‹ [Mariage d'amourChapitre 5 sur 109 · UARIAfiE d'aUOUB. H · texte numérisé non relu

UARIAfiE d'aUOUB. H

et, dans un visage, rien ne m'est caché. Vous êtes plus admirable que les femmes plus jeunes, car vous l'êtes souverainement.

Léona écoulait la voix musicale de l'artiste.

Celui-ci ajouta :

— Il y a chez vous quelque chose d'altier, d'absolu et de fatal : c'est pourquoi j'ai le droit de dire que vous êtes plus que belle.

M""' Raymond avait laissé parler le jeune homme sans l'interrompre.

Elle avait même prêté à ses paroles une attention extrême.

Celui-ci avait donc lu son Age sur ses traits, malgré les soins recherchés qu'elle prenait?

Mais, en revanche, il le lui avait déclaré avec une conviction absolue, cela même la rendait plus admirable... plus redoutable.

Néanmoins, il y avait là un avertissement.

Elle était arrivée au sommet...

Après... bientôt peut-être... ce serait le déclin.

Il n'était que temps, pour elle, de profiter des dons que la nature lui avait accordés pour assurer son avenir.

Si elle voulait être lady Warder, il fallait se hâter.

Pour cela, il était nécessaire d'abord, qu'elle allât prendre possession de l'appartement de Ilyde-Park que lord Warder lui avait écrit, à Paris, être prêt depuis longtemps.

Ses achats, ses nombreuses emplettes étaient terminés.

L'heure était venue de jouer cette dernière et superbe partie.

Il valait mieux renoncer momentanément aux libertés que lui procurait son séjour chez mistress Betsy, aux escapades dans le genre de celle qui lui avait fait faire la connaissance de ce Français, de cet artiste, Pierre Normand, qui venait de lui donner bien indirectement un si bon conseil.

Briserait-elle donc avec cette nouvelle intrigue sans l'avoir commencée?

Il lui serait si agréable d'avoir lord Warder, pour lui faire la cour... en lord... et Pierre Normand pour la lui faire en artiste.

Rompant enfin le silence qu'avait respecté son visiteur, tandis que ces réflexions se succédaient dans son esprit, la courtisane reprit:

— En venant ici, saviez-vous si votre démarche ne risquait pas de me compromettre ?

— C'est afin que vous ne puissiez pas m'adresser ce reproche que je me suis permis de demander d'abord simplement des nouvelles de votre santé en vous faisant remettre ma carte.

Léona continua :

— Et si mon appartement, ici, n'était qu'un pied-à-terre ; si je m'y étais retirée par dégoût... lassitude de la vie... et qu'un jour vous me retrouviez dans un monde plus brillant... sckct même, comme disent les Anglais?...

— Je suis Français, madame, et rien chez moi, je vous le jure, ne montrerait que je vous aurais reconnue.

La veuve Raymond le fixa avec des yeux perçants.

— Bien vrai?

— Je vous en donne ma parole, — assura solennellement le peintre.

— Eh bien ! je vous crois. Je vous confie mon repos... mon honneur...

Pierre Normand, à ces mots qui comblaient ses vœux, prit la main de la captieuse femme et y posa longuement ses lèvres. Léona reprit :

— Et pour vous montrer la confiance que je mets en vous, car un homme ne trahit une femme que s'il y a intérêt...

Le peintre protesta d'un regard indigné qui rassura pleinement son interlocutrice.

— Cette maison, je vous l'ai dit, — poursuivit-elle, — n'est qu'un pied-à-lerre. Je vais le quitter. Et, dès après-demain, je serai réinstallée chez moi à Ilyde-Park.

— A Hyde-Pard?

— Oui ; et voici comment vous pourrez venir me présenter vos hommages.

Léona eut un de ses irrésistibles mouvements de séduction en disant cela.

— Vous êtes peintre. Je vous ferai écrire pur mon intendant, pour vous demander un de vos tableaux pour mou boudoir. Vous viendrez alors, et...

— Et ce sera le ciel.

— Ou l'enfer! — minauda Léona avec son sourire, aigu par moments.

Et reprenant :

— Oui, l'enfer. Car vous connaissez bien Londres, n'est-ce pas?

— Mieux que Paris.

— Le Londres des bas-fonds... des dessous...?

— J'y ai pris le sujet de nombreux tableaux. Léona ajouta ; r

948 MAHIAGE DAMOUR

— La vie élégante, le monde du higli-life c'est le mien... mais c'e^t l'autre que je voudrais connaître, par curiosité.

Et masquant de prétextes artistiques son goût pour l'immonde, l'abject, elle obtint du nouvel amant, qu'elle aurait bientôt dans son luxe et sa splendeur, la promesse qu'il serait son guide dans ces excursions qu'elle brûlait de faire.

Elle rêvait de délassements sanguinaires ou dégradants.

Grâce au compagnon qu'elle venait de rencontrer, elle pénétrerait dans les bouges les plus infâmes de Wliite-Ghapel et d'ailleurs.

Elle se souvenait des assassinats si mystérieux, encore inexpliqués, de Jack l'Éventreur.

