MARIAGI-: DAilUta
j^94 MAHIAGE U'AMOLR
Bientôt il ne resta rien clans la gaine d'aréquier dans laquelle, à son départ de Minh-Kong, elle emportait sa subsistance, qu'elle croyait plus que suffisante.
Il ne restait plus que trois ou quatre misérables grains adhérents aux
parois.
Elle les secoua pour les oiseaux amoureux qui avaient l'air de la considérer avec envie.
Lorsqu'elle serait partie, ils viendraient les picorer.
Alors souriant avec résignation devant cet allégement de son fardeau, elle le chargea sur son épaule et se remit en route...
Elle arriva bientôt à un endroit où la route se bifurquait.
Celle qu'elle suivait depuis son entrée dans les forêts semblait se prolonger vers la gauche.
Une autre, incertaine aussi, à peine frayée, obliquait vers la droite.
— C'est ici que mon sort se décide, — dit la voyageuse.
Et, avec un battement de cœur, après une hésitation, elle quitta la voie principale, si étroite, si attaquée par la végétation maintenant, et qui avait été si inclémente pour elle.
Son entaille accoutumée avait marqué son passage.
Hélas! cette nouvelle voie paraissait aussi déserte, aussi abandonnée.
Sur les deux côtés, la même épaisseur des fourrés, le même insondable silence de l'immensité abandonnée.
Sur le sol où reparaissait la même étrangeté de la terre-chair, pas un talon d'homme, ni un sabot de buffle. Rien!
Rien, nulle part.
Au fur et à mesure qu'elle avançait, le rideau des branchages, à droite et à gauche, se rapprochait d'elle.
Elle se trouvait dans un véritable couloir de verdure, où la dureté du sol s'était seule jusqu'alors opposée à l'envahissement victorieux de la végétation.
Un froissement brusque fit tressaillir la jeune fille.
Elle pâlit et porta la main à son cœur où le sang s'était arrêté.
C'était un agouti qui, surpris par le bruit de sa marche, s'enfuyait.
Ninh aperçut le gentil animal s'enfonçant parmi les frondaisons et fut rassurée.
Elle arriva à l'entrée d'une clairière : le soleil, cet éblouissant soleil des tropiques l'inondait. Elle eut l'impression d'un retour à la vie.
Sur la lisière, deux chevreuils roux tachetés de blanc paissaient l'herbe humide : ils relevèrent la tête à sa vue, et la considérèrent de leur œil intelligent, étonné.
MARIAGE D'AMOL'R UfS
On ne saurait se figurer le réconfort de ces rencontres en de telles circonstances, au milieu de la solitude!
Mais le sentier replongeait en pleine futaie.
L'étroitesse de la voie était devenue telle que, des deux côtés, le corps de l'enfant touchait les branchages.
Elle voyait le moment où cette piste elle-même allait cesser d'exister.
Et de nouveau le plus morne désespoir l'envahit.
Sa lassitude, sa faiblesse, les rares rayons de soleil tombant jusqu'à elle lui indiquaient que le milieu du jour devait être arrivé.
Après l'insuffisance de son repas du matin, elle se traînait plus qu'avec peine, avec eflbrt, maintenant.
Dans une éclaircie, elle aperçut quelques touffes de bambou.
En dépit du réseau inextricable de leurs dards acérés, elle se glissa jusqu'à leur souche d'où s'élançaient leurs gerbes géantes, amas de troncs si pressés qu'un boulet de canon ne les eut guère entamés.
Avec son couteau, oulil, instrument chélif, elle écarta l'entassement des feuilles séchées, creusa la terre et mit à jour quelques jeunes pousses.
Elle les arracha et, grâce à elles, apaisa sa faim.
— Allons, — dit-elle avec une lésignation navrante.
Elle n'avait plus d'espoir. Mais retourner? l'autre route qu'elle avait |uillée au matin était trop loin; elle ne se sentait pas la force d'atteindre jusque-là.
Le découragement abattait le peu d'énergie qui avait subsisté dans son esprit : aucune illusion ne lui restait.
