‹ [Mariage d'amourChapitre 45 sur 109 · UN NOUVEAU SUPPLICE · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU SUPPLICE

Quelques heures avant que, fidèle à sa promesse, le vieux bonze eût remis la leltn^ d'Hector Brémontier au lieutenant-colonel de Versac, Ninh arrivait en vue de la Montagne-Noire.

Elle aperçut les murailles rocheuses, l'entassement bastionné des tours.

Et une appréhension l'envahit.

Elle eut peur de ces retranchements d'aspect formidable pour elle. •

Ils lui produisaient l'effet d'une bastille sombre dont il devait être aussi difficile de sortir qu'il était périlleux d'y entrer.

Partout, alentour, nulle habitation. Seul au milieu de la désolation de ces lieux, ce nid d'aigle.

Toute hésitation de sa part était donc vaine.

A l'intérieur de ce seuil redouté, seulement, elle pouvait trouver une temporaire retraite. Impossible de se réfugier dans quelque chaumière voisine ainsi qu'elle en avait l'intention, et, de là, se ménager des intelligences dans la place.

Il fallait l'affronter de face.

Alors l'enfant n'hésita plus, la crainte lui avait dicté l'autre conduite, la nécessité l'obligeait à y renoncer. Eh bien! elle n'en serait que jilus à même de remplir sa lâche.

Et, tremblante, elle s'était dirigée vers la porte du repaire fortifié.

Quelques partisans flânaient autour, ils la virent arriver, non sans un étonnement gouailleur en constatant sa jeunesse et son charme.

Très impressionnée par cet accueil, la jeune fille, dont rincarnal vint colorer les joues, pressa le pas, ses longs cils baissés vers la terre.

— Ce doit être une jeune fille de race noble, — se dirent les pirates en voyant sa discrétion peureuse.

Et, cessant d'alfecter leur ironie insultante, ils se rangèrent pour la laisser passer.

— Où vas-tu ? — lui demanda le soldat de garde.

— Je viens me ])rosterncr devant le grand chef Bonheur-Florissant, — répondit la jeune lille, — et lui demander de m'agréer parmi les servantes de son épouse, ou de me laisser faire mon métier de marchande, puisque la guerre a ruiné ma maison, dispersé ma famille.

Impossible au captif de se dresser, impossible de rester assis ; il lui fallait demeurer couché sur la terre souillée.

LIV, 156. — MICHEL MORPHY. — MARIAGE o'aUOCR. — i. ROCFF ET C'^, ÉDIT. UV. 156.

MA Kl AGE D'AMOUR 1243

On la laissa entrer.

Quelques femmes de chefs étaient avec la garnison, elle alla les rejoindre.

On ne se défiait point d'elle, elle était si jeune et si réellement touchante, son émoi doublait le charme de sa grâce.

Les quelques marchandises qui chargeaient ses paniers lui avaient été vite enlevées dans ce déscrl,où l'on manquait de tout ce qui ne se rapportait pas directement aux armes.

On la laissait circuler à peu près partout.

Par les conversations qu'elle avait provoquées en trëmhlant, elle apprit la présence d'un prisonnier français entre ces murailles.

Alors, partagée entre la crainte et l'espérance, elle s'arrangea pour le rencontrer, afin de s'assurer que cet infortuné était bien celui pour la délivrance duquel elle avait entrepris ce long et rude voyage.

Mais s'il la reconnaissait et qu'il se trahît?...

Dans ce cas, n'allait-elle pas expier son audace, et ce que ses compatriotes considéreraient comme une trahison?

Cependant, l'accomphssement entier de sa mission nécessitait celte épreuve.

— Il le faut ! — se dit-elle.

Et elle vint errer dans le coin de l'ahrupt repaire dans lequel était confiné le captif.

Ninh aperçut un homme dont, au premier coup d'œil, les traits indiquaient la race.

