il.\RI.\ijE DAMOLR
1,36 RIAllIA(.l-: D'AMOUR
Les oisennv seuls roui muaient à chanter, insouciants de sa détresse.
Allon>, — se dil-('l'<' avec résignation, — accomplissons notre promesse, et gnivons avant d'.i.ler plus loin, sur ce sao, le signe mystérieux qui doit conduire mon ami.
L'ayant lait, la jeune fille s'enfonça dans le chemin.
C'était la voie empruntée par les pirates : ils avaient des blessés, des malades ; c'est ceux-ci qu'elle espérait au moins rencontrer.
Elle cheminait depuis une heure environ lorsque, dans une clairière, de k terre nouvellement remuée attira son attention.
Ninh s'approcha.
Au milieu des espaces creusés par l'outil, des exhaussements de terre dessinaient leur forme oblongue.
C'ct.iient des tombeaux.
L'eufant comprit.
Ceux qui dormaient là avaient succombé aux blessures reçues lors de' la défense de Minh-Kong.
Les tombes étaient trop récemment édifiées pour s'y méprendre.
— Allons, je ne suis pas seule, dans ces forêts, — se dit la jeune; fjlle, — Ceux-ci m'y ont devancée. Eh! bien, puisque ni leurs épouses, ni leurs filles ne sont venues pleurer les invocations dernières sur leur tombe, il ne sera pas dit que le sacrifice funèbre n'aura pas été offert à leurs mânes.
Prenant une poignée du riz qu'elle ménageait si précieusement au point de ne pas oser en manger à sa faim, elle la versa sur des feuilles d'arbre.
Puis elle plaça son offrande au pied de la tombe qui était au centre 'du funèbre damier qu'elles formaient.
A côté de ce riz elle plaça une banane.
El s'étant agenouillée, dans cette pose si touchante des femmes anmamiles dans laquelle elles sont légèrement inclinées sur le côté, elle parla ainsi :
« Oh! mânes... je ne suis qu'une pauvre passante, isolée et perdue qui s'en va parmi les chemins... l'inconnu m'attend et le danger me guette... Je suis une enfant que le ciel a délaissée.
4 Oh ! mânes, acceptez mon offrande. C'est peu ; mais je ne possède que cela, et j'ai encore longtemps à marcher sans savoir où je pourrai apaiser util laiiii.
« Oh! mânes, que les bons^énies que j'invoque à votre intention me soient favorables. î
Et, son invocation achevée, elle parcourut tous les tombeaux d'un lent regard, indiquant ainsi qu'elle laissait planer sa pensée sur eux tous.
La religion des trépassés est la grande loi morale de ces peuples, et ce que Ninh venait de dire est bien, en leur parler lyrique, le style des prières de circonstance.
Elle avait la conscience d'avoir accompli son devoir : dans sa foi naïve elle se sentait soutenue.
Et ce fut avec plus de résignation et de courage qu'elle se remit en route.
La forêt sur les deux côtés continuait, reconquérant le terrain qu'on lui avait disputé.
On distinguait, à l'efTeuillement des jeunes pousses, le passage récent d'une multitude pressée.
Bientôt cependant la jeune fille rencontra des coupées profondes s'enfonçant sous le bois.
Afin que Malice pût bien suivre sa trace sans s'égarer parmi ces voies diffuses, elle traçait près du sol la croix dans la gravure de laquelle sa main à présent était habile.
La voyageuse reconnaissait, à droite et à gauche, le double sillon creusé par les larges roues de chars à buffles.
Mais l'ornière était ancienne ries feuilles avaient repoussé le long des branches écorchées autrefois par le rude frottement.
Ces sentiers devaient avoir été ouverts jadis par des bûcherons, les rustiques et profanes ouvriers de ces peuples allant y abattre quelque arbre géant, afin d'y découper une paire de roues pour leur noir chariot.
Ce devait être un réduit de fauves, longtemps inviolé des humains, une de ces retraites dans lesquelles les tigres royaux aux reins souples et forts, les éléphants énormes grandis dans l'indépendance s'accouplaient, enfantaient... sous ces voûtes feuillues où, pareils à des colonnes gigantesques, s'élevaient des arbres dont l'œil ne pouvait pas apercevoir la cime.
Et, défendus par leurs farouches habitants, gardiens inconscients de leur majestueuse beauté, à travers les siècles ils avaient continué à grandir...
