LE REPAIRE
Les forèls ont succédé aux forêts.
Quittant la pagode perdue elle-même dans ces sombres solitudes, et dans laquelle Hector Brémoiitier a reçu une charitable liospilulité, où quelqu'un a enfin compati à son sort, il a repris sa traite.
La cangue, cette espèce de joug, pèse toujours à son cou.
Il peut à peine avancer parmi les obstacles de la route mal frayée.
Mais un nouveau courage a ranimé ses forces, a exhaussé son cœur.
Cette halle dans la bonzerie lui a été salutaire, car l'espoir est renlié en lui.
Il connaît de Versac, il connaît ses marir:s, et il sait que pour sa délivrance l'impossible sera tenté.
Ce que le bonze va faire de sa lettre, il ne peut le prévoir certainement, puisqu'ils n'ont pu se comprendre.
Mais elle n'a pas été remise à ses persécuteurs : de ceci il est bien certain.
Elle parviendra donc probablement à ses amis, et ceux-ci, instruits de la route suivie, de tout ce qu'il a pu leur communiquer, se lanceront avec plus de sûreté à la poursuite de ces barbares.
Mais comme l'on s'éloigne!.,.
Une troupe française pourra-t-elle jamais se guider et atteindre ceux qu'elle aura à pourchasser, dans ces forets profondes?...
Ce trajet, chaque jour renouvelé, lui paraît interminable.
Sur le sable ils rencontrent la large empreinte laissée par la patte du ligre.
Parfois ce sont les traces de l'ours noir, non moins redouté.
Et, pâles, les peaux Jaunes se montrent aussi, sur les troncs des arbres, les longues déchirures qu'y ont laissées les panthères ligrées et les panthères au pelage sombre, — sombre coiiiuic la nuit dont elles sont les rôdeuses insatiables...
Ils se serrent les uns contre les autres, n'osant s'espacer.
Le guide de Ninh, qui portait le nom mélancolique du saule, lova alurs légèrement le bras et fit balancer, au-dessus de leur tète, d'un mouvement rythmique, le roliu dont il s'était muni.
Le fauve, immanquablement, ferait sa proie de tout retardataire, ear il guette, ils ne l'ignorent pas, il attend, rasé sous les fourrés, prêta
bondir.
La veille, au campement, un cri rauque, un appel aussitôt étranglé
a retenti.
C'est le tigre qui a prélevé son tribut.
12J8 MARIAGE D'AMOUK
Quoiqiies-un? des bandits ont proposé de placer le prisonnier tout seul, après le dernier rang.
Au fait des mœurs du roi de la brousse, ils espèrent qu'il se jettera sur le captif et qu'il l'cmporlera.
Et l'on cessera alors d'entendre les froissements étoufïcs qui, des deux côtés du sentier, suivent la colonne, ainsi qu'une menace incessante.
Mais le doï s'y est opposé : il n'a pas amené son prisonnier si loin potu' le sacrifier ainsi.
Que dirait-il au Bonheur-Florissant lui réclamant cet otage?...
La région devient montagneuse, l'étape se fait plus rude.
Le chemin oblique, il rejoint une route plus large.
La dominant, sur la droite, des levées de terre, des palissades de bambou épineux, des murs formés de rochers entassés.
C'est un fort.
C'est un repaire, du sommel duquel les bandes comptent bien être désormais à l'abri des Français, si ces derniers se hasardent à les suivre.
— Voilà donc le terme de ce voyage, — dit le prisonnier.
Et dans son corps brisé il ressent une sorte de joie, de soulagement à la pensée de la captivité d'un autre genre qui l'attend là.
11 est un moment où l'être excédé accepte n'importe quelle aggravation, pourvu que ce soit le repos... presque l'anéantissement.
Des hommes, à la face bestiale, à la tête de singe, dirait-on presque quelquefois, veillent à l'entrée de ces retranchements.
La plupait d'entre eux n'ont jamais vu d'homme de race blanche.
D'un regard stupide, aiguisé par un ricanement barbare, ils fixent le prisonnier.
Quelques-uns le touchent, le frappent... pour voir, pour le faire crier.
Il faut encore que, dans son but égoïste, le doï le protège.
Et Brémonlier se trouve en (in dans un grand espace vide fermé de tous côtés par les murs de rochers.
Auprès de lui, les nouveaux arrivants et les autres causent, s'interrogent.
Depuis qu'il est prisonnier des pirates, l'officier français a fini par comprendre quelques rares mots de leur idiome.
11 lui semble qu'on parle du chef asiatique.
Le nom du l'.onheur-Florissant sonne plusieurs fois à ses oreilles et ce qu'il enlend lui donne à pen^er (ju'on allond sa venue.
L'Anamile aux clieveux pendants jusqu'à terre passe à quelque distance. Crénionlier l'appelle.
— Nam !
— Cap'tain', voilà.
Ces mots ont été échangés instinctivement.
Brémontier avait appelé le bandit comme, autrefois, à Saigon et à Hanoï, il appelait son boy.
Et, ma foi, l'ancien domestique, cédant à l'habitude, avait répondu sur le même ton qu'il répondait autrefois à l'appel de ses maîtres.
Même il ne s'en repentait guère, flatté de se voir devenu le point de mire de tous les peaux jaunes, dont l'attention était attirée par ce dialogue insolite.
Il était heureux « d'épater » ses nouveaux collègues en piraterie.
Et ce fut avec osienlation, un air de condescendance affichée qu'il se dirigea vers le Français.
— Xam, — lui dit Brémontier, — est-ce vrai que ton chef vu arriver?
L'asiatique se dandinait, heureux de î'altention concentrée sur kii, d'autant plus que jamais Brémontier ne lui avait parlé si longuement.
— Toi savoir? — fit-il.
— Oui, — répondit Brémontier, — je sais.
Alors, Nam confirma les suppositions du prisonnier. Oui, le Bonheur-Florissant était attendu le surlendemain. Et s'informant avec une alTection soudaine.
— Toi, pas malade? Toi pas la fièvre, toi bien porter quand Lê- Yinh-F^huoc venir?...
Un rictus amer crispa le visage de l'oflicier de marine.
Il comprenait pourquoi on l'avait ménagé jusqu'alors. Ménagé?... Pourquoi on l'avait laissé vivre plutôt.
C'était uniquement afin de le présenter au terrible bandit, — comme les rois nègres se présentent les uns aux aulres les esclaves dont ils se font cadeau.
On l'avait réservé pour ce jour, le laissant continuer d'exister de la même façon que les anthropo[)hagcs laissent vivre leurs prisonniers.
De la pitié, de l'humanité, est-ce que ces faces jaunes connaissaient, pratiquaient cela?
Les questions de cet indigène, rebut de la population corrompue des ports, étaient explicites.
L'officier de marine en arrivait vraiment à s'étonnor qu'il ne l'eut pas palpé, ausculté pour savoir s'il n'était pas trop épuisé, s'il était en-
core en état d'être mis sous les yeux du l)andit dont ces hommes ne s'entretenaient qu'à voix basse.
Et c'est de cet ahoniinable i^redin dont le nom faisait une telle impression sur ces êtres de pillage et d'incendie qu'allait dépendre son sort.
Avec une anxiété dont il n'était pas le maître, il attendit ce moment.