Mais la situation dans laquelle elle l'aperçut la fit tressaillir de pitié.

Le malheureux était couché sur la terre humide.

Ses mains étaient libres, son cou avait été déchargé de la cangue, ce joug humain qui, pendant de longs jours, avait pesé sur lui, mais ce n'avait été que pour aggraver son supplice.

En effet ses jambes étaient passées dans un appareil étrange.

Fixé dans le sol par des pieux très solides, un épais madrier de bois dur était percé sur un de ses côtés de deux ouvertures en forme de demilune.

Sur ce hois on en avait appliqué un autre construit de la même façon.

Cela formait deux ouvertures juste assez larges pour y renfermer le bas des jambes d'un homme.

On avait obligé le prisonnier à se coucher devant ces horribles bois de justice, ses chevilles qui commençaient seulement à se cicatriser avaient été passées dans ces ouvertures et la partie du dessus, seule mobile, rap-

1244 MAlîlACE DAM OU 11

procliée et solidemenl lixcc sui- le niadiier inférieur, avait élroileiiient empiisoriné ses jambes.

Cela valait mieux que (Jes'cliaincs.

Impossible au caplir de se dres-er, impossible de rester assis; il lui fallait demeurer couché sur la leire souillée.

Des scorpioîis, des vermines immondes et venimeuses rampaient jusqu'à lui, venant lui sucer son sang, s'attachera ses plaies...

Et il ne pouvait les chasser. ^ ?

Ninl^ n'avait pas encore aperçu ses traits et un apitoiement profond l'avait saisie.

Le captif, tourné sur le côté, vit une ombre passcridcvant lui, il leva la tête.

Son regard atone, sur lequel l'excès de la souffrance avait imprimé le poids de sa désespérance, se lixa sur celle qu'il venail d'entrevoir.

Mais peu à peu une clarté l'anima : il lui semblait qu'il reconnaissait celle-là. Puis brusquement une lueur plus vive y naquit... et mourut aussitôt dans l'efTort de sa volonté.

Il venait de reconnaître,... il reconnaissait Ninh, la petite amie de son matelot d'ordonnance, de Malice, Ninh, la jeune et gentille marchande annamite.

Il ne pouvait se tromper.

Eût-il douté, que le regard rapide, interrogateur, qu'elle promena autour d'elle eiît dissipé chez lui toute hésitation.

A quelque distance cinq ou six pirates, mélanges de toutes les races de ce coin de l'Asie, jouaient aux cartes, avec leurs carions gros comme le pouce, et couverts de signes.

Il ne fallait pas se trahir; et il laissa retomber sa tète vers la terre.

Mais quelles pensées bouillonnaient en lui!...

Qu'était venue faire la jeune hlle dans ce repaiic maudit? Avait-elle quitté le camp fraurais en venant se faire accepter ici an prix de quelque trahison, après qu'elle avait assez ramassé d'argent auprès des nôtres?

Ou bien s'était-elle introduite dans ces retranchements dans le but de faciliter son évasion?

Questions confusément et toutes ensemble surgies à son esprit sans qu'il osât s'arrêter à une d'elles.

De Versac avancait-il à sa recherche? avail-il reçu ses messages, celui qu'il avait confié au hasard dans le marais, et i'aulre, remis au vieux bonze !

Ail! il avait le vertige de tout ce (];i: s'agiiait d'interrogations dans sou espi il.

Il devail se passer quelque chose, mais quoi ? quoi?...

La venue du chef des partisans, le redoutable pirate qui, par une sanglante ironie, avait pris le nom de Bonheur-Florissant, d'abord annoncée, avait ensuite été retardée.

Ce n'était probablement pas sans motif.

Comment se renseigner? JN'était-il pas utile que Brémontier sût ce qui avait lieu afin de se tenir prêt aux événements qui peut-être étaient près de se produire?

