‹ [Mariage d'amourChapitre 39 sur 109 · LIV. loi · texte numérisé non relu

LIV. loi

La bande campa sur la gïong, chacun s'établissant à son gré dans le bois, afin de s'abriter des rayons du soleil.

II ne resta autour de Brémontier qu'une vingtaine d'hommes.

L'infortuné jeta sur ceux qui l'entouraient un sombre regard et se laissa aller sur le sol.

Ah! s'ils ne lui avaient pas mis aux jambes ces liens maudits, ces entraves plus affreuses que celles rivées autrefois à la cheville des galériens, • — car elles rongeaient, déchiquetaient sa peau !

On n'était plus dans les marécages, grâce à Dieu, là où la paralysie dont ces menottes d'un autre genre frappaient ses bras, le rendaient plus faible qu'un enfant.

On se cache dans un bois, on peut fuir, ruser, en un mot, tenter le hasard.

Oh! sans ces maudites entraves!...

Dans un coup de désespoir, il se serait rué sur ses persécuteurs, se serait élancé comme une bête fauve dans ces forêts dont les hôtes sanguinaires n'eussent pas été pires que ces hommes sauvages.

Il avait les bras enchaînés; eh! maintenant, qu'importe!

Il aurait scié, usé ses cordes contre le tronc rugueux des arbres, eût-il dû y laisser des lambeaux de sa chair.

Tout plutôt que cette servitude, la continuation de ce martyre, martyre de rame et martyre de l'esprit.

Au moment d'entrer dans cette région forestière, où il lui semblait qu'il allait être perdu sans retour, une désespérance plus intense le saisissait.

La confiance qui, un moment, l'avait réconforté après avoir écrit et jeté à quelque distance son appel à l'aide, l'abandonnait.

Les bras liés derrière le dos l'empêchaient de fléchir les reins: il était tombé à terre comme une masse et gisait, couché sur le dos.

Toute autre position était impossible.

Et ainsi, on aurait dit qu'il tendait le cou au glaive.

Ses lèvres s'agitèrent.

— Ce serait la délivrance, — murmura-t-il.

Il faut l'avouer.

A ce moment, le souvenir de l'amour fatal qui l'avait conduit à cette extrémité ne possédait plus son esprit.

La créature poussait, vers le destin, son cri de laujentation — et, oubliant tout, comme soulagement suprême, ne demandait qu'à mourir.

L'heure du repas étant arrivée, un des pirates ayant prononcé un mot incompris du captif, le poussa du pied pour le déplacer, ainsi qu'il i'.iurait

fait d'un anirii.il do boucherie entravé, et, ayant trouvé une position commode, lui délia les mains.

L'oflicier de marine, délivré des liens qui lui coupaient auparavant les poignets, resta immobile, ses bras inertes gisant des deux côtés de son corps.

Congestionnés par la brutale pression subie durant les longues bourcs écoulées, ils pendaient à ses épaules ainsi que deux morceaux de plomb.

Et dans l'endolorissemenl que le malheureux éprouvait, il sentait le sang coagulé, essayer de se frayer de nouveau un passage dans les veines obstruées.

Une ration de riz, un déchet de poisson rance, placés devant lui, indiquaient pourquoi on venait de soulager ses maux.

Il ne fallait pas qu'il mourût de faim, pour qu'on pût continuer à le traîner comme une victime et un trophée.

Maître enfin de sa souffrance, le prisonnier se traîna jusqu'à un tronc d'arbre où il s'adossa : il avait besoin de cet appui dans l'état de délabrement où il se trouvait.

D'un côté, il apercevait le marais dont on allait s'éloigner, premier théâtre de sa lamentable odyssée, et au milieu de celte plaine inondée il devinait la citadelle de Minh-Kong, où étaient restés ses compagnons d'armes, — ceux de qui, à cette heure d'aflliction extrême, il n'osait plus attendre la délivrance.

De là, son regard se dirigeait ensuite sur la forêt, insondable masse sombre dans laquelle il devait être impossible de retrouver une trace humaine.