Déjà, au vol alourdi des quelques oiseaux regagnant leur couvert, elle devinait l'approche du soir.
Son talisman l'avait protégée la nuit précédente : mais celle fois ce serait la fin.
Elle se traînait véritablement.
Cependant la piste paraissait s'élargir.
Mais elle ne s'en apercevait pas : sa pensée était enveloppée des premières ombres de la mort que sa détresse prévoyait.
Elle continuerait à marcher ainsi jusqu'à ce que les ténèbres fussent trop épaisses pour lui permettre de se diriger.
Après?... Ce serait ce que les destins avaient ordonné.
Un moment elle crut remarquer des feuilles froissées.
Mais elle ne voulut pas y réfléchir : pensant que c'étaient les bêtes de venaison qui, en passant, les avaient rongées.
Ces signes, néanmoins, devenaient plus fréquents.
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Un fol sablonneux avait succédé à la dureté de la terre-chair, et certaines Ir.iccs y élaient vaguement perceptibles.
— Serait-ce possible? — se disait-elle.
Elle était obligée de les reconnaître, quoiqu'elle se défendît contre tout vain espoir.
Mais non; ce devait être le piétinement des fauves qui avait laissé ces empreintes.
ïoul à coup, à travers la percée prolongée des arbres, elle eut une vision.
Vision aussitôt disparue.
Le chemin qui se tordait venait delà lui ravir.
Et elle était persuadée d'avoir été le jouet d'une erreur.
Malgré tout, son pas était devenu plus rapide, plus fiévreux.
L'espérance qu'elle s'obstinait à repousser renaissait dans son cœur.
Ses yeux agrandis étaient fixés vers l'issue du sentier, cherchant à retrouver l'image qui lui était apparue.
Celte image, qu'elle traitait d'illusion de ses sens et vers laquelle elle se dirigeait avec une ardeur nouvelle, c'était un toit de chaume.
Non, il n'était pas possible qu'un être humain vécût dans ces solitudes.
Mais l'obstacle qui s'était mis devant son regard disparaît.
Au loin, tout au loin, c'est du bleu; c'est le ciel.
Et sous ce ciel une tache plus terne, une masse sombre qu'elle ne peut plus nier. C'est bien l'arête accusée d'un toit de chaume.
— Mère! mère!... — murmure dans une impulsion indicible. la jeune fille.
Mère!... C'est le cri inconscient qui, dans l'infini de son émotion, s'est échappé de ses lèvres, l'action de grâce impulsive, l'appel à l'adorée depuis tant d'années disparue, envolée là où sa croyance place les génies protecteurs.
Est-ce bien réel ? Sa jeunesse, printemps de la vie, reverra-t-elle d'autres printemps?
Les pieds de la jeune fille sont endoloris, les ronces du chemin, les épines cruelles des bambous les ont ensanglantés, déchirés.
N'importe! elle ne sent plus aucune de ces souffrances.
Oh ! ce soir béni qui va enfin voir reposer sa tête sous un toit hospitalier!...
La uistance diminue rapidement.
Elle alteint enfin la lisièie de la foret.
Alors plus de crainte d'illusion, de mnage, d'erreur dernière.
A cent mètres à peine, une vaste toiture, couverte en trauh séché, abrite une muraille basse, faite de troncs d'arbres et de branches plantées en terre.
Sur les côtés, l'enfant cherche en vain une charrue, le tronc creusé qui sert de moulin à huile, un instrument aratoire quelconque.
Près des deux parois de la porte large ouverte, qu'elle vient de distinguer, pendent, sur des panneaux de bois, des inscriptions en caractères chinois.
C'est une pagode, une bonzerie.
— Une tchoua, — murmure-l-elle. — C'est le ciel qui, pour me sauver, me conduit vers une maison de prière.
Oui, c'était un de ces temples rustiques comme on en rencontre parfois dans les solitudes les plus inaccessibles et où un bonze est venu ensevelir sa vie, jusqu'au jour où quelque disciple lui a demandé la faveur de partager son isolement.