Il songea à Nam, l'ancien boy aux longs cheveux qui, gonllé de son rôle d'interprète, se rendait assez volontiers à ses désirs, lorsque l'olTicier de marine i^ftanifestait le désir de le voir.

Il attendit que les pirates, accroupis à quelques pas de Iui,:eussent achevé leur partie.

A ce moment, Brémontier, qui baragouinait, maintenant, quelques mots do leur idiome, manifesta le désir de parler à l'ancien boy.

Une demi-heure après, celui-ci se présentait, se dandinant avec affeclalion.

Brémontier, pour molivcr la demande qu'il avait faite de le voir, manifesta le désir d'être délivré de ses ceps, montrant, avec un dégoiàt réel, le cloaque sur lequel il gisait.

— Ça pas moyen, • — repartit l'Annamite dans son français de rencontre, — grand chef va venir bientôt, grand chef content ra lui voir toi pas moyen sauver.

— Mais quand va-t-il venir enfin? — questionna l'officier de marine. Il souffrait tellement au moral et au physique qu'un d*;sespoir (|ui

n'était point feint se lisait dans sei paroles.

Ah ! qu'on lui remît la cangue plutôt... Oui, la cangue, le jougî Que la jeune Ninh fût venue pour r.iidcr à fuir ou non; avec son ;iide ou sans son concours, il trouverait bien un moment l'occasion de se saisir d'tm coupe-coupe, d'une scie, d'un couteau et de briser, de rompre, cet instrument de servage, de gagner le rempart el de là de se précipiter en bas, de gagner les forêts,... au risque d'être atteint par une balle, ou d'êlre dévoré par les fauves dont l'on entendait, la nuit venue, les rauqiies rugissements.

Et pourtant il ne voulait pas mourir, — mourir sans combattre, — dans sa tristesse ne vivant plus que |)ar le souvenir et son souvenir lui montrant celle qu'il aimait, qu'il aimait d'autant plus qu'il était plus loin et plus misérable... et qu'il la croyait ()lus coupable.

Mais continuer cette existence, n'était-ce pas mourir un peu chaque jour, de ce trépas horrible qu'il re})0ussait?

La lettre de Maurice lui disait que tout n'était pas fini avec celle qui

124f. MARIAGI-: D'AMOUR

avait sembli; le bannir de son cœur, et à celte heure, où une mort glorieuse ne lui faisait point peur, il trouvait cependant qu'il aurait été doux de vivre pour elle, pour sa Ueithe... Aussi, périr-là?... non, non, jamais!

Voilà pourquoi il attendait avec impatience la réponse de son interlocuteur, car il allait peut-être apprendre ce qui se passait et ce qu'il devait faire,... si toutefois on l'arrachait de ce buis de torture.

L'Annamite paraissait hésiter, pourlant il réfléchit que Minh-Kong était loin, que les forêts se trouvaient bien profondes et que le rfjp.iire de la Montagne-Noire était presque inaccessible et il répondit :

— Le commandant qui a pris Minh-Kong vouloir faire la guerre toujours. Mais y en a beaucoup forêts, et chef annamisFC !ai e bataille. Pas moyen Français venir ici.

— Oui, — dit encore Brémontier, — il est vrai que celte forteresse est solide. Pourquoi alors me persécuter ain^i, puisque je ne puis fuir?

— Moi dire au capitaine, — répliqua l'autre.

Et il s'éloigna. Il donnait le titre de capitaine à l'homme qui commandait la horde indisciplinée, unie seulement pour le mal, qui était rassemblée à la Montagne-Noire.

Le supplice infligé au prisonnier ne cessa pas. Mais il le ressentait moins.

L'enivrement qui l'emplissait le lui rendait moins lourd.

De Versac avait repris l'offensive, voilà tout ce qu'il avait retenu.

Des pirates essayaient de lui barrer la route : tentative insensée! . Mais pourvu que ses compagnons d'armes arrivassent devant ces rempart, avant qu'on ne l'ciit emmené, lui, Brémontier, entraîné plus loin.

