il, — est-ce que je vais me mettre à embrasser tous les troncs d'arbre, maintenant?
11 avait un peu honte, et sa main, pourtant, gardait avec une joie mal dissimulée le papier qu'avait manié son officier, — et surtout la jeune fille qu'il aimait.
Mais dans le grand vide de cette nature, les détonations s'étaient répercutées au loin.
Pareilles à un écho affaibli, elles étaient parvenues jusqu'au gros des troupes.
Et elles y étaient venues mourir comme un appel effaré.
De Versac avait alors cru les trois marins exposés, tombés dans un piège, attaqués par un ennemi nombreux.
Ce qui donnait du poids à cette supposition, c'était justement la cessation de cette fusillade.
Est-ce que ces bandits allaient de la sorte lui décimer ses troupes ?
Avec une trentaine d'hommes il se porta rapidement en avant.
Bientôt après ils débouchaient à leur tour sur la place du campement annamite.
Alors tout s'expliqua.
Malice, au premier mot de l'officier, lui tendit le billet retiré de la boîte aux lettres itnprovisi^e.
De Versac le prit, et d'un coup d'œil le parcourut.
— Captif, blessé !... — inurniurait-il.
11 oubliait de reprocher à l'autre marin l'alarme causée.
Ce billet laissé par Brémonlier le préoccupait davantage qu'une infraction excusable à la discipline.
La guerre n'est pas la caserne.
L'ayant lu et relu lui aussi, comme Malice, il s'informait de la façon dont celui-ci l'avait découvert.
L'apprenti-marin lui montra le tronc entaillé du palétuvier.
Le lieutcuant-colonel sciUil se dissiper les derniers doutes qui si lonc;lemps l'avaient tourmenté.
D'un regard lent, la jeune tille inspecta l'étendue de ces tlots immuables... (P. 1182.)
Ceci lui prouvait qu'il pouvait léellemenl avoir conliance dans le zèle du mousse et le dévouement de sa petite amie.
— L'amour fait des miracles, — pensa-l-il.
Et, se tournant vers Malice, il lui dit avec bienveillance :
— Tu me donnes ce papier sans regret, hein?...
— Comme vous voudrez, mon colonel, Mais sa physionomie démentait ses paioles.
,,78 MAHIAGE D'AMOUR
Il aurait bien voulu garder cet écrit,... p.ir souvenir de celui qui l'avait libellé, et de celle qui en avait assuré la transmission. De Versac s'en aperçut.
— Eh ! bien, je le le rendrai ;... et, si je suis tué, je t'autorise devant tou> à le prendre sur mon corps.
Et souriant avec indulgence, ainsi qu'on sourit aux amoureux:
— Car tu y as droit,... à plus d'un titre.
Le mousse baissa la tête avec confusion, car il comprenait l'allusion un peu malicieuse du chef de l'expédition. Maintenant toute la troupe avait rejoint. Et de bouche en bouche circulait l'annonce du billet laissé par le
prisonnier.
Tous étaient impatients de marcher : on n'allait plus au hasard ; cela
doublait les énergies.
Mais l'étape était assez longue, et le lieutenant-colonel de Versac ordonna la halte.
On camperait sur le même emplacement que les pirates.
— On trouverait le couvert mis, — avait dit un loustic en désignant les foyers creusés par les fuyards, tout prêts à recevoir du jjois.
Les soldats avaient éprouvé une déception en apprenant que l'on n'allait pas courir sus aux pirates dès l'instanl que Ton trouvait cet avertissement.
Mais les plus expérimentés avaient hoché la tête.
Les pirates, ils avaient plusieurs jours d'avance. Puis, quand on veut qu'un cheval aille loin, il ne faut pas le forcer trop vite..
Les faisceaux furent donc formés.
Et aussitôt chacun voulut aller voir la poste-restante de la charmante Ninh, dont le nom était devenu réellement populaire dans la petite troupe française.
Tour à tour Malice et ses deux compagnons étaient obligés de raconter à quelque nouveau groupe comment ils avaient aperçu le papier, de quelle façon il était placé sous l'écorce, enfin, tous les détails.
— De quoi rédiger un journal, — déclarait encore le loustic de la colonne.
Dans le marais, on dccouplait les grands buffles qui, détachés du joug, enfonçaient leur crâne puissant dans l'eau vaseuse pour se rafraîchir et se mettaient à brouter rà et là les herbes aqueuses.
Cette solitude, témoin, quelques jours auparavant, du sommeil écrasé de la multitude indisciplinée chassée par la défaite, et qui se vengeait de sa déception sur le malheureux i»risonnier tombé en son pouvoir, celte
MARIA r,E D'AMOUR 1179
solitude si difficile à égayer assistait à celte heure à un renouveau de vie dans l'animation du petit camp bourdonnant des rumeurs de cette troupe remplie de gaîté et d'espoir.