Le peintre venait de s'y engager, il lui montrerait l'endroit où avaient été trouvées les victimes.

Il l'y conduirait de nuit pour qu'elle éprouvât le frisson de la terreur, de l'angoisse malgré soi ressentie.

Mais si, dans ces escapades ignobles, un de ces déclassés, ivres de gin et de sang- mettait la main sur elle!... Bah! Jamais une brute humaine n'a tué une femme lorsqu'elle est aussi admirablement belle et... aus>i remplie de ressources.

L'artiste voyait les pensées confuses, évoquées par ces espérances, traverser le ciel sombre du regard de Léona.

Sa main prit les doigts effilés de la jeune femme.

— Ne m'accorderez-vous pas un gage? — murmura- t-il à son oreille.

Léona imprima un mouvement de bascule plus rapide à sa chaise longue, tandis qu'elle donnait un coup du chasse-mouches avec lequel elle jouait, sur les doigts de l'artiste.

— Fil monsieur, n'avons-nous pas échangé chacim nus serments'.' Et, sérieuse comme une personne qui traite une alïaire :

— Dès après demain, je serai installée à Uyde-Park. El mon intendant vous écrira. Pouvez-vous demander plus?... Vous vendrez un tableau, et...

Il voulut protester, lui olfrant la plus belle toile de son atelier. Léona haussa les épaules.

— Lord Warder paiera, — songea-t-elle.

Et elle se dressa.

— Au revoir, — dit-elle en adressant à l'artiste un souiire gracieux. Et elle sonna.

Mislress Betsy montra son visage respectable; elle était liansportée de joie par la longueur qu'avait eu l'cntrelien.

— Reconduisez monsieur, — prononça froidement la future lady Warder.

Et, en très grande dame, elle tendit le bout de ses doigts à son visiteur.

Celui-ci s'inclina profondément, traduisant par son regard ce que ne disaient pas ses lèvres.

Mistress Belsy l'accompagna jusqu'à la porte en murmurant en elle-même :

— C'est bon, c'est bon, on a de belles manières?, mais on sait ce que ça signifie... Tu rêves quelquefois tout haut, ma belle, cl tu en racontes de drôles.

CHEZ LORD WARDER

Ainsi que M"' Raymond l'avait dit à Normand, elle était bien décidée à aller s'installer au plus tôt dans son appartement d'Ilyde-Park.

Chez elle, elle aurait beaucoup plus de liberté d'action que dans le petit cottage, sous les regards inquisiteurs de dame Betsy.

Il y avait bien à compter avec lord Warder et ses visites... nombreuses sans doute, jusqu'au jour de leur mariage. Mais en intrigues, Léona était habile et savait ménager la chèvre et le chou.

Ceci l'inquiétait peu.

Restait le séjour qu'elle avait fait chez mistress Betsy, qui pouvait un jour être connu de lord Warder.

Mais à cela encore, l'ancienne Léona d'Ercourt avait songé.

Arrivée à Londres, avec l'intention d'aller aussitôt, directement, à l'appartement tenu prêt par les ordres de lord Warder, elle déclareiait avoir hésité au dernier moment.

La pensée de son prochain mariage avait fait naître en son esprit des craintes qu'elle n'avait pu chasser.

— Lord Warder m'aime-t-il réellement'* — s'était-elle deuiandé. — Ou bien, n'est-ce qu'un caprice qui s'évanouira avec la possession i"

Ce n'était pas la fortune qu'elle souhaitait, mais une affection vraie, ajouterait-elle.

Et c'est poursuivie par l'appréhension que lord Warder piit croire qu'elle désirait surtout trouver en ce mariage une belle situation, qu'elle avait passé quelques jours chez mistress Belsy.

Voilà ce qu'elle élait résolue de répondre à son futur mari, si la nécessité le voulait.

Ainsi, elle ne pourrait que gagner dans la haute estime de lord Warder.

Les préparatifs de départ de M""' Raymond étaient faits.

Elle sonna^ et, à la bonne qui se présenta, elle dit:

— Priez mistress Betsy de venir a.\iparlom\ Cinq minutes après, la vieille dame arrivait.

— Avez-vous préparé le compte que je vous ai demandé?

— Alors, vous êtes bien décidée à partir?...

— Oui, dès aujourd'hui.

— Aujourd'hui?...

Et la bonne femme leva ses bras au ciel de saisissement.

Comment, elle partait déjà... mais alors elle ne recevrait plus au cottage les visites de Pierre Normand, — se disait la vieille, qui avait escompté à l'avance les libéralités de celui-ci.

— Lui, si généreux ! — songeait-elle.

Léona reprit:

— Je pars dans quelques heures. Veuillez, je vous prie, me préparer mon compte.

La vieille ne voulait pas ainsi lâcher sa proie.

— Vous reviendrez voir le cottage, dear madame, vous ne l'oublierez pns tout à fait?

— Certainement non, — répondit Léona.

— Un petit cottage,... si tranquille,... si discret... L'entremetteuse apparaissait.

— Si jamais vous en aviez besoin?...

Elle attendit en vain un mot de Léona.

