LA HUTTE
En confiant sa lettre au bonze de la Iclioua isolée, Hector Drémonlier ne se doutait pas qu'un émissaire allait y arriver cliurcliant de ses
nouvelles.
Cet émissaire était la gentille petite Mnh.
Et celle-ci, en incrustant sa croix sur un des portants de la porte derrière laquelle elle avait trouvé abri et subsistance, ignorait, de son côté, que le vieillard possédait un autre indice du passage de l'officier de
marine.
Cet indice était la lettre que le bonze conservait précieusement. '
Les quelques blessés qui avaient survécu et qui continuaient à se remettre grâce à ses soins, par leurs récits, lui avaient fait prévoir l'afrivée des Français.
Mais l'attente de leur venue les remplissait d'appréhension, craignant que les vainqueurs de Minh-Kong n'exerçassent sur eux de justes représailles.
Le vieillard essayait de les rassurer.
Le signe tracé par la petite marchande annamite devait être, sans qu'il s'en doutât, une protection pour lui et son asile.
Mais, dans sa pensée, la lettre écrite par l'officier devait constituer un talisman dont la puissance couvrirait aussi ces blessés alTolés.
Ali! si Ninh l'avait su, combien elle aurait été plus confiante et en même temps plus rassurée!
— Va, — lui avait dit l'ermite en lui montrant son chemin. — Avant la première veille, tu rencontreras une hutte. Celui qui vit là avec sa famille, n'a de société que les bêles de la forêt; il est resté bon et il t'olTrira l'hospitalité. Adieu, enfant.
Et chargée de son ganh dans lequel le vieillard avait voulu qu'elle
MARIAGE D'AMOUR I2v,
emportât une provision de riz, elle avait recommence sa traite à travers l'immensité des bois.
Un peu aguerrie à cette solitude impressionnante et farouche, réconfortée, elle se hâtait, heureuse de savoir qu'elle rencontrerait avant la nuit un foyer où elle trouverait une femme, des enfants comme elle.
La première veille commence, en effet, au déclin du jour, à l'heure où le soleil, disparaissant, laisse naître la nuit.
Par moments, elle coulait bien des regards, inquiétés, vers les dessous obscurs où des bruits vagues lui annonçaient les rôdeurs invisibles à la recherche de leur proie.
Mais le soleil était éclatant et elle marchait.
Ses pieds bruns battaient rapidement la terre, afin d'arriver plus vite.
C'est que l'astre du jour s'inclinait déjà parmi les hautes branches, et elle ne voulait pas se trouver dans la nuit parmi ces immensités solitaires.
Elle craignait que le bonze ne se lût trompé en lui disant qu'elle rencontrerait cette cabane avant le soir.
La sueur de la fatigue et celle de la perplexfté perlaient déjà à son front.
Enfin, un rayonnement passa dans son regard : dans une éclaircie, elle venait d'apercevoir les épis mûrissants d'un champ de riz.
Le riz de montagne, c'esl-à-dire cultivé ailleurs que dans les rizières inondées. :
C'était bien là l'indice d'une habitation.
Ne sentant plus la lassitude, l'enfant accélère son pas.
Quelques instants après, elle se trouve devant la porte d'une large hutte aux murs bas.
Ces murs en terre sont en outre protégés par un rang de branches plantées dans le sol.
Elles constituent un premier rempart contre les buffles sauvages et les rhinocéros dont quelques-uns hantent ces solitudes.
D'un coup de leur corne formidable, ces animaux risqueraient de crever, d'éventrer cette faible muraille.
Les branches épaisses et noueuses les tiennent éloignés.
Ce péril n'est guère à craindre que la nuit : pendant le jour, la plupart des hôtes indomptés de ces terres dorment sous des fourrés inaccessibles ou dans leurs tanières.
Et, à celte heure crépusculaire, l'instant le plus doux et le plus mé-
lancoliqno du jour, des eiilanls jouenl sur l'aire de terre durcie qui s'étend devant riininblc demeure.
Un d'eux, soudain, pousse un cri d'élonnement.
Il vient d'apercevoir la jeune étrangère qu'il n'a pas entendu s'approcher.
