‹ [Mariage d'amourChapitre 36 sur 109 · PERDUE · texte numérisé non relu

PERDUE

Tandis que de Versac et les hommes qu'il amène dans son expédition hasardeuse prennent un repos nécessaire avant de se lancer plus avant, reportons-nous auprès de Ninh, la petite marchande annamite.

Après avoir eu recours à l'expédient que nous connaissons, afin de transmettre le billet d'Hector Brémontier, expédient dont nous avons constaté le succès, elle avait pris, elle aussi, un peu de repos.

D'un de ses légers paniers en écorce de bambou, elle avait retiré l'espèce de fourreau en gaine d'aréquier où, avant de partir, elle avait pris la précaution d'enfermer une provision de riz.

Et, en ayant versé quelques bouchées dans le creux de sa mnin, elle s'était contentée de ce léger repas.

Elle portait aussi quelques fruits, . faisant partie du petit assorlimenl de marchandises sur lesquels elle comptait pour se faire accepter des pirates sans éveiller leurs soupçons.

Au lieu d'aller se désaltérer à l'eau fctide du marais, elle pela une banane et la mangea : la fraîcheur humide du fruit lui fit du bien.

Et elle resta ensuite, assise sur le bord du talus, regardant, de ses yeux rendus vagues par le rêve, l'arbre sur lequel elle venait de marquer sa présence.

Elle était réellement charmante ainsi, avec sa jeune tête expressive et colorée où ses yeux très grands, insensiblement fendus, remplis d'un éclat profond et doux, mettaient une lueur, — à cette heure attristée. Le mouchoir de soie bleu de ciel qui ceignait son front ajoutait à l'apaisement dolent de ses traits.

Lprsque, enfin, elle fut reposée, elle se dressa.

Et, après un dernier coup d'œil à l'arbre où elle laissait son souvenir, qui serait cueilli par celui à qui elle rêvait, à cet arbre à l'ombre duquel elle aurait voulu demeurer jusqu'à son arrivée, elle reprit son fardeau.

Et, avec un soupir, elle s'éloigna.

Elle s'éloigna rapidement, car, dès l'instant qu'elle s'était séparée de

nso MAKI AGE D'AMOL'ft

son jinine ami, sôparûe des troupes dans le voisinage d<^squclles elle s'élait habituée à vivre comme auprès d'une protection, il lui lardait de voir sa laiblesse rapprochée d'autres cires humains.

Cette mer lugubre et morte des marais au milieu desquels s'allongeait, à perle de vue, cette roule de boue durcie, lui causait un insecouable malaise.

Elle aurait eu peur d'y passer la nuit.

Les Asiatiques de l'Indo-Chine croient aux mânes errants, âmes des trépassés vagabondant parmi les espaces, autour des mortels.

Et cette étendue morne lui paraissait comme le lunèbre lieu d'élection des âmes en peine.

Mais combien ce chemin se prolongeait, interminable, épuisant!

Cependant, au lointain, tout là-bas, aussi loin que la vue pouvait porter, une ligne incertaine se dessinait, et, derrière, une teinte plus accusée, Ceuillages ou brouillard, mirage peut-être, mirage qui n'est point semblable aux réfractions solaires des déserts sahariens.

Celait la terre Terme sans doute.

Une nature moins désolée où le pied foule un sol résislanl où la créalion et la créature renaissent.

Ninh tendait vers ce but avec toute l'énergie de ses seize ans, énergie faite de son angoisse dans cet isolement mortel.

Mais elle n'avait pas pris assez de repos ou elle avait dépensé trop d'ardeur; elle dut s'ari èter.

Peut-être aussi n'avait-elle pas suffisamment absorbé de nourriture dans son désir de se ménager son peu de provisions.

Elle s'assit sur l'herbe, tandis que son jeune sein se soulevait sous l'épuisement de son souille.

Et pour détendre ses membres, relevant au-dessus de ses genoux ses pantalons du joli et solide satin indigène, dans le geste familier qu'ont les femmes de ces pays lorsqu'un ruisseau se présente devant elles, elle laissa pendre ses pieds dans l'eau, livrant à la curiosité de l'air ses jambes fines que le feu du soleil n'avait pas bronzées.

Mais l'astre du joi.r s'inclinait vers le couchant, projetant, sur l'onde inuuobile, ses rayons obliques qui y enlantaieni les teintes violacées de l'amélhysle.

INinh n'avait que le temps de repartir, si elle voulail atteindre les grôngs avant que le crépuscule avant-coureur de la nuit qui tombe si vite, dans ces latitudes, ne la sur[)rU.

Sous la fraîcheur relative de ce bain, ses chevilles engourdies s'étaient dégonflées.

MAIUAGE D'AMOL'll • 1181

Mais cette eau lui donnait soif.

Afin de résister à la tentation d'en boire, elle prit un mangoustan, ce fruit auquel on pourrait appliquer la fable du Sinye et de la Noix.