— Il est à votre disposition, — continua-t-elle.

Sa pensionnaire la laissait parler sans lui répondre. Elle voulait voir où la vieille allait en arriver. Celle-ci poursuivit... dans sa ténacité :

— Et si l'on vient vous demander, dear madame? ■ — On ne me demandera pas.

El M""' Raymond sourit en faisant cette réponse catégorique et en voyant l'air décontenancé de son hôtesse.

Elle quitta le parlour, laissant dame Betsy plongée dans de profondes réflexions.

MARIAGE D'AMOUR 95t

Il était deux heures à peu près lorsque M"»' Raymond arriva à Hyde- Park, avec armes et bagages.

Et c'était bien avec armes et bagages qu'elle y arrivait, car elle avait réuni, dans son vestiaire, toutes les armes séductrices de la coquetterie.

Sous ce rapport, nul ne pouvait lui en remontrer, elle était passée maître en ce genre de sport.

Elle était prête pour l'action.

Ne partait-elle pas en guerre, la grande mondaine, l'ancienne Léona d'Ercourt, — la future lady Warder'\..

N'avait-elle pas à continuer d'alToler son futur mari, afin que rien ne vînt entraver ses projets?

N'avait-elle pas aussi à éblouir le milieu nouveau où son lilre allait la placer?

Et Pierre Normand?... Et...

Oui, oui, elle arrivait chez elle avec armes et bagages, elle était parfaitement tranquille, sûre de sa réussite, connaissant, sous ce rappoit, .'•es nombreux talents.

La gouvernante, qui avait reçu des ordres de son maître, aida à l'ins- 1\Mation de la charmante femme, à qui elle apprit que l'avant-veille, lord Warder, en descendant de cheval, s'était foulé le pied. On avait même parlé de la fraclure de la cheville.

— ■ Si madame le désire, — ajouta cette femme, — j'irai annoncer son arrivée à mylord.

— Merci, non! — fit Léona.

Elle réfléchissait.

Cet accident arrivé à lord Warder pouvait retarder son mariage... Les jours lui paraîtraient bien longs... pour plusieurs molifs... Enfin, il fallait prendre son parti de ce contre-temps.

Et, souriante, elle se dit :

— Pierre Normand voudra bien égayer ma solitude...

Et, réjouie déjà par cette pensée, elle procéda immédiatement à sa toilette.

Toilette savante s'il en fût; toilette de premier assaut après une si longue séparation.

A peine annoncée chez lord Warder, on l'introduisit dans la chambre du blessé.

Celui-ci, soutenu par une pile de coussins, feuilletait des journaux et des brochures.

Son visage, légèrement pâli, n'indiquait pourtant pas la soulïVance.

Tourné vers la porle, il s'exclama en voyant entrer Léona :

— Vous, chère madame... vous, à Londres, sans avoir annoncé votre venue!... Et comment allez- vous ?... Quand êtes-vous arrivée ?...

Toutes ces questions se succédaient sans donner à M"" Raymond le temps de placer une parole.

— Je suis arrivée ce matin, — put-elle enfin répondre. — J'ai appris votre accident.

— Et vous êtes venue vous-même prendre de mes nouvelles? Combien aimable, chère madame !

Et lord Warder, ému, comme il l'était chaque fois qu'il se retrouvait en présence de Léona, ne parlait plus, se contentant d'admirer cette beauté toujours radieuse.

La jeune femme (on peut bien la nommer ainsi, car grâce à sa science de réparer les outrages du temps, elle semblait ne pas vieillir), la jeune femme, disons-nous, s'était à demi renversée dans un fauteuil placé aux pieds du lit du blessé.

Là, dans celte pose nonchalante et séduisante en même temps, lord Warder pouvait l'admirer de la tête au pied.

Sirène habile, elle se préparai: à fasciner sa proie.

Et tout en se laissant admirer, sûre de son triomphe, elle causait;

— Gomment vous êtes-vous blessé?

— En sautant de cheval... un faux mouvement...

— Une entorse ?

— Plus que cela... la rupture du péroné. Ce qui va me tenir quarante jours au moins allongé sur ce lit.

— Quarante jours? — répéta Léona.

— Oui, quarante... Stupide accident qui vient ici retnrder mon bonheur... Car tout était prêt, et j'allais vous l'écrire à nouveau.

Léona allait répondre, lorsqu'une porte placée en face d'elle s'ouvrit.

Une jeune femme, admirablement séduisante, brune avec un teint laiteux, petite, mais pleine d'attraits et d'une grande distinction, le corps moulé dans une robe de chambre d'une noble simplicité, s'avança tenant à la main un livre ouvert dont elle parcourait une page des yeux.

— J'ai trouvé le livre que vous désiriez, — fit-elle sans lever son regard, et s;ins apercevoir M"= Raymond.

Celle-ci fronça les sourcils.

Quelle était cette femme qui entrait ainsi sans frapper, en robe de chambre, dans l'appartement de son futur mari?...

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Que serait peur elle cette lady Sutton î une adversaire, une rivale ou une amie ? (P. t'55.)

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