Mais il n'éprouve aucun frayeur devant cette physionomie douce et juvénile, le sourire gracieux épandu sur elle.
Cependant, à la voix saisie de l'enfant, une femme que la maternité a mûrie prématurément, sans la flétrir, est sortie vivement.
Et son regard tombe immédiatement sur l'inconnue.
La surprise, d'abord, a cloué ses lèvres.
Comment, toute seule, à son âge, chargée du ganh qui jxMiche avec une grâce touchante sur son épaule, cette enfant est-elle arrivée jusque-là?
— Je vous salue, — prononce enfin l'inconnue, rompant le charme que son apparition semble avoir fait naître, — je suis une voyageuse.
Et précisant...
— J'arrive de la pagode où le bonze généreux m'a indiqué votre demeure, en m'enseignant que j'y trouverais une femme et pourrais passer la nuit dans un coin de sa maison.
a Domain, je dois continuer ma route, mais je vous sci'virai durant tout un jour, si vous y consentez, pour reconnaître voire hospitalité.»
— Nous ne sommes que de pauvres laboureurs se nourrissant de riz et sustentant la terre des fumures qu'elle réclame, mais que deviendrait le voyageur s'il ne trouvait pas un toit pour abriter son sommeil? — répondit l'habitante de la chaumière.
El, sur ces mots, elle précéda l'étrangère dans sa demeure et lui olYrit de l'arec et du bétel — le pain et le sel de bon accueil de certaines nations de l'Europe.
IJientùl, le soir s'épaississant, le maître de maison et son lils, montés sur leur haut chariot, rejoignirent le foyer domestique.
Alors il sembla à la voyageuse qu'elle avait retrouvé une famille: elle aurait voulu ne jamais quitter ce calme et pacifique asile.
Les enfants, gagnés par sa jeunesse et le charme de ses traits, jouaient auprès d'elle.
Elle qui venait des villages peuplés, lui dirent-ils, elle devait connaître les histoires que l'on raconte aux veillées.
Ninh sourit: les Annamites sont, en ellel, de grands conteurs.
— Je connais l'histoire intitulée : Tu mens encore plus <jkc mon pcre, — avait répondu l'étrangère avec condescendanct3.
mariagp: o'amour 122.1
Chacun s'était rapproché, atlentil", les grands ainsi que les petits.
La jeune marchande, un peu confuse, commença :
« Des voyageurs étaient réunis à la veillée dans une maison où se logent ceux qui vont en voyage.
«. Et ils racontaient ce qu'ils avaient vu au cours de leurs pérégrinations.
— « Moi, dit l'un, étant allé au bord de la mer, je vis un bateau comme certainement aucun de vous "n'en a jamais aperçu.
« Il était si long..., si long que jamais on n'a construit le pareil. Jugez-en :
« Mon père était tout enfant lorsqu'il partit de l'avant en se dirigeant vers l'arrière.
« Mais il avait déjà les cheveux et la barbe blancs, lorsqu'il arriva au màt du milieu.
« Pourtant, il continua à marcher. Mais le bateau était si long..., si long, qu'il mourut avant d'avoir atteint le gouvernail. »
— ce N'est-ce que cela? — s'écria alors un second. — Moi, j'ai vu bien plus fort que cela! »
« Et chacun prêtant une oreille attentive, il reprit : — ■ (.( J'étais allé un jour dans une forêt de haute fiilaie. <( Et j'y a|)erçus un arbre qui était si haut..., si haut..., si haut qu'un oiseau vola pendant dix ans sans parvenir au faîte. »
— « Oh! tu mens encore plus que mon père! — se récria alors le premier. — Comment un arbre comme tu le dis pourrait-il exister? »
— « Eh! — repartit le second, — ne faut-il. pas un arbre de telle dimension pour màt à ton navire? »
Un multiple éclat de rire retentit, échappé des lèvres de ceux qui écoulaient,
La jeune narratrice avait teriTiiné.
Les enfants, pressés autour (l'elle, souriaient encore à ce récit qui est bien un de ceux que l'on fait aux veillées, semblant demander : Encore !