Pleine d'un respect pieux, après les émotions par lesquelles elle venait de passer, la jeune fille se dirigea vers la porte de la sylvestre demeure.
Elle en franchit le seuil et se prosterne devant la table, l'autel grossier derrière lequel aucune image religieuse ne se dresse et où fument les baguettes d'encens, emblèmes du feu éternel auquel on sacrifie également dans nos églises, sous la forme de la lampe qui brûle continuellement auprès du tabernacle.
Et elle parle ainsi :
— Je suis une pauvre jeune fille égarée : ô maître du ciel, vous avez conduit mes pas jusqu'ici; laissez-moi dormir hors de la crainte, une seule nuit, sous votre toit.
A son accent, une porte latérale s'entr'ouve.
Un vieillard, dont la tête et le visage sont entièrement rasés, s'avance vers elle.
Un long vêlement de coton, teint dans de l'écorce de tanin, couvre ses membres amaigris.
Seuls, dans sa physionomie, ses yeux rendus brillants par les prières et les invocations dans les ténèbres nocturnes, vivent d'une façon intense.
Les pieds nus empêchent d'entendre le bruii de ses pas.
Il s'avance vers Ninh.
— Enfant,... — lui dit-il.
Le regard douloureux de la jeune fille se tourne vers lui. 11 l'interroge.
— Enfant, qui t'amène ici?
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— Père, — répondit la jouiic fille, — c'est mon talisman. Le vieillard sourit à la naïveté de cette réponse.
Alors Ninh dépeignit sa marche hasardeuse dans les forêts, les dangers qu'elle avait craints et comment elle était exposée à mourir de faim lorsqu'elle avait aperçu la pagode.
Ne pouvant dire toute la vérité, elle raconta qu'elle appartenait à un des villages razziés — plus ou moins — par de "Versac.
Les habitants du hameau, ses parents avaient fui.
Dans le désordre, elle s'était trouvée séparée des siens.
— Et maintenant, — termina-t-elle, — je suis sous la volonté du çîcl.
Le bonze aux joues flétries la rassura.
— D'autres que toi ont été victimes de ces guerres, — lui dit-il.
Et il la conduisit dans la bonzerie où Ninh, profondément émue, aperçut, gisant à terre, sur des nattes, une vingtaine de ses compatriotes.
C'étaient des pirates blessés à Minh-Kong.
Une partie des bandes du Bonheur-Florissant après leur retraite avait passé dans le voisinage de la pagode.
Elle y avait laissé ceux des leurs qui, trop gravement blessés, retardaient leur marche.
Au courant des sentiers de ces solitudes, ils avaient pris un des chemins de buffles que la jeune fille n'avait pas osé emprunter.
De là, ils étaient à une moins grande distance des montagnes de l'Éléphant vers lesquelles ils se retiraient.
Les bonzes avaient accueilli les blessés qu'on leur amenait, de même qu'ils accordaient l'hospitalité à la jeune fille égarée dans leurs sohludes.
La loi de Bouddha le leur ordonnait.
Les Français ne parviendraient sans doute pas jusqu'à eux.
Puis, s'il y arrivaient, de tous ces blessés, il ne resterait guère que des cadavres en siireté sous leur couche de terre.
Quant à eux, voués pour la vie au jeiine et à l'abstinence, s'étant interdit de goiiter jamais ni à aucune viande ni à aucun poisson, préparés à mourir, on ferait d'eux ce qu'on voudrait
Le vieillard le dit, en montrant les blessés pour la plupart desquels il creuserait des fosses de ses bras épuisés.
Et Ninh, d'une voix liiiiide ajouta :
— Les Français sont, di'.-on, humains pour les blessés et pour ceux qui les soignent.
Et, songeant au lieutenant de vaisseau que le bonze avait peut-être aperçu, elle dit encore :
— Ils ne tourmentent pas leurs prisonniers.
Le vieillard ne répondit point et laissa tomber sa tête sur sa poitrine, méditatif et songeur.
La jeune fille n'osa pi? le questionner : elle craignit de se trahir. Le bonze sortit enfin de sa méditation et l'invita à se restaurer.
