LA MONTAGNE-NOIRE
Conduite par son jeune guide, Ninh était arrivée à une demi-journée de marche de iNoui-Den.
Son compagnon l'iendit alors la main.
— Devant toi, ma sœur, — dit-il, — est la Montagne-Noire, occupée par les guerriers du grand et redouté chef dont le nom est le Bonheur F'iorissant.
Les hommes de l.i guerre dont quelques-uns sont passés devant notre chaumière avec un homme de race blanche qu'ils traînaient captil, la cangue au cou, s'y lendaient.
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Là, ma sœur, tu seras à l'abri. A partir de cet endroit, la route pour toi n'offre plus de dangers, les fauves carnassiers n'aimant point le voisinage de l'homme.
— Et toi ? — demanda la fillette affligée à la pensée de se retrouver seule encore dans ces chemins déserts.
— Je regagne notre hutte, les partisans du Bonheur Florissant me garderaient, m'enrôleraient de force, si j'entrais dans leur citadelle. Et qui donc alors aiderait mon père à veiller sur les nôtres dans nos forêts?
— Adieu donc, Lieu, mon frère, à l'amiiié douce comme ton nom.
— Adieu, ô jeune sœur, à qui, dans la nuit, emblème de ton nom, je penserai souvent ; adieu, et quelles génies bienfaisants veillent sur ton voyage.
Et ils se séparèrent après que la jeune voyageuse eût chargé celui qui l'avait protégée de la dent et des grilles des tigres, des expressions de sa gratitude pour ses parents, auprès desquels il retournait.
Les chefs des pirates qui avaient passé devant sa chaumière, ayant reçu l'hospitalité dans la demeure, n'avaient pas osé l'emmener avec eux; mais il avait raison, il y avait danger pour quiconque était en état de porter les armes, à s'approcher des campements indigènes.
La jeune fille songeait à cela, aux mœurs rudes des gens au milieu desquels elle allait se trouver, et une ride d'anxiété naissait à son front pur.
Après que son compagnon, l'ayant quittée, élait retourné sur ses pas, elle avait écoulé le bruit de ses yêp se perdre dans les méandres du chemin.
Alors, ayant pris son couteau, avec un soupir de résignation et l'énergie de sa constance, elle avait tracé son signe sur le tronc d'un gros arbrp.
Puisqu'elle avait accepté une fâche, se disait-elle, il fallait l'accomplir jusqu'au bout.
Et elle s'était remise à son étape si longue, croyant entendre encore le sifflement rythmique du rotin manié par son jeune et doux compagnon au nom de rêverie.
Il était de son âge, et l'ombre des grands bois avait protégé son teint des ardeurs trop violcmes du soleil.
11 étnit de sa race et il parlait la môme langue qu'elle, avec des naïvetés rustiques et attachantes.
S'oublier là, dans ces bois, et y vivre,... y mouiii... Allons, pas de regret... A ce moment une confusion mit, dans cette solitude, du vermillon sur ses joues; elle venait d'être infidèle au tousenir qu'elle portail à
rclraii"er jeune aussi et brave el belliqueux (jui, d'un des navires de son pays lointain, était descend u pour combattre, pour vaincre, — et pour la cbarincr.
Et riniage toujours souriante et gaie de Malice, aussi amoureux du danger que de ses brunes joues, repassa sereine devant son esprit.
Cela dissipa la nostalgie qui venait de la prendre.
Et murmurant une de ces traînantes et bizarres mélopées de route que les gens de ces contrées ne fredonnent que sous l'ombre de la nuit ou des voûtes touffues, elle trouva plus de force pour reprendre sa traite.
Tandis que Ninh approchait de la citadelle escarpée de la .Montagne- Noire, de Versac, de son côté, se remettait en route.
Malice avait retrouvé les croix de Saint-André tracées par ISinh sur des arbres prés du village incendié.
Elle aussi avait donc visité ces ruines.
Mais s'y éiait-elle trouvée seule ou en compagnie des pirates ?
C'est-à-dire, à ce moment, avait-elle déjà retrouvé Hector Brémon-
tier ?