La voyageuse acquittait ainsi son tribut, imitant, sans s'en douter, nos ancêtres les Gaulois, qui payaient l'hospitalité reçue des nou\clles et des contes dont leurs hôtes étaient toujours friands.
Mais l'heure du repos était venue.
Ninh était lasse; sa bonne hôtesse la conduisit vers un lit de camp où elle pourrait dormir.
— Pauvre entant ! — dit la femme à son mari, — elle va s'en aller
seule dans la région lochcusc où les tigres sont aussi nombreux que les
arbres.
Kt comme, soucieux, l'homme, que la solitude avait rendu méditatif avant l'à^e, ne répondait pas, elle ajouta :
— Lieu pourrait se munir de son rotin et il l'accompagnerait jusqu'au sortir de la région la plus dangereuse.
Lieu était le nom de son lils: Lieu signifie saule, l'arbre des rêveries pour ces peuples lointains.
— Tu as raison, mère de nos enfants, — approuva le laboureur.
— Nous devons compte à l'Ancêtre du Ciel de ceux qu'il nous envoie.
Le lendemain, quand l'aube eut éclairé la terre, Ninh se disposa à prendre congé de ses hôtes.
— Vous ne vous en irez pas seule, — lui dit la femme du laboureur,
— vous ne connaissez pas les chemins. Notre fils aîné va vous accompagner jusqu'à la bonne route.
En effet ses yêp, pendant à sa ceinture pour protéger à l'occasion ses pieds contre les épines, et un paquet de riz attaché au manche du coupecoupe, dont se munit tout Annamite traversant les forêts, Lieu attendait sur le seuil, un rotin flexible dans la main.
La petite marchande bénit le sort qui lui faisait rencontrer des gens pratiquant l'hospitalité comme, assurent les légendes, on la pratiquait dans les âges anciens.
Et, après les plus expressives formules d'adieu qu'elle trouva, elle suivit son guide...
Elle n'était plus seule.
La majesté formidable et menaçante des grands bois l'impressionnait moins.
Et cependant ils se resserraient autour des deux jeunes gens comme pour les englober, les emprisonner, emplis de touffes de lianes retombantes, véritables repaires.
Le guide de Ninh, qui portait le nom mélancolique du saule, leva alors légèrement le bras et fit balancer, au-dessus de leur lête^ d'un mouvement rythmé, le rotin dont il s'était muni.
Mnli le regarda avec; surprise.
— C'est pour éloigner les fauves, — expliqua-t-il. La fillette alors se souvint.
L'hoiiune isolé, s'il est aperçu par le tigre, devient fatalement sa proie, à moins qu'une balle providentielle ne tue raide le formidable carnassier. Sans cela toute défense contre lui est inutile.
IkURIAGE D'AMOUR
Il reconùut le lieutemnt Lanit, l'épôe d'une main et le revolver de l'autre. (P. 1229.)
Mais, si aucune arme ne l'arrête, par une circonstance singulière, le sifflement aigu du rotin le cloue au sol, immobile, apeuré.
C'eGt la cravache du dompteur.
Dans les passages les plus dangereux, l'homme muni d'un rolin, tant qu'il l'agite, n'a rien à craindre.
Mais malheur à lui s'il s'arrête.
C'est parce qu'elle connaissait cette immunité étrange, c'est parce
1226 MARIAGi: D'AMOUR
qu'elle savait son (ils à l'abri de tout péril arme de la baguette silflaute, que la mère de Lieu — la mère toujours craintive cependant — n'avait pas hésité à placer la candide jeune fille sous la protection de son enfant.
Et maintenant, Ninh qui veut dire Silence, et Lieu, le nom du Saule, ^ deux noms semblant faits pour s'unir, — cheminaient côle à côte, laissant errer leurs pensées, tandis que seul s'élevait, dans l'espace attentif, le sifflement continu du rotin.
LARGUE tout!
Avant d'aborder la chaumière que la prévoyance du bonze lui avait enseignée et où elle avait reçu une si familiale hospitalité, Ninh, la veille, ' avait tracé son signe sur le tronc d'un manguier dont les dernières branches ombrageaient le bord du toit de chaume.