Oh ! si ses persécuteurs voulaient l'obliger alors à les suivre dans leur nouvelle retraite, malgré leur nombre, dès qu'on l'aurait délivré de ces ceps, ces bois effroyables qui le retenaient couché, il se saisirait d'une arme...

El alors jusqu'à la délivrance,... ou jusqu'à la mort!

Mais, deux jours après, le désœuvrement, la confiance qui régnaient dans le fort construit par les pirates avaient cessé.

Des émissaires venaient d'annoncer que les Français avaient repoussé les contingents envoyés pour leur disputer l'accès de la région forestière après leur avoir tué beaucoup de monde, si bien qu'ils avaient pu atteindre sans encombre la pagode où étaient restés les blessés abandonnés précédemment par les fuyards de Minh-Kong.

Ces sym[)(ômes d'agitation ne pouvaient tromper l'officier.

L'ancien boy étant venu à passer auprès de lui, Brémontier, dont le regard trahissait la lièvre d'espérance, l'inlerpella.

— Les Français approchent, n'est-ce pas? Prends garde, Nam !...

Le bandit le regarda avec inquiétude : il avait cru le succès des pirates plus facile, et il n'élait pas bien sur de n'avoir pas commis une sottise en venant se joindre à leurs bandes.

— Moi pas méchant, capitaine, tu sais; c'est chef annamisse lui pas vouloir détacher foi. Moi parler à lui ; mais lui pas vouloir.

Il fallait qu'il fût bien peu sûr de l'avenir, puisque maintenant il s'excusait auprès du cnptif et rejetait sur ses complices la barbarie avec laquelle on le traitait.

Mais qu'importait à Brémontier quelques jours de souffrance de plus ou de moins, si cruelle et si blessante qu'elle fût!

Ses frères d'armes allaient enfin attaquer ce repaire, et cette fois, oh! d'une manière ou d'une autre, il en répondait, ce serait bien la lin !...

l'attaque

Quoique chose autre avait aussi ranimé la force morale d'Hector Brémontier.

Il avait de nouveau aperru, il avait revu le doux et compatissant visage de Ninli.

Et celle-ci, al lâchant un long regard sur le ciptil^, dont l'uniforme n'était plus qu'une loque, dont les galons mômes avaient été arrachés par ses bourreaux dans leur haine cupide, lui avait ainsi exprimé toute la ferveur de sa sympathie.

Pourtant la bouche de l'enfant ne s'était pas ouverte.

Elle était bien trop prudente pour s'exposer à perdre de la sorte le fruit de tout ce qui avait été fait.

Qui sait si quelqu'un ne l'épiait pas?

Son regard exprimait furtivement à l'officier ce qu'elle ne pouvait dire, et son regard à lui Tin iiquait aussi; il l'avait comprise.

Elle était là à cause de lui, pour lui, au secours de qui ses anciens compagnon^, ses frères accouraient.

Ensemble, on réussirait bien à le sortir des grilFesdeces bêles féroces.

L'heure du châtiment allait sonner en même temps pour cette horde.

Les symptômes que l'oflicier de marine avait notés avec une si vive joie allaient s'accentuant.

i2;s MAiiiAf;!- DAMorn

Kn dt'pii do leur loinlc coiiHance dans l'inviilnérabililc de Imis rciiiparls, les ]»iralcs montraicnl une inquirludc de plus en plus lji.ukIi,*.

Jour tt nuit les bap;uetles sonores des veilleurs n-tenlissîM'-nl foniuic dans l'alli-nle d'un assaut imuiinent.

En Miruie temps, la surveillance la plus rigoureuse élaii. exercée envers le captif, la solidité des bois de sûreté Iréquemment vériliée.

D'abord, devant <:e luxe de précautions, un rictus de mépris amer avail ern^ sur les lèvres du lieutenant de vaisseau.