Un sentier plongeait dans ces fourrés obscurs, — allant, savait-il où?...

Les chefs de la bande s'y étaient engagés et avaient disparu à ses yeux.

Ils s'étaient rendus au hameau que le voyage de la plaintive Ninh nous a fait connaître.

Dédaignant de partager le repas en plein air de leurs hommes, ils allaient se faire traiter plus cérémonieusement, avec solennité même dans les pauvres demeures établies là.

Des premières Echelles du Levant, ainsi que l'on nomme les ports de la Syrie, jusqu'aux confins de rOrient-Exlrême, les Asiatiques sont les iiommes de la parade, disons le mol : de la pose.

Un exemple, si l'on veut :

La Fiance possède un ancien roi d'Annam, enlevé par nous du trône

OÙ nous l'avions maintenu, et déclaré déchu à la suite d'une trahison à côté de laquelle les Vêpres Siciliennes du moyen-âge ne sont rien.

Il était presque un enfant à cette époque, et il possédait déjà la fausseté et la cruauté raffinée des pires êtres de sa race.

Lui accordant une renie considérable, on l'a amené en Algérie, où il habite une villa somptueuse — et où il continue à nous nuire.

Cet homme résume en lui tous les vices de sa race.

Apparence mielleuse ou pleine de morgue selon à qui il parle, fond hypocrite, instincts faux et pervers, cruauté soigneusement dissimulée mais ardente : voilà l'homme.

Et dominant tout, un instinct, un besoin de pose s'affichant partout, à propos de tout et encombrant tout.

C'est dans le sang de ces êtres.

Le plus bas de ces individus, dés qu'il a un inférieur, l'écrase de son importance.

Le portrait n'est point exagéré.

Une phrase annamite dépeint ce besoin d'encombrement: Danhduonr) xa, frapper le chemin loin.

Quand un chef passe, si petit soit son titre, son grade, pas n'est besoin d'ornements, sa démarche suffirait à le désigner.

La route n'est pas assez large pour lui.

Le buste est raide, ses bras battent le chemin à droite et à gauche : il croit ainsi avoir très grand air.

Marchant les uns derrière les autres, par rang de grade, avec la même ostentation, les chefs pirates s'étaient donc dirigés vers le hapieau.

Les familles réfugiées là vivaient de leur pêche et de la chair des grandes bêtes de venaison traquées par eux dans les forêts.

Ç'allail donc être un régal, pensaient les nouveaux arrivants.

A leur vue, les habitants du ces misérables demeures vinrent se prosterner devant les bandits, avec les marques du plus profond respect... et de la crainte la plus justifiée.

— Grands mandarins, — balbutiaient-ils, — nous vous présentons nos humbles hommages.

Sur l'ordre de ces grands mandarins de grandes routes, un festin leur fut préparé, composé de poissons fraîchement péchés, de viande de cerf séchée au soleil, enfin tout ce dont on disposait.

Une fois bien repus, les sous-ordre du I^onheur Florissant avaient réuni les chefs de quelques familles échouées là ainsi que dans un désert.

— Les barbares français vont venir, — leur dirent-ils, — ils vont

1206 MARIAGE D'AMOUIl

piller vos demeures, maltraiter vos femmes et vos filles. Nous allons vous sauver et vous emmener avec nous.

b.s malheureux indigènes objectèrent en tremblant qu'ils manquaient de chariots afin d'emporter ce qui leur appartenait.

— Ou'impoi te, il faut partir.

L('S lemines vinrent alors se jeter aux genoux de ceux qui intimaient cet ordre barbare : elles iraient se cacher dans les forêts, disaient-elles. Et quand les vainqueurs auraient passé, elles reviendraient.

Mais cela ne faisait pas l'affaire des bandits.

Ils venaient de faire un repas copieux : ils ne voulaient pas que les hommes d'Europe pussent goûter le même réconfort.

11 était donc nécessaire que ces pauvres chaumières, capables de contenir à peine une trentaine d'hommes, fussent détruites, — et que fussent ruinées, en même temps, les quelques familles qui les habitaient.