Avant de repartir, elle l'avait encore incrusté de l'autre côté de la pauvre demeure, au bas d'un arbre à pain, vers la route qu'elle allait reprendre, comme pour dire : je suis entrée ici et j'en suis repartie dans celte direction.
> Et ces signes valaient plus qu'une phrase, ils criaient: En avant!...
El ils jetaient en efTel, en avant, à celte heure, sur la noire route des marécages, la iroupe iiupalienle commandée par de Versac.
Déjà son avant-garde, dont Malice continuait à faire partie, commençait à distinguer la terre ferme.
L'avis en était aussitôt expédié au colonel, lorsqu'une fusillade subite, partant du bouquet d'arbres, sous lequel nous avons vu tomber Hector Brémontier éjmisé, vint essemer les feuilles de quelques palétuviers s'élevant sur les bords de la digue.
— Oh! oh! — fit le quartier-maître Yvon, — sur lequel étaient tombées quelques menues branches, — voilà que ça menace de dépasser les perroquets.
El poussant tout droit:
— Laisse arriver, les gars. Le pacha a dû entendre et va gouverner sur nous à toute vapeur. Allons-y gaiment.
Tai' le molle pacha il indi(iuail le lieutenant-colonel de Versac, eni-
ployant le terme d'argot de marine par lequel on désigne à bord le i ommandant d'un navire.
Et, joignant l'exemple à la parole, il pressa son allure sans répondre au feu qui venait de les saluer, suivi de près j»ar ses marins, rabattant autour de lui les éclaireurs indigènes qui, aux premières balles, s'étaient éparpillés comme des oiseaux — des oiseaux de marais, beaucoup s'y étant jetés.
Les peaux-jaunes avaient bien fait de tirer : de la sorte ils avertissaient.
Quant à leur répondre, bernique. On n'envoyait des berlingots qu'à coup à peu près sijr.
— Pas besoin de répliquer, enfants ; ça ne porte pas. El moitié sérieux, moitié goguenard :
— Faut toujours se garder une poire pour la soif, pas vrai?...
Une seconde décharge claqua, coupant l'air de sifflements, encore audessus de leur loto.
— On voil que nos bons amis les Anglais — des frères, quoi ! — leur ont vendu des fusils nouveaux. Y a de la hausse, et on s'en sert !
Les marins continuaient de se rapprocher, le corps penché, le fusil serré dans leurs mains.
Tout d'un coup au bout de la digue un éparpillemenl se produisit, une envolée de moineaux sortant du bosquet, s'échappani, fuyant vers la forêt.
— A quaire cents mètres, — commanda Yvon. — Et presto I Il y eut un glissement de fer.
— Ça y esl ? feu !
Les peaux-jaunes, troublés par ce groupe compact qui persistait à s'avancer sans répondre avaient pris peur, s'étaient repliés vers la lisière du bois.
C'était l'occasion qu'attendait Yvon.
A son commandement de feu, nn strident crépitement d('chira l'air.
Les marins s'élancèrent pour dépasser le nuage de fumée. .Vuianl (ju'ils pouvaient en juger, deux ou trois peaux-jaunes étaient tombés, se relevaient en trébuchant, et on les emporlaii vers les fourrés.
Derrière, sur la digue, un bruit de galop se rapprochait: c'était le pacha, ainsi que l'avait annoncé le quartier-maître, qui avait entendu la fusillade et qui venait s'informer ou se rendre compte par lui-même.
De la lisière du bois un chapelet de coups de feu s'égrenait, visant la chaussée ou plutôt le groupe des marins qui la garnissait.
Mais les hausses, ainsi que venait de le dire le quarlier-maUre, trom-
p.int les peaux-jaunes, leur faisaient envoyer leur poudre aux hérons, qui, clTrayés par tout ce vacarme, tournoyaient en vols concentriques.
— S'il pouvait en tomber quelques-uns! — se disait Malice qui, tout en marchant, guignait de l'œil ce gibier aquatique. — Ça serait pas de refus pour varier la popote.