— Je suis une femme, — dit-elle, — avec le langage emblématique de sa race, je suis auprès de vous comme votre enfant, et je vous servirai.
Elle mangea un peu de riz dont son corps était affamé.
Puis elle voulut aider le vieillard et son disciple à soigner les blessés.
Mais la fatigue la terrassa, et, réfugiée auprès de l'autel rustique où les bougies, images du feu vivifiant, brûlaient incessamment, elle distendit ses membres et s'endormit.
Le lendemain, réveillée à l'aurore , toute courbaturée et meurtrie encore, mais plus rassérénée et plus vaillante, elle tint à prodiguer ses secours aux infortunés qui agonisaient dans la bonzerie.
Elle apprit par eux qu'Hector Brémontier était en effet passé par là avec la troupe qui s'y était arrêtée.
Les Annamites n'y avaient séjourné qu'un jour.
Et après cet intervalle de repos, ils étaient repartis pour le nord.
Ninh savait donc ce qui lui tenait tant à cœur.
A cette heure, ses fatigues étaient oubliées, et, convaincue de suivre son but, elle se sentait plus forte pour les épreuves qu'elle pouvait encore rencontrer.
Grâce aux marques qu'elle avait laissées de son passage, Malice et ses frères d'armes pourraient se guider dans le dédale de ces forêts.
Elle comptait sur leur générosité qu'elle connaissait pour ne point faire du mal à ceux qui l'avaient reçue et nourrie.
Et le lendemain, à l'aurore, après s'être prosternée, avec son charme touchant, devant le vieillard, elle reprit sa traite.
Avant de partir, elle avait trouvé moyen de tracer sa croix sur un des bois auxquels s'appuyait la porte de la pagode, plaçant ainsi, en quelque sorte, sous son égide, comme une protection ingénue, le toit sous lequel, à bout de forces, elle avait trouvé un abri.
1200 MAlUAf.E D'AMOUR
INCENOrE
Le toit de la pagode qui avait donne un refuge à Ninh avait donc également abrite Hector Brémontier.
Lorsque les peaux-jaunes avaient quitté leur camp dans le marais, il avait suivi leur retraite.
C'était avec un véritable déchirement qu'il s'éloignait de Minh-Kong où étaient ses frères d'armes.
Mais fuir, on ne l'a que trop constaté, lui était matériellement impossible.
Les entraves qui avaient été nouées la veille à ses chevilles, continuaient à retenir ses pieds.
Se fussent-elles usées dans cette marche, un hasard, un accident fiit-il parvenu à les rompre, qu'aurait-il fait ensuite?
Le doï dont les hommes s'étaient emparés de Brémontier, afin de se venger de son dédain, ne lui avait- il pas fait de nouveau attacher les })oignets, fixés l'un sur l'autre derrière le dos?
El n'avait- il pas donné l'ordre, trop volontiers obéi, de prendre cette précaution avec une rudesse telle que les cordes lui entraient dans la peau? ,
Sa chair tuméfiée gonflait de )tlus ert plus autour des liens.
Le sang y refluait, ne pouvant plus circuler, et le moindre mouvement lui occasionnait une douleur intolérable.
Par cela seul, la fuite était donc impossible.
S'il avait réussi à tromper la vigilance de ses gardiens, à se rejeter dans ces marais qui lui avaient été si fatals, il aurait été dans une situation pire que celle d'un homme amputé de ses bras.
Lutter? Impraticable.
Il n'aurait eu que ses dents, pareil aux bêtes sauvages.
Non, il était condamné, voué au servage; ii ne lui restait qu'à abdiquer toute révolte, à suivre son cruel destin.
On arriva enlin au bout de cette interminable route tracée dans le marais, et dont le solitaire voyage de la charmante petite Ninh, cette douce enfant de la nature, nous a montré la lonuuc tristesse.
Ils saluaient, de leurs transports, l'œuvre de destrucliou. i;P. 120(5.)
UV. 151. — MICHEL MORPHY. — UARIAGE d'aUOOB. — J. ROUFF ET C'*, ÉDIT.