De Versac et lui se posaient cette question sans découvrir nul indice de nature à les renseigner.
Plus de nouvelles du lieutenant de vaisseau, plus le moindre papier adhérent aux signes laissés par la jeune fille,
La poste-restante avait cessé de fonctionner.
Pourtant, en fouillant ces débris, sous le morceau de loit resté debout, l'ordonnance de Brémonlier aperçut quelques pellicules de fruit.
Ninh possédait de ces fruits dans ses paniers lorsqu'elle l'avait quille.
Il n'y avait certes là que les restes du repas d'une seule personne.
Elle avait donc mangé là, elle s'y était reposée ; et sans doute n'ayant nul autre abri y avait-elle dormi.
Une grande pitié prit alors le marin.
Et il eut conscience de toute la grandeur de l'abnégation dont l'enfant lui avait donné la preuve en s 'exposant toute seule à de si grandes souffrances, à de si rudes épreuves.
Il alla porter l'annonce de sa découverte, la seule qu'il eiJt pu laire, au commandant de la petite troupe.
De Versac prenait toutes les dispositions pour continuer vigoureusement la chasse commencée.
Il était relativement heureux de ce premier combat, engagé dans de telles conditions, qu'il avait la faculté d'évacuer ses blessés à Minli-Kong.
Plus loin il n'aurait pu le faire, à moins de leur constituer une escorte, telle que c'eût été son propre épuisement.
Ici, une seule route entre le point qu'il occupait et la forteresse conquise par les Français : à droite et à gauche des marais qui le garantissaient contre tout acte hostile un peu important.
Mais le plomb ennemi n'avait pas fait que des blessés: des braves dormaient de l'éternel sommeil.
Parmi eux le vieux et bon quaitier-maitre Yvon.
Durant cette marche, comme durant ce combat, en chef conscient de son devoir, il avait été constamment à la tête des siens.
Une large fosse coucha côte à côte tous ceux qui avaient succombé.
Et le premier de tous, le quartier-maître.
Sur la tombe recouverte de terre, le loustic de la colonne, qui jur.iit ne croire en rien, planta une croix rustique qu'il venait de faire lui-même.
Elle portait ces mots:
— Ici reposent des braves.
Et au-dessous, gravés avec un couteau, des noms...
— Et maintenant, — dit le fantassin, — quand on voudra!... On connaît cette parole du soldat français.
Elle veut dire :
— Je suis prêt.
Le lieutenant-colonel était heureux d'avoir à diriger de tels hommes.
Et quelques heures après cette cérémonie funèbre opérée avec une mâle virilité, ayant électrisé sa petite troupe par quelques énergiques et fortes paroles, on se remettait en route...
De loin en loin on retrouvait les marques laissées par la petite marchande annamite.
El tons ces hommes à l'âme cuirassée par les combats s'apitoyaient en une admiration émue sur le courage de celte enfant, se hasardant dans de pareilles solitudes.
— Pauvre Ninh ! — murmurait Malice, en constatant ce qu'elle avait dû souffrir. — Pas seulement une cabane, rien. Mais c'est épouvantable.
Maintenant une tristesse l'envahissait : il se demandait s'ils continueraient à retrouver ces croix naïves, et si un moment n'allait pas venir où ils cesseraient de les voir,... pour ne jilus rencontrer que le cadavre de l'enfant...
Parfois de Versac éprouvait de légitimes inquiétudes en constatant le caractère de la région dans laquelle on était engagé.
Quelque pirate n'aurait-il pas surpris la jeune lillc?
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Ces hommes-là n'hésiteraient jins à recourir à la forlure pour arracher
un secret.
Et l'enfant, marlyrisée, n'aurait-elle pas livré le sien?
Kn ce cas, ces marques avaient été mises, afin de l'atLirer dans un piège et d'exterminer la petite colonhe.
Les auxiliaires, épouvantés par la profondeur de ces solitudes, les rauques hurlements des fauves dans leurs retraits invisibles, se serraient contre les Français, murmurant tout bas qu'on les conduisait à la mort.
Aussi de Versac s'entourait-il des précautions les plus grandes.
