LA GANGUE
Ce souvenir, en venant occuper son esprit, l'élever *im instant audessus des 'détresses qui l'accablaient, posa sur lui la douceur de son baume.'
Mais cet oubli ne pouvait être de longue durée.
La roule l'oreslière était envahie par la végétation qui, prenant sa revanche, reconquérait le sol qu'on lui avait soustrait.
De jeunes arbustes, arbres futurs, s'en élevaient, déjà toufîus.
Leurs tiges arrêtaient chaque fois, accrochaient la corde de bamborf qui reliait l'une à l'autre les jambes endolories du prisonnier.
Il fallait que les entraves, pliant les rameaux, arrachant les feuilles, vinssent s'incruster chaque fois dans le sillon sanguinolent imprimé sur les 05 du patient.
Ses angoisses étaient intraduisibles.
Certes, il avait stoïquement beaucoup enduré. Mais ceci devenait audessus de toutes les forces humaines.
Sa douleur était décuplée, centuplée.
Il se mordait les lèvres à en crever la peau pour étouffer le cri de sa torture.
On atteignit enlin un sol sablonneux où «la végétation était moins intense.
Hector Brémonlier respira.
— Enlin!
Ce mot, tel (ju'im souflle, sortit de sa bouchj.
Et, là télé penchée sur sa poitrine, encore accablé du poids de ses maux, quoique ison épreuve lût plus supportable, se raidissant par dignité humaine, il continua à traîner le pâle fantôme qu'il commençait à être, parmi les bandits aux yeux ardents (|ui l'enlouraieiv'.
Mais le mieux qu'il ressentait devait être de courte durée.
Le terrain ledevenait moins sablonneux, et la végétation recommençait à obstruer la chaussée.
Car c'était bien le carcan auquel on le soumettait actuellement. (P. 1213.)
Brémontier avait observé de nombreux conciliabules entre les bamiits. Mais, ignorant de leur langage, il ne pouvait les coiiipr.ndre. On débouchait à l'entrée d'une grande clairière. La troupe fit halte.
Alors le prisonnier vit un certain nombre d'hommes s'engager dans cet espace vide et commencera creuser la terre...
— On dirait qu'ils préparent des fosses, — se dit-il.
. 152. — MABJAGK d"aMOUR. 1o2.
Allait-on le fusiller ou lui trancher la lêtcy 11 ne songea pas à le regreller.
il aurait salué cette fin avec reconnaissance, prêt à expirer, ayant sur les lèvres le nom de celle qui avait rempli son rêve.
Mais le nombre des tombes élait assez élevé et il était seul captif. Faux espoir encore.
En effet, la terre ayant été creusée peu profondément, des civières parurent.
Quel(iues formes rigides étaient couchées au-dessus.
C'étaient les cadavres des blessés de Minh-Kongqui avaient succombé.
Leurs corps étendus dans leur lit de terre contre le contact immédiat de laquelle ils étaient abrités par une couche de feuillages, furent recouverts, tandis que la marche élait reprise.
— Que ne suis-je parmi eux! — pensait l'olficier.
Après lui, une enfant devait venir et accomplir pieusement sur ces cadavres les rites traditionnels, une enfant qui travaillait à sa délivrance : i\ihn.
Cette délivrance, il ne l'atltndait plus.
Les entraves de ses pieds, continuant à traîner parmi les jeunes plantes, les branches enchevêtrées, lui arrachaient des plaintes qu'il n'avait plus la force de retenir.
Jésus s'était affaissé sous le poids de sa croix.
A son tour, il tomba.
— Debout! — ordonnent les pirates.
Mais l'infortuné a lutté contre la douleur jusqu'à la dernière limite. Sa force de résistance est épuisée.
Il ne comprend pas; il n'entend plus.
— Debout! — lui commande-l-on de nouveau. Les lèvres d'Hector Brémontier restent closes.
A l'expression irritée de.'^ traits de ceux qui lui parlent, il dt^ine le sens de leurs paroles.