Ceux qui l'avaient soumis à ce tourment inutile savaient bien qu'il lui était impossible de laire quoi que ce lût pour se délivrer de l'étreinte de ces ceps.

La lon.uueur de leurs madriers était calculée de telle façon qu'il était matériellement impossible à celui sur les chevilles de qui ils étaient refermés, d'atteindre à la charpente qui les reliait.

Puis il les avait laissé faire avec indifférence, ne prenant même pas la peine de les regarder agir.

Nam, l'ancien boy, cessant de promener avec ostentation sa longue chevelure et ses sourcils à l'arc si soigneusement délimité par le rasoir, se montrait plus assidu.

Et son œil piteux guettait celui du prisonnier.

— Véritablement, il me demande ma protection, — seditBrémonlier, qui, malgré sa détresse, ne put s'empêcher de sourire. — En Cm de compte.: il n'est pas le plus mauvais de la bande...

Tout à coup l'écho d'une fusillade troua le grand silence de la solitude.

Hector l'n'montier se dressa alors à demi, aussi haut que le lui permellait la rigidité de ses entraves: une irradiation illuminait son regard.

Ah! s'il avait pu se mouvoir !...

A ce bruit, le gong avait retenti d'une voix déchirante, apeurée.

L'n tumulte s'était produit dans la i^.uiiison, les pirates s'élaneant par bandes aux remparts dans les blocs desquels ils avaient inanilesté jusqu'alors une si superbe conlianee. *

I,e prisonnier se vit seul, entravé malheureusement, — ou heureusement poiu- lui, cai-, dans son exaltation, il aurait été capable de quelque SuMiiiii' lolie.

Abus la silhoucite de .Ninh apparut à queh|ue distance. Ses yeux naturellement si doux étaient illuminés d'une llamme iiiti'rieure.

llans sa petite main, elle tenait son couteau à la lame étrangement recouibée et dont le tranehaul luisait, fraîchement aiguisé, — le couteau avec lerpiel elle avait marqué la traec de son passage à ceux qui arrivaient.

Elle jeta le sabre au prisonnier, avec ce seul mot : — Voilà ! (P. 125G.)

Avec lui encore, finissant d'accumplir son œuvre de sainte abnégation, elle s'apprêtait à coupc-r les liens reliant les pièces de la charpenie qui jiiainlenait les ceps...

.Mais, après le premier coup d'ell'roi, se rendant complr ipie l'ennemi était encore loin, le doï, ([ui se sonvL'nait à leiii|ts de son prisonnier, envoyait quelques-uns de ses hommes veiller sur lui.

Mnli dissimula à la hâte ce qui était à la lois son arme et son fragile

jiiT. — MAniAOE d'amouu. ^^'-

12i;0 MAIUAfiE D'AMOUR

instrument de déliviance sous sa tunique et, elio^îe naturelle dans l'émoi pcn«!ral, s'élança à son tour ver« le rempart, impatiente de savoir la vérité.

C(; n'était qu'une fausse alerte.

Mais a-t-on entendu, sous la Ir.'nésie de l'orage, la grêle galoper la terre ?

Elle s'avance, sourde, lointaine, et à cliaque instant, plus violente, plus Apre, plus disii note.

Tout à coup, elle s'él.ince, elle s'étend^ s'épand, surgit et gronde, repousse, ravage, envahit tout.

Pareille aux tempêtes du ciel, la tempête de plomb, de fer et de feu s'approchait, s'élargissait, envahissait l'espace, grondant, d'une façon sinistre, dans les forêts profondes, où les bêtes hurlantes répondaient à son fracas, par leurs rugissements...

Pâles, noircis, sanglants, des flots d'hommes affolés refluaient dans les retranchements.

Et leurs voix clamaient:

— Les Français ! les Français !

Ceux de l'intérieur voulaient fermer la porte composée de troncs d'arbres, tandis que ceux du dehors se poussaient pour entrer.