Mais le quarlier-maîire pressait ses hommes, désireux d'atteindre le giôiig où ils pourraient s'espacer en tirailleurs, se dissimuler.
Sur ce diable de chemin, ils étaient tassés comme des moutons.
— Et, si les peaux de goudron rance tiraient à peu près juste, ils nous étêteraient comme les marionnettes au massacre des innocents, — leur disait-il.
Il pensait sagement.
Une balle perdue, envoyée plus en l'air que les autres par un tireur encore plus novice, avait cassé l'aile d'un héron qui s'abattait en tournoyant. Malheureusement le volatile était tombé en plein marécage. Impossible à Malice de l'aller cueillir.
— Pas de veine ! — avait-il murmuré.
Et le doigt sur la détente il avait reporté toute son attention vers la brousse d'où s'envolait ce las de pruneaux.
Mais les peaux-jaunes avaient remarqué aussi ce coup de chasse prodigieux.
Toucher un oiseau en plein vol avec la balle d'un fusil chargé par la culasse, ce n'est pas banal.
Seulement, au lieu de les enorgueillir, ce coup incontestablement rare leur avait inspiré des réflexions salutaires en ce qui les concernait.
Aussi, renoncement complet à la hausse.
De ce fait, par exemple, changement à, vue dans les effets du tir.
C'est la terre, entre le bord du marais et la chaussée qui « écoppait t>, selon l'expression peu académique employée par les mathurins.
De là un admirable nuage de poussière à ne pas pouvoir le couper au couteau.
— Leste !
Le commandement venait d'être lancé par Yvon.
Il venait de saisir tout l'avantage de ce brouillard imprévu s'élevant entre son èî^conade et les ennemis.
Ces derniers l'avaient fait exprès, pour sûr, par humanité pure.
En effet, grâce à ce nuage, l'avant-garde venait de disparaître à leurs yeux.
Et les hommes qui la composaient, galopant sur les talons du vieux
MARIAGE D'AMOLR 1229
quartier-maître, se balaient de sortir de ce satané chemin avant qu'une nouvelle décharge, mieux dirigée, ne se fût abattue sur eux.
— Ouf! ça y est! — gasconna le mousse quand ses pieds touchèrent la terre véritable.
— A cinq pas à droite et à gauche, les gars!
C'était encore un ordre de ce dur à recuire d'Yvon, manœuvrant dans le feu aussi crânement que sur l'eau.
Les marins, lui obéissant, s'étaient élancés sur les côtés, se distançant rapidement.
Tout cela, tandis que la poussière retombait, laissait le champ libre.
Yvon, d'un coup d'œil, avait jugé la position de ses marins.
11 ne s'agissait plus que de tenir, maintenant, et de laisser aux secours le temps d'arriver.
— Terrez-vous ! — cria-t-il, et feu à volonté! Visé surtout!
Et sur ces derniers mots, il s'allongea lui-même à demi, appuyé sur le coude gauche, afin de surveiller en même temps les ennemis et ses hommes.
Seulement, d'un revers de main, il avait envoyé promener son casque qui, avec sa coiffe blanche, risquait de produire l'effet d'une cible
Maintenant le pif-paf des balles s'échangeait avec un empressement digne de meilleurs procédés entre les marins et les peaux-jaunes.
Au milieu de ce vacarme, on avait cessé d'entendre le galop du cheval qui portait de Versac.
Quelques cris brefs et courts, suivis de silences brusques dans la ligne de ses tirailleurs, indiquaient au vieux quartier-maître que, dans la lormidable débauche de balles envoyées par les peaux-jaunes, quelques-unes avaient porté.
il se tournait avec inquiétude du côte de la route par où devaient, un moment ou l'autre, déboucher les camarades
Cela, il n'en doutait pas, ils allaient certainement arriver; seulement, il n'aurait pas voulu qu'ils tardassent trop.
Car à dix ou douze comme ils étaient et dont quelques-uns avaient drjà du plomb dans la peau, que pourraient-ils faire si ces enragés prenaient l'olïensive?
Tout à coup, il aperçut de Versac, et, à quelques pas derrière, un triple ou quadruple rang de légionnaires, il ne pouvait discerner, s'avançant au pas de course.