Jusqu'au jour où quelques hommes armés de la cognée profanatrice s'ct.iienl harsadés, étaient venus.
Et Ninh, l'enfant voyageuse, en considérant le sillage profond autrefois imprimé dans le sol, reconnaissait que les grands chariots dont les essieux de bois incassable crient dans le silence leur plainte triste et continuelle avaient dû y venir souvent.
Puis ils avaient cessé leur, course, et la végétation, chaque jour, s'appliquait à effacer leurs traces.
1IH« MARIAGE D'AMOLH
Maintenant, l'enfant foulait du pied cette espèce de terrain appelée la ItTie-chair.
Là, dans la sécheresse, nulle empreinlo ne se fixe.
Le sol de la route, creusé par l'outil dur et comine pierreux, avait déleiidu le passage contre la végétatJDn, ailleurs envahissante.
De loin en loin, la jeune Annamite rencontrait encore quelques-unes de ces percées, dénonçant l'ancienne fréquent.'ilion de l'homme.
Mais elle n'osait pas s'y engager.
A peine y jetait-elle un regard en passant.
La profondeur de ce? forêts, empire incontesté des grands félins que, dans leur terreur, les habitants de ces contrées n'osent pas nommer, lui signalait le danger de ces pistes s'enfonçant en plein cœur de ces hois au silence effrayant.
Qui sait si l'un de ces félins n'allait pas apparaître au détour d'un de ces sentiers?
D'un bond, d'une seule détente de ses jarrets nerveux, il serait sur elle.
Et ainsi qu'il le fait, le grand tigre royal, lorsque le hasard lui livre une femme pour proie, il commencerait, fauve sensuel, par lui dévorer le$ seins!...
A ces pensées, pleine d'angoisses, Ninh fermait les yeux en détournanl la tête.
Sur le chemin de terre-chair que martelaient ses pieds déjà fatigués, la végétation rasée par l'outil n'ayant plus repoussé, ne lui fonmissait plus d'indiculions.
Et Ninh ne pouvait plus suivre, comme elle l'avait fait précédemment, au froissement des feuilles et des branches, la marche de ceux qu'elle voulait rejoindre.
Enlm, elle aperçut des traces de cam[)ement.
11 lui était impossible de s'y méprendre à cause des mœurs asiatiques.
Les fourneaux creusés à même la terre durcie le lui attestaient.
Mais ils semblaient indiquer un plus i)etil nombre d'hommes.
A moins que, pour une cause inconnue, les pirates n'eussent abrégé ou diminué leur repas.
La jeune fille s'agenouilla devant le premier de ces loyers et en remua les cendres.
Elles étaient froides, et déjà éparpillées en partie parle vent s'engouffranl dans la longue percée de la loule.
Elle se dirigea vers un antre loyer.
Des bois y avaient été laissés sans (pi'on les éteignit en parlant.
MAFîIâGE D'AMOUR IISO
Placés bout à bout et de fort diamètre, ils avaient du brûler longtemps, même après la disparition de ceux qui les avaient embrasés.
Ninh souffla doucement sur eux, après avoir détaché l'épaisse couche charbonneuse qui les recouvrait et qui justifiait ses suppositions.
Mais, contre son espérance, aucune étincelle n'en jaillit.
Ces bûches elles-mêmes, ainsi que les parois du foyer, étaient froides.
Elle laissa retomber avec découragement ces morceaux de b®is dont elle avait espéré raviver le feu.
Pourtant, afin d'en avoir le cœur net, par acquit de conscience, elle inspecta successivement tous ces foyers.
Plus rien que des cendres.
Une grande tristesse reprit alors l'enfant.
Au lieu de gagner de l'avance, elle perdait du terrain.
Dans ces conditions, comment arriverait-elle à rejoindre ceux qui la devançaient?
Et ignorante du pays, perdue au milieu de ces forêts inhabitées, qu'alfait-elle devenir?
Cet arrêt, après la marche pressée du matin, lui faisait ressenlir la lassitude, — accrue par sa désespérance.
Elle se laissa aller sur le sol, couverte par l'ombre d'un grand sao, et se mit à songer.
Pourquoi avait-elle quitté sa cai-nia et la vieille aïeule qui, en l'appelant peut-être dans les larmes, déclinait vers le tombeau?