— Allons, — ordonna le doï qui avait capturé Hector Brémontier, — chargez sur vos ganh ce que vous pourrez. Et que le feu accomplisse son

œuvre !

Les pirogues que les pauvres diables avaient traînées à terre en voyant arriver les pirates furent découvertes et, arrosées de l'admirable huile résineuse produite par les arbres de ces contrées, s'embrasèrent les premières.

Les femmes sanglotaient : les hommes, d'une voix dolente, imploraient

le ciel.

Mais rien n'y fit.

Quelques bandits appelés confectionnèrent des torches avec des poignées de chaume arrachées aux toitures elles-mêmes.

Et bientôt des flammes ardentes s'élevèrent, léchant, de leurs langues pourpres, les arbres de la forêt qui crépitaient.

Les (( grands mandarins » venaient de payer l'hospitalité qu'on leur avait accordée.

El ceux qu'ils avaient ainsi dépossédés, ruinés, vieillards chancelants, femmes allaitant des nouveau-nés, hommes valides furent chassés devant eux comme du bétail, par les pirates qui, bientôt après, se remettaient en roule.

Des cris de joie s'étaient élevés parmi ceux qui entouraient Hector Brémontier lorsque avait claqué à l'air le drapeau des flammes.

D'autres clameurs d'allégresse leur avaient répondu des divers endroits où se repaissaient les bandits.

Ils saluaient, de leurs transports, l'œuvre de destruction.

El des sifflements aigus répondirent à ces premières clameurs; on eût

dit les voix stridentes de tous les serpents de la lorèt, s'élevant ensemble dans un concert affolant.

Ces sifflements acharnés appelaient le vent, les démons des tempêtes, afin d'activer le foyer...

— Etres d'enfer ! — murmura le captif.

Le brasier dévorait maintenant les dernières branches qui avaient autrefois soutenu ces toils plus que rustiques.

Ceux qui avaient déchaîné cet incendie étaient satisfaits.

Leurs membres étaient reposés, leur ventre plein, leur esprit était joyeux du mal accompli.

Le tamtam frappé de nouveau ordonna le départ.

Et de nouveau les liens paralysèrent les bras de l'officier.

Mais cette fois la torture fut moins amère.

Soit pitié, soit par suite de l'indolente nature des indigènes, celui qui fut chargé de cette opération avait laissé un certain jeu aux articulations.

Brémontier ne sentirait donc plus le sang, immobilisé dans les veines et les artères serrées à crever, se dénaturer, se corrompre et y appeler la gangrène.

Mais ce n'était certes pas encore l'affranchissement; c'était ime amélioration, voilà tout, les nœuds liant ses poignets étaient bien faits malgré cela.

La brutalité dont ses gardiens venaient de faire montre à l'égard de leurs compatriotes ne lui laissait aucune illusion.

Comment des hommes aussi inhumains envers ceux de leur race conserveraient-ils le moindre ménagement vis-à-vis d'un étrauLior, d'un vaincu — était-il en réalité un vaincu? — d'un captif?...

Il marchait péniblement, le sciage de ses chevilles par les liens rugueux qui les enserraient lui paraissait plus cuisant après ces instants de repos.

— Ah ! — murmura-t-il encore, — mourir !

Au moment où ce cri de détresse et d'appel à la seule délivrance finale était exhalé de ses lèvres, une pensée, un souvenir, jaillirent à son esprit.

Il revit, dans le lit d'un couvent de Sèvres, une pâle agonisante : sa sœur, la seule famille qu'il eût au monde et que la mort ravisseuse, — cette mort qu'il invoquait à celte heure, — allait emporter, cette sœur si tendrement affectionnée.

Et, à côté de lui, près de ce lit d'agonie, une jeune lille partageant sa douleur et pleurant l'amie prés de partir, près de s'envoler là-haut où la tradition ingénue place les anges.

Celle-ci, c'élail Bcrllie.

Berllie qu'il avait aimée, Berlhe qui d'abord avait répondu à son amour, qui l'avait ensuite chassé de son cœur, et qu'il aimait toujours...

Page 1