Il reconnut le lieutenant Lanit, l'épée d'une main et le revolver de l'autre.
Allons, la danse allait commencer pour de bon, pensa-t-il.
Justement, l'apparition de ce renfort lui laissait quelque répit.
Les pirates, on apercevant leurs lignes compactes, avaient senti que l'action véritable allait s'engager.
Et, pour arrêter les nouveaux venus, ils dirigeaient tout leur l'eu contre eux.
Mais les hausses, on l'a vu, n'ont pas été ajoutées pour ritn au fusil.
La demi-cotiipagnic de renfort, amenée par de Vcrsac, était encore à deux ou trois cents mètres.
Alors quelques-uns des peaux-jaunes avaient dressé toute la hausse, tandis que d'autres, méfiants, préféraient ne pas s'en servir.
De là un véritable salmigondis de tiraillement.
Les oiseaux aquatiques, épouvantés de la mitraille qui allait Ics chercher sous les nuages, s'enfuyaient à tire-d'aile semant les bords du marais de nombre des leurs que Malice, à qui ce changement laissait des loisirs, considérait d'un œi! satisfait.
L'espoir le prenait, après l'échauffourée, d'aller glaner quelques-uns d'entre eux, a(in de se confectionner et défaire goûter à l'escouade un plat de sa faron.
Car il se sentait du génie culinaire, l'apprenti marin, même que Brémontier, son malheureux officier, lui en avait fait autrefois des comjtliments.
En attendant, les balles pleuvaient autour des légionnaires, criblant l'eau.
— C'est qu'il grêle, pour vrai, — gouailla le loustic qui avait proposé d'écrire le journal de la colonne. — 11 grêle du plomb.
— Eh! vous autres, de cinquante pas en avant! — cria Yvon à ses marins.
Malice se dressa d'un bond, et ils partirent, comme une volée de moui ttes, afin de laisser, derrière eux, de la place aux nouveaux camarades, pour se déployer.
Ceux-ci, en voyant l'initiative d'Yvon et de ses hommes, doublèrept l'allure.
On leur préparait du terrain, il l'allait le prendre.
il ne fallait surtout pas se laisser, en quelque sorte, investir, murer sur ce chemin où deux ou trois rangs de fusils pouvaient seuls tirer.
Dans ces dispositions, le marais lut vite dépassé et le giông abordé.
Alors, en même temps que l'ordre leur était donné, instinctivement les derniers rangs débordèrent à droite et à gauche, élargissant tout d'un coup le champ de bataille.
C'avait été un effet pareil à celui d'un coup d'éventail brusquement déployé.
MARIAGE D'AMOUR I23t
— A trois cents mètres, commencez le feu ! — avaient crié les officiers.
Les crosses étaient déjà aux épaules , le psoidt si connu des balles jetait déjà son sifflement sourd et bref.
Les projectiles des fusils Gras, — on ne se servait pas encore du Lebel, — dont la trajectoire, à trois cents mètres, était déjà très réduite, plongeaient en plein bois, claquant sur les arbres, passant aussi entre, à hauteur d'homme.
Et des peaux jaunes tombaient, roulaient sur le sol avec des convulsions.
Néanmoins de Versac se rendait compte du danger couru par sa troupe, exposée, sans rien qui l'abritât.
Les partisans , au contraire , cachés derrière les troncs épais dos saos, des gôs et des banians, n'étaient presque pas exposés.
Une telle situation ne pouvait se prolonger.
Il envoya l'ordre à Yvon de se porter sur le bois avec le plus de vitesse possible.
Yvon et les siens allaient être les sacrifiés.
Mais, lancés de toute leur force, tombant comme une trombe sur les Annamites et les Chinois, forçant la lisière du bois d'où partait un feu meurtrier, — qui rencontrerait les poitrines d'un certain nombre d'entre eux, ils devaient bouleverser les rangs ennemis, détourner leur feu.
Durant ce temps, les légionnaires parcourraient eux aussi le terrain qui les séparait de l'ennemi.