Pourquoi avait-elle accepté cette tâche au-dessus de ses forces?
Ah! si le jeune marin, actif et vigoureux, eût été avec elle! elle sentait le besoin d'une protection, et la voici livrée à tous les hasards.
Pourquoi?...
Le souvenir de Malice qu'elle venait d'évoquer ainsi le lui disait : elle avait accepté parce qu'elle était aimante,... parce qu'elle aimait.
Fille de la race jaune, dont elle avait si peu conservé le type, elle s'était éprise d'un fils de la race blanche que les siens combattaient.
C'est pour cela qu'elle élait dans cette forêt.
Oui, aussi longtemps qu'ils se seraient trouvés dans ces solitudes, Malice aurait été une protection pour elle : mais elle n'aurait pas pu en être une pour lui dès qu'ils se seraient trouvés en contact avec les pirates.
On l'eût capturé, torturé peut-être, de même qu'on le faisait sûrement d'Hector Brémontier qu'elle devait essayer de sauvei".
Elle aurait donc été la cause de ses tourments, tandis que le jeune marin, retourné à Minh-ivong, en était sans doute reparti avec quelquesuns de ses compagnons pour la rejoindre et la protéger si besoin était.
Cette pensée la réconlorta.
Elle relira de son ganh sa petite provision de riz.
Mais elle n'en mangea guère : il fallait économiser ce qu'elle avait laissé le matin sur les tombeaux, comme sacrifice aux mânes de ceux qu'ils renfermaient.
Son léger repas achevé, elle reprit sa traite.
Mais les heures se succédaient. Sur la roule, plus aucune trace de pas.
Le temps et les heures s'ajoutent.
Le couvert de la forêt emplit la route d'ombre, le soleil que l'enfant ne voit plus s'incline sur l'horizon.
Bientôt ce sera donc k nuit; la nuit épouvantable, pleine de sombres présages, dans ces solitudes immenses, où seuls les fauves résident.
A cette menace le sang de la jeune fille se glace : elle précipite fébrilement ses pas, espérant quand même atteindre quelque chaumière isolée, quelque poste de garde, n'importe quoi, pourvu qu'elle ne soit pas condamnée à la nuit atroce qu'elle ne veut pas prévoir.
Elle interroge anxieusement la terre, les rares clairières qu'elle aperçoit, y cherchant des traces de campement.
Mais on dirait que nul humain, depuis longtemps, n'a piétiné ce sol.
A cette constatation, un éperdument indicible saisit la jeune fille.
Oià va-t-elle?... Où se trouve-t-elle?
Le chemin se rétrécit de plus en plus, reconquis davantage par la forêt.
Ne va-t-il pas se perdre, cesser définitivement au milieu de ces fourrés, de ces arbres géants dont la cime le recouvre d'une voûte à travers laquelle, par moments, disparaît le ciel ?
C'est bien le crépuscule.
Les pieds de la jeune fille se buttent contre des racines, jaillies du sol, nerveuses, tordues...
Le resserrement de la forêt autour d'elle est devenu plus intense.
Quelle vie humaine pourrait exister dans un pareil lieu d'abandon?
Elle va donc passer la nuit là...
La terreur qui, depuis des heures, ne fait que grandir en elle finit de l'affoler...
Ses yeux déUndus se fixent sur celte nuit grandissante, et un cri d'appel, le cri de terreur de l'être éperdu s'échappe de ses lèvres.
El l'enfant blèmie, plus encore par ce qu'elle entend, que par son efîarement, écoule, comme une répercussion effrayante, la clameur de sa
voix, déchirée par les ramures, mourir, en éciio saisissant, en une plainte longue dans les lointains obscurs...
Le retentissement inaccoutumé de cet accent la glace.
Il lui semble qu'elle va amener non des hommes, c'est-à-dire des sauveurs, mais les fauves rôdeurs de la nuit en quête de leur proie.
Alors, dans un émoi accru encore, elle veut quitter ces lieux, fuir plus loin.
Mais bientôt l'obscurité est telle qu'elle y doit renoncer.
Et les jambes fléchissantes, le souffle coupé par la terreur, elle se laisse tomber au pied d'un arbre.
Alors un délabremenl immense la saisit : c'est bien là fin.
Elle pense au poème aux chants duquel on a bercé son enfance.