Avec la façon si gentiment gaucbe que nous lui connaissons, elle appliqua le tranchant de son petit couteau recourbé sur le centre de l'enveloppe au violet sombre et rude du finit.

Et, adroitement, sous la pression de son inde^, l'incisa tout autour.

Un sang vermeil perla alors autour de la lame et vint roser son doigt.

Une pression : le fruit s'était ouvert.

D'une main, elle tenait la moitié de la coque vide, d'un beau rose intérieur dans lequel des teintes sanguines et saumon semblaient se londre, formant un tout attirant.

Dans l'autre main était restée la partie inférieure de l'enveloppe oiî, sur son épaisseur empourprée, se détachait la convexité du fruit d'une blancheur de neige et du velouté attirant d'un sorbet.

C'était bien, pour le palais, une saveur, un goûter égal à la surprise éprouvée par la vue.

Fruit des terres humides, le mangoustan scMiible avoir été créé atin d'apaiser, dans la bouche briîlée, la fièvre causée par ce sol hostile.

Rafraîchie, l'enfant se remit sur ses pieds.

Et, l'œil ardemment lixé devant elle, vers les terres hautes où elle ''spérait rencontrer quelques cases, des vestiges d'êtres humains, elle reprit sa traite.

Le soir tombait; le soleil, comme écrasé par son poids, s'abattait rapidement dans le sein, toujours semblable, de ces eaux sur lesquelles, de loin en loin, quelques vols d'oiseaux aquatiques passaient, l'aile lourde, sentant les ténèbres prochaines.

L'enfant était bien lasse.

Pourtant, elle se roidit contre sa fatigue et s'acharna pour sortir de ce site lugubre.

Déjà, l'ombre s'allongeait plus terne, presque sans lin, roiubre des objets frappés par les rayons mourants.

Mais qu'importait maintenant à la voyageuse?

La terre lerine était voisine : elle en distinguait les particularités.

Elle discernait même, sur la rive, les traces d'une giève où devaient itterrir des pirogues, ces pirogues creusées au moyen du leu, dans un tronc d'arbre, et avec lesquelles les riverains allaient poser les nasses dans lesquelles ils capturaient du poisson.

Et Ninh songeait qu'elle pourrait leur en acheter quelques-uns pour les revendre aux partisans du chef dénommé le Bonheur Florissant.

De la sorte, elle gagnerait quelque argent et ne serait que davantage garantie contre tout soupçon de leur part.

Un instant après, Ninh touchait enfin, du pied, la terre fernme.

Mais la grève était déserte.

Une pirogue hors d'usage, à moitié enfoncée dans la vase, seule^ attestait à la jeune fille qu'elle ne s'était pas trompée dans ses prévisions.

Les pécheurs s'étaient peut-être embarqués pour accomplir leur tache.

D'un regard lent, la jeune fille inspecta l'étendue de ces flots immuables; aucune embarcation, aucune tête n'en émergeait.

Alors, elle sentit son cœur se serrer.

Pourtant, elle voulut surmonter l'impression qu'elle venait d'éprouver et se persuader que les pêcheurs, comme cela se pratique parfois, avaient tiré leur barque sur le rivage, ou bien — elles sont si légères — les avaient emportées devant leurs paillottes pour les réparer,.,, ou peut-être par crainte des hommes d'Europe.

— Enfin, je vais trouver du monde, — se dit-elle.

Elle foulait du pied la terre véritable.

Elle avait cru un moment qu'elle ne sortirait jamais de ces marais de pestilence et de nostalgie pesante.

Devant elle, la route mandarine continuait, mais rétrécie entre la fOrêt qui, à vingt mètres de là, se dressait pareille à un mur insondable.

Un bouquet d'arbres avait poussé en avant, comme pour une halte, à la limite du marais et du grông. Sur le plus apparent d'entre eux, Ninh incrusta son signe indicatif.

Puis, cherchant sur le sol la trace de pas humains lui indiquant de quel côté se trouvaient les paillottes dont cette grève dénonçait l'existence, elle s'engagea sur ce chemin.

Son regard, à droite et à gauche, sondait les profondeurs cherchant un passage.

L'obscurité naissante rendait les dessous forestiers confus et vagues.

Soudain, à sa gauche, dans une éclaircie, elle aperçut des bambous dont les cimes, mollement balancées au vent léger du soir, laissaient autour d'elles s'épandre leurs masses toulïues, assez ressemblantes, sous les halelées de la brise, à des chevelures vertes qui onduleraient.

A cet aspect, la voyageuse fut entièrement rassérénée.

Les villages de l'Indo-Ghine, les paillottes isolées sont ainsi entourées d'une haie de ces longs bambous épineux, à la fois palissades, limites, remparts.

Là, elle était sûre de trouver un abri pour la nuit. iN'y aurait-il pas,

à défaut d'autre toit, la « maison carrée y)\ où tout étranger a le droit de reposer sa tête.

Un sentier, aboutissant à la route où elle se trouvait, y conduisait.

Toute ragaillardie, la jeune fille s'y engagea, après avoir prudemment marqué son passage.