Jusqu'à la disparition des pirates qui l'inquiétait.
Ils ne cessaient de le harceler, se disait-il, pour lui inspirer une fausse confiance et l'attirer plus sûrement dans leur piège.
Ses craintes ne se dissipèrent que lorsqu'il fut arrivé à la pagode sous le toit de laquelle Hector Brémonticr et Ninh avaient successivement dormi.
Mais la journée qui avait précédé son arrivée, avait été pour lui la plus cruellement pleine de perplexités dans ce sentier enténébré où parfois deux homnies ne pouvaient s'avancer de front.
Là, vingt fois dans le jour, il s'était attendu fi une attaque.
A peine mettait-il pied à terre devant la porte de la pagode que le vieux bonze « près de la terre et loin du ciel », selon l'expression indigène appliquée à ceux que la tombe appelle, s'avançait vers lui et le saluait en inclinant sa tète rasée.
— Que veut ce vieillard? — demanda le colonel au chef des auxiliaires.
— Vous remettre ceci, — répondit le bonze.
Kt il tendit à de Versac ce que Brémonlier avait écrit.
— Ah ! vieillard, merci ! merci ! — prononça, avec une chaleur ardente, le lieutenant-colonel après avoir lu. '
Malice, lui, d'un coup d'œil avait aperçu une croix de Saint-André gravée contre la porte de la pagode ; donc Ninh s'était abritée sous ce toit... le premier qu'elle eijt rencontré après un tel début..
Mais le papier que ce vieux venait de remettre au colonel : c'était sans doute de Brémontier.
11 s'approcha de de Versac,
— Pardon, mon colonel, si je... C'est de mon capitaine, pas vrai?
— Oui, mon ami, je comprends votre désir. Oui, c'est de lui. Et, à voix basse, il murmura :
— Pauvre ami !...
Une seconde fois il relut celte lamentable épître. Brémontier, en al)régeant, en les atténuant même, racontaîtses maux. Et ce qu'apprenait le chef de la petite colonne lui semblait épouvantable.
MARIAGE DAMOUR i239
Etaii-il possible qu'un homme pût supporter un tel martyre?
— Oh ! je le vengerai ! — gronda-t-il entre ses dents serrées.
Et il n'eut plus de cesse qu'il ne se fût remis en route, afin de rejoindre ces misérables tourmenteurs de prisonniers et de leur arracher leur victime.
Aussi plus rassuré, désormais, imprima-t-il à la marche de la lrouj)c qu'il commandait une impulsion plus vive.
Et c'est avec une foi complète, une joie véritable qu'il consultait les indications laissées de dislance en distance par Ninli.
— La femme, il n'y a que ça de bon chez l'homme, — finit par déclarer Malice dans sa religion pour le dévouement de la jeune fille.
Des coureurs qu'il avait envoyés en avant, venaient de rejoindre la colonne.
ils confirmaient la présence de Brémontier parmi les pirates.
Mais ils apprenaient en même temps à de Versac que ces derniers étaient très fortement retranchés à Noui-Den, plus fortement uième qu'ils ne l'avaient été précédemment à Minh-Kong, cette citadelle dans les marais qu'on leur avait quand même enlevée.
Pour ces imligènes habitués à circuler dans la vase, des retranchements défendus en très grande partie par des marécages ne leur paraissaient pas inaccessibles.
Mais ils éprouvaient d'autres perplexités devant des forlificntions étagées parmi des masses rocheuses.
Us les jugeaient inexpugnables.
De Versac, au contraire, respira lorsqu'il apprit qu'il rencontrerait ses ennemis sur un terrain ferme, où les qualités du soldat français allaient pouvoir se développer tout entières.
Pourvu seulement qu'ils eussent assez confiance en eux pour l'attendre de pied ferme.
Pourvu surtout que Urémontier y lût encore et que ses ravisseurs, redoutant le sort qui les attendait, ne l'eussent pas emmené plus loin.
C'était la seule crainte qu'il eût, et celle-ci était vive, car dans ces régions inconnues et avec de tels .ennemis, celte chasse, cette poursuite serait bien longue, et en lui, il se l'avouait, bien incertaine...