Mais qu'ils le martyrisent d'une autre façon, ils le pf uvonl; qu'ils le tuent: il ne fera pas un pas de [ilus uvtc ces épouvantables biactlels lui longeant la cheville dont l'os al à nu!...
Le doï, s'approtliant de sou prisonnier, lève son glaive; l'oilicier de marine ne fait pas un mouvemeni, ne détourne pas les yeux.
Alors, on appelle l'ancien boy, le bandit dont sa connaissance plus ou moins complète de la langue Iranyaise a fait un personnage depuis la capture du lieulen. nt de vaisseau.
— Toi malade? — demande le pinite.
MARIAGE D'AMOUR f211
Et, se lieurtani au iniilisme de celui qu'il n'aurait pas besoin d'interroger, il ajoute :
— Moi, camarad!...
La protestai ion étant sans effet, ei redoutant de voir fon prestige diminué auprès de ses comj)agnons, il laisse alors tomber un regard de pitié sur es plaies vives qui disent assez éloquemment les tourments du prisonnier.
Il distingue le brillant de l'os sous la couche sanguine.
Comment une créature quelconque pourrait-elle plus longtemps supporter cela'
— Toi beaucoup mal, — dii-il encore. — Ça, brute attacher toi comme i;a.
Ces paroles expressives, empreintes en somme d'une pitié sans doute réelle, l'homme s'exprimant dans les termes qu'il connaisiail, détend l'àme du prisonnier,
— Oh! oui, je souffre! — murmure- t-il.
— Pas moyen marcher?...
— Non! — rc'plique l'olficjer d'un air sombre, — que l'on en hnifse, que l'on me tue.
Alors, Nain ^v. tourna vers le doï qui, prévenu, s'était également approché.
El gontîé de son rôle d'interprète, il lui iraduisit, ta sa manière, le dialogue échangé.
Le prisonnier refusait d'avancer parce que ses liens lui faisaient trop de mal.
Il était décidé à rester là jusqu'à ce qu'on le portât.
— On le Ixaintra plutôt! — répliqua le doï.
Nam s'aperçut qu'il était allé trop loin dans sa traduciion fantaisiste.
El il déclara que le Français consentait à marcher pourvu qu'on lui retirât S(S entraves qui lui coupaient les os.
Le doï se ): encha alors sur sa victime et vériha l'état de ses plaies.
En véiité, l'officier était bitn abimé.
Autour du sillon sanglani, laissant la cheville à nu, la chair, en haut et en bas. était tuméfiée, les tissus Itndus et durcis, et d'une teinte violacée de mauvais auiiure.
Les complications les plus extrêmes étaient à redouter.
Et le petit chef de pii'atts entrevit un di'nouement fatal délivrant pour jamais sa victime, et l'empêchant, lui, de présenter ce cadeau humain à son terrible maître Bonheur Florissant.
j2i2 MARIAGE D'AMOUR
Celle considération, à défaut de pilié, suscila la prévoyance de l'Asiatique.
11 ne lallait pas que Brénionlier mourût.
Et il ordonna d( trancher h s liens de ses jambes.
Et alors app;.rul, d'une façon qui impressionna même ces barbares, le double bracelet, bracekl de sang, au fond duquel, comme un émail empourpré, par places, luisail l'os dans les chairs boursouflées.
Tchial — fit Nam, le peau-jaune aux longs cheveux.
Exclamation de pitié véritable à ce moment.
Le doï donna un ordre.
Un de ses hommes, s'approchant, versa un peu d'eau sur les plaies du captif.
Durant ce temps, un autre, pénétrant sous le bois avec son coupecoupe, abattait un bambou à la tige solide, un bambou un peu plus épais que le poignet.
Et le tirant sur le chemin, il se livra à des préparatifs singuliers, divisant l'énorme et dur roseau en plusieurs tronçons, puis les assemblant sous la forme d'un cadre long.
On aurait dit le fond d'une cage.
Vers le centre, deux incisions parallèles avaient été percées dans chacun des bambous, formant les deux grands côtés de ce bâti, et à dix ou douze centimètres l'une de l'autre.
Une barre transversale, reliani les deux branches principales de ce bâti, fut forcée par des coins dans deux de ces ouvertures.