Elle revoit Loue Van Tien perdu dans les forêts sans limites, abandonné aux fauves...
Tel est son sort.
Adieu, ceux qu'elle a connus, ceux qu'elle a ai.més.
Adieu, chère et bonne aïeule vénérée qui nourrit sa première enfance : telle qu'une fille ingrate elle n'irait point lui fermer les yeux, ni accomplir les rites.
Ces pensées, qui sont bien celles de sa nation, arrachaient les larmes de ses yeux.
Adieu, ô jeune étranger, brave et bon, dont l'amour l'avait conduite à cette perdition.
Adieu, tout. Le seigneur de la forêt, — ainsi dans son émoi elle appelait le tigre que, par respect et par terreur, elle n'osait nommer, — le seigneur de la forêt allait venir et la dévorerait.
Prostrée contre le tronc de l'arbre sur lequel elle s'appuyait frémissante, elle écoutait, pleine d'horreur, les mille bruits i)erdus de la nuit.
Ses regards enfiévrés s'attendaient toujours à distinguer devant elle le flamboiement phosphorescent des prunelles ardentes du tigre altéré de carnage.
Quelle veillée!...
Les larmes jamais taries coulaient le long de ses joues.
Pour contenir le hoquet de ses sanglots, elle porta la main à sa poitrine. Et sa main brusquement se raidit sur un corps résistant qu'elle venait d'y rencontrer.
C'était le talisman que son aïeule avait chargé un devin de lui conlectionner selon les lois de son art, alin de la protéger contre les dangers.
Ninh l'avait oublié.
^^Q2 MAlUAGIi D'AMeUR
Son lalisman... Il lui semblait que l'ombre de l'aïeule, sa prolecirice, celle qui avail veillé sur son enfance frêle, planait encore sur elle.
Et une pensée de gratitude, presque de confiance s'éleva de sun cœur.
]S'était-il pas constant que les talismans, fabiiqués par des mains pures, portés par un corps pur, — et le sien ne l'élait-il point? — protègent celui qui les possède.
Certes, son inquiéturle n'avait point fui; mais elle était moins affolante...
Ceptiidanl, le cou tendu, elle écoutait encore, ellle écoutait toujours le-^ bruits des èlres nocturnes, cherchant à discerner le froissement lourd (les pas allonges du grand tigre royal.
La nuit continuait son cours.
Ninh, épui.-LC, s'était tapie au pied de l'arbre contre lequel elle se serrait.
Par moment, d'un geste lent de ses doigts, elle essuyait les larmes qui coulaient encore sur ses joues.
Puis, sa main resta inerte à son côté : ses yeux insensibleuienl s'étaient clos : elle dormait.
Lorsque Ninh se réveilla, le jour perçait les branchages.
A quelques pas d'elle, sur un buisson, deux pigeons verts échangeaient l'universel langage de l'amour.
Ils s'étaient accoutumés à sa présence, la voyant immobile; le mouvement qu'elle fit en passant la main sur ses yeux gonflés par son sommeil, les effaroucha à peine, et un léger coup d'aile les porta sur un rameau à peine plus élevé.
La jeune fille éprouva à leur vue un allégement qui lui parut d'un heureux présage.
Pourlant, un regard jeté autour d'elle lui rappela toute la crainte de .'■a siiualion.
Le fardeau dont elle était chargée en quittant Minh-Kong, resté à côté d'elle, attira sa vue; ou plutôt ce qui lui restait de ce fardeau, c'està-dire ses paniers presque vides où subsistait encore une poignée de riz.
Le reste, ses humbles marchandises qui devaient expliquer sa présence parmi les pirates; mais qui, égarée ainsi qu'elle l'était, ne constituait pour elle aucun secours.
Cependant elle ne devait point s'abandonner.
Son destin l'avait protégée contre tout danger pendant cette nuit, mais elle devait profiter du jour pour sortir de ces solitudes.
— Enfant, qui t'amène ici? (P. 1197.)
Puis, elle regarda ses paniers, il ne lui restait plus de nourriture que pour un repas.
Gomment allait-elle laire ensuite?
Ninh se jeta à genoux, dans cet agenouillemenl gracieux et penché des femmes de l'Asie orientale, et elle pria...
Elle i)ria les génies de lui accorder leur aide et de guider ses pas.
Elle n'avait rien mangé la veille au soir; elle prit donc des forces.