Et, surgissant devant un adversaire ébranlé, ils vengeraient au moins, sur lui, leurs camarades de l'exlrème avant-garde qui venaient de tomber.
De Versac s'applaudissait de la faute commise par l'ennemi en se réfugiant dans le bois au lieu d'avoir coupé, par des retranchements, la bande de terre sur laquelle sa petite troupe française pouvait au moins se mouvoir.
Si les peaux-jaunes avaient opéré autrement, la situation aurait été presque intenable sur cette roule.
Dans la tempête des balles, le quartier-maitre s'était dressé.
— Hardi ! — cria-t-il en agitant son fusil au bout duquel luisait le sabre- baïonnette du kropatache de marine. — Laisse arriver en grand!
El, sous ce terme de mer, indiquant, ordonnant l'assaut jusqu'à la mort, l'assaut sans quartier, il partit.
Derrière lui, à côté de lui, la galopade des fusiliers marins. Malice principalement semblait avoir chaussé des bottes de sept lieues, les bottes si pittoresques qu'il s'était fabriquées.
C'élaii la première fois qu'il abordait les pirates depuis qu'ils lui avaient enlevé son capitaine.
Une rage le soulevait, lui infusait du vitriol dans le sang, le besoin de faire payer à quelques-uns de ces sauvages tout le mal que leurs pareils faisaient certainement subir au lieutenant de vaisseau.
Devant cette attaque, le feu des indigènes redoubla.
Ils avaient la sensation qu'il fallait arrêter, dans son premier élan, celle attaque impétueuse.
Ce (ut pareil à la grêle lorsque le vent la chasse.
Des bras battirent l'air, des corps lancés allèrent buter de la tête contre la lisière de ce bois qu'il fallait aborder, emporter quand même.
D'autres s'affalèrent comme des paquets, — des paquets soudain tout rouges de sang.
Le reste courait toujours, sans tirer.
— Largue tout! — hurla Yvon, le vieux quartier-maître.
Sa bouche était ouverte pour crier, vociférer ce commandement.
Quelque chose d'effroyable eut lieu alors.
Ses yeux s'ouvrifent démesurément, sa bouche resta béante, et tout à coup, épouvantablement, un jet de sang en jaillit.
El il tomba comme une masse, les bras encore étendus dans un spasme terrible, la main crispée sur son fusil désormais inutile.
Tandis qu'il clamait son ordre de guerre, une balle était arrivée et avail à jamais rendu muette cette bouche dont elle brisait les dents, crevait les parois, tandis qu'il lançait encore son dernier commandement, « son cri de guerre ».
Mais ses matelots l'avaient compris.
Ils avaient atteint le bois, craché encore une cartouche et joué de la baïonnette, rejetant les peaux-jaunes à droite et à gauche.
Durant ce temps, le reste des légionnaires amenés par le lieutenantcolonel, arrivait à la rescousse, balayant tout, s'établissant à son tour sous les arbres où, au moins, les chances s'égalisaient davantage.
Mais l'engagement n'était pas fini.
Les peàux-jaunes, sur les premiers moments de l'attaque, à travers la fumée des balles, n'avaient pu évaluer l'importance numérique de leurs adversaires.
Puis l'attaque très prompte des Français avail tout brusqué.
Mais à présent, leur émoi dissipé, ils redevenaient plus maîtres d'eux.
De Versac comprit que les déloger complèlemenl du bois- serait chose impossible avec les seules forces dont il disposait.
El il se contenta de tirailler en allendant le gros de ses trounes.
MARIAGE D'AMOlîR
- Ah ! vieillard, merci ! merci ! - prononça, avec une chaleur ardente, le lieutenint-colone!
après avoir lu. (P. 1238.)
Celles-ci, prévenues par l'intensité de la fusillade, doublaient l'étape.
Le commandant avait envoyé à leur rencontre.
Aussitôt son émissaire a-t-il rejoint que le pas de course est pris.
C'est alors un spectacle impressionnant que cette colonne parmi laquelle sont intercalées les masses brunes des auxiliaires au brassard tricolore, aux cheveux flottant parfois sous le vent de leur course sur la longue route que délimitent les eaux éternelles.