Ceci achevé, le peau-jaune s'approcha du prisonnier.
— Giaiy\ — commanda-t-il.
Le prisonnier commençait d'être fait à cette expression. C'était l'ordre de se lever. 11 se dressa avec effort.
Deux des bandits l'avaient saisi par chaque bras pour l'empêcher de résister.
L'homme au cadre de bambou lui passa l'étrange objet qu'il venait de fabriquer sur l'éjiaule, introduisant la tète à travers.
11 appuja. fortement une des traverses intérieures sur un côté du cou de Brémontier.
Ensuite, prenant une autre traverse de même dimension, il l'introduisit dans les deux aulies trous restés vides au centre du bâti.
Cette seconde traverse prenait, de l'autre côté, le cou qui se trouvait ainsi engagé.
Et à coups de maillet, il chassa avec force des coins dans ce qui restait
(Je vide, rivant ainsi, d'une façon indestructible, ce carcan autour du col du prisonnier.
Car c'était bien le carcan auquel on le soumettait actuellement.
On consentait à le débarrasser de ses entraves qu'il était réellement .impossible de lui laisser une heure de plus, mais on lui infligeait le supplice de cet instrument barbare, — mais plus supportable.
Celait ce qu'on appelle la cangue.
Mesurant soixante à soixante-dix ceutimèlres de long, la cangue prend le cou d'assez près pour que la tête ne puisse passer au travers et que la victime ne puisse l'arraclier.
Elle appuie sur les épaules qu'elle dépasse en travers et ne permet à celui qui" en est revêtu aucun uiouvement rapide; à plus forte raison, s'opposerait-elle à la fuile à travers bois de celui qui la porte.
C'eût été un obstacle incessant; l'homme condamné à la cangue ne peut se mouvoir que dans un chemin au moins aussi large qu'elle.
Le lieutenant de vaisseau songea aux récits qu'il avait lus de ces esclaves enlevés par les négriers du centre de l'Afrique et que l'on conduisait, attachés par le cou.
Il était semblable à eux.
Oîi s'arrêlerait-il, dans celte déchéance croissante?
La bande s'était remise en roule.
Le cou courbé par l'espèce de joug qui pesait sur lui, il suivail son exode, se traînant, grâce à ses efforts surhumains, se raidissant contre le mal, résigné à son calvaire...
Ceux qui l'emmenaient, ayant quitté la route mandarine et s'étant engagés dans un de ces chemins de buffles auxquels la petile Annamite n'avait pas osé se confier, il était arrivé à la fameuse pagode.
Là, une halte prolongée avait un peu rétabli ses forces.
Le bonze, ému de pitié, ayant écrasé des feuilles aromatiques qui sèchent et cicatrisent les blessures, lui avait appliqué ce pansement.
Le repos et ces soins lui firent quelque bien.
L'ermite avait même demandé aux partisans de lui confier le prisonnier, puisqu'on devait lui laisser des blessés.
— 11 ne pourra s'enfuir, — dit-il, — dans l'état oîi il est.
Les pirates le considérèrent d'un air soupçonneux.
De quoi se mêlait celui-là?
Peut-être était-il favorable aux Français?
Le bonze comprit qu'il n'obtiendrait rien de ces hommes barbares et il se contenta de ?ou[)irer.
La bonzerie étant encombrée, aidé de son disciple, il ivvait trans-
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porlé le blessé dans sa cellule, sans que les partisans, nialgré leur mauvaise humeur, osassent s'y opposer.
Sur les épaisses planches de bois poli par l'usage, composant la couche du vieillard, Brémontier, qu'il y avait étendu, aperçut des livres et de ce papier soyeux sur lesquels les peuples de rExtrême-Oricnt'iracent de haut en bas leurs caractères d'aspect si singulier, avec un pinceau effilé.
Ce qui était écrit sur ces volumes, il ne pouvait le comprendre.
Comment l'eût-il deviné?
Les caractères chinois sont des signes emblématiques; une lettre représente un mot entier: c'est ainsi que le mot soleil est formé par un carré long coupé par une barre horizontale que l'on peut voir sur les potiches importées en Europe. Autrefois, c'était un rond avec un point au milieu.