Elle guettait quelque aboiement de chien, signalant sa venue, quelque cri d'enfant, ou le retentissement sourd du lourd pilon dépiquant, dans l'énorme mortier de bois, le riz pour le repas du soir.

Mais rien; aucune rumeur, pas un symptôme de vie.

L'enfant ne voulut pas céder à son pressentiment, et elle continua d'avancer.

Des arbres roussis, aux feuilles brûlées, aux rameaux racornis frappèrent alors son regard.

Quelques murailles en pisé grossier, sur l'armature de bois desquelles les indigènes édifient leur toiture de chaume ou de l'euilles de palmier d'eau, subsistaient seules, noircies, à demi écroulées.

Et, parmi ces débris, pas une âme.

Les pirates, en se retirant, avaient incendié le village en en chassant les habitants.

Un village?... quatre ou cinq chaumières à peine.

Qu'importe, cela eût été bien assez pour celle qui n'aurait demandé, à une d'elles, qu'une nuit de sommeil et de réconfort, et qui, au jour, en serait repartie.

Repartie pour où? pour l'inconnu ; à la découverte de ce blanc qu'elle avait promis de retrouver.

Oh ! l'intraduisible expression de désespoir, d'isolement et de perdition à laquelle elle s'abandonnait à ce moment.

Qu'allail-elle faire? qu'allait-elle devenir?

Elle se rendait compte pourquoi nul aboi de chien n'avait signalé sa venue ; pourquoi nul être humain ne s'était avancé à sa rencontre.

C'est que l'humanité avait fui, avait déserté ces lieux.

Qu'allait-elle résoudre?

Où porter ses pas maintenant?

La nuit posait déjà ses teintes opaques sur la terre, noyant les arbres et la terre de son ombre inquiétante.

Et elle se trouvait seule,... seule dans ces ruines.

Apeurée, elle appela.

Le bruit de sa voix, sonnant sans que nul lui répondit dans ce désert portant l'empreinte de la mort, la fit frissonner.

Et ce lut avec une épouvante réelle qu'elle regarda autour d'elle.

M84 MARIAGE D'AMOUH

Alors, elle voulut fouiller, remuer ces ruines, s'assurer si elle n'y dérouvrirait pas un vieillard, quelque infortuné, comme elle, qui, trop faible pour suivre l'exode des siens, était demeuré là pour y expirer.

Dans l'obscurité épaissie, ses pas trébuchaient.

Non, personne; pas môme un animal dont, au milieu de ses alarmes elle aurait accueilli avec joie la société.

Un coin de toit, épargné par l'incendie, était resté debout.

Elle s'y réfugia.

Et, blottie sous cet étroit abri, ses grands yeux distendus par l'épouvante, elle regarda s'épaissir la nuit qui bientôt l'enveloppa tout entière.

Heureusement que la fatigue qu'elle avait accumulée en ce jour avail été au-dessus de ses forces.

Elle la terrassa bienlôl; et le sommeil vint la délivrer du cauchemar de sa vie errante —

Lorsque iNinh se réveilla au matin, des oiseaux chantaient sur les débris au milieu desquels elle avait dormi.

Le soleil mettait de l'or aux cimes des arbres.

Cete vue, ces pépiements souriaient à son réveil, atténuaient en partie sa tristesse.

Le matin lui souhaitait la bienvenue ; il lui annonçait sans doute que ce n'était là qu'une épreuve, et qu'elle allait prendre fin.

La jeune fille hasarda un regard au dehors, espérant être plus heureuse que la veille.

Mais le hameau était réellement abandonné.

Alors olle s'assit, el ayant besoin d'énergie pour les fatigues qu'elle aurait probablement à supporter au cours de la journée qui commençait, elle prit un repas plus substantiel que la veille.

Le bambou, avons-nous dit, selon un proverbe chinois, est toute la vie (le riiomine.

C'est en bambou qu'est la hampe des lances et quelquefois la lance tout entière en en laisant durcir la pointe au feu; en bambou la cangue que l'on met aux cou des prisonniers; en bambou les cordes et les liens; en bambou le pinceau qui sert aux lettrés pour transcrire les chants légendaires...

En lamelles de bambou tressées et enduites de résine les espèces de seaux qui servent à j)uiser de l'eau, accrochés au bout des balanciers qui^ de loin, ont l'air du niàt d'une barque, auquel est i]\è la vergue.

Ninh avait découvert un de ces seaux auprès d'un puits.

Puis elle jilaça son offrande au pied de la tombe... (P. 118G.)

Elle l'accrocha au balancier, et l'ayant ramené plein d'une eau transparente et pure dont elle ressentait un si ardent besoin, y but avidement.

Un instant après, quittant ces ruines désolées, elle se dirigeait vers le chemin forestier.

Parvenue là, elle se détourna, cherchant si une avant-garde trançaise

ne paraissait pas.

Elle écoula, cherchant à percevoir un bruit qui put la guider.

Page 1