Pour compléter cette courte démonstration, dépeignons le mot Est, levant : c'est le signe arbre au milieu duquel est le signe soleil.
En le lisant, on comprend la poésie des langues de l'Extréme-Asie : l'Est, le levant, c'est le soleil qui se lève à travers les arbres.
Le malheureux lieutenant de vaisseau ne pouvait deviner ces choses et ces livres étaient sans signification pour lui.
Mais auprès d'eux étaient les feuilles de ce mince papier sur lequel le vieillard transcrivait le fruit de ses méditations, et tout contre, le pinceau dont il s'était servi.
De l'encre de Chine luisait, délayée dans l'étroit récipient creusé au bas de la large tablette de terre cuite sur laquelle il la préparait.
Et une inspiration naquit, s'implanta dans l'esprit du captif.
Il était seul.
Jamais il ne rencontrerait une occasion semblable.
11 devait en profiter pour écrire à de Versac.
Oui, ceci était possible.
Mais à qui confier sa missive?
Un seul être lui avait témoigné une compassion sincère depuis le comiiiencement de sa douloureuse odyssée.
C'était le vieux bon/e.
Eh bien! il lui remettrait sa lettre; ce que sa bouche ne pouvait prononcer, ses yeux le lui feraient comprendre.
Et si ce vieillard était pareil à ceux de sa race, si l'isolement et la pratique de la prière n'avaient pas épuré son caiacière, élevé son esprit, s'il le dénonçait, c'est que le ciel était définitivement contre lui.
Ses bourreaux, à qui il le dénoncerait dans ce cas, irrités, ne pour-
raient lui faire guère plus endurer de tourmenl^; que ce qu'il avait soulTert jusqu'alors.
Et profitant des minutes qui lui appartenaient encore, trempant le pinceau dans l'encre, il commença le récit de ses nouveaux mallieurs.
Il indiquait la route suivie, les événements qui l'avaient marquée, la force de la bande à la merci de la(|uelle il se trouvait, aussi exactement au moins qu'il avait pu l'évaluer.
Ayant terminé en relatant son arrivée à la pagode, il rendit hommage aux soins charitables du vieux solitaire et déclara qu'il allait prier c<'kii-ci de se charger de sa lettre.
Et ayant dit qu'il ne savait pas si sa prière serait agréée, il termina par ces mots :
— A la grâce de Dieu!...
Cette fois, dans sa missive, pas un seul appel à l'aide.
Le lieutenant-colonel de Versac ou celui à qui parviendrait cette lettre, si le bonze consentait à s'en chariier, en la lisant comprendrait son devoir.
Si Brémontier était abandonné, si ses anciens compagnons d'armes renonçaient à venir le délivrer, il était inutile qu'il s'humiliât à mendier un seci.urs qu'on lui refusait.
11 signa, dala sa lettre aussi exactement ({u'il le put en récapitulant le temps écoulé, et, ayant plié le papier sur lequel il venait de tracer difficilement ces lignes, attendit le retour de l'ermite.
Lorsque le vieillard reparut, Brémontier tira, de dessous ses vêlements, la lettre qu'il venait d'y cacher et la serrant, dans un mouvement de désespoir, entre ses mains qui se joignirent dans un geste participant inconsciemment de la prière et de l'angoisse, il la lui présenta.
En même temps, ses yeux briilés de fièvre s'attachaient au visage de celui qui était devant lui.
De ce qu'allait résoudre ce vieillard dépendait, pensait-il, son avenir.
Les yeux du bonze s'étaient clos : il semblait s'interroger profondément. Enfin la flamme extraordinairement ardente de ses yeux abîmés dans la nocturne conlemi»lalion des astres reparut.
Elle se fixa sur le captif.
Il l'avait compris.
Sa main décharnée prit le papier et l'ensevelit dans les plis de la robe à teinte de bure qui recouvrait son corps.
— Merci! — murmura alors le Français.
Et une larme de reconnaissance, d'involontaire émoi, brilla sous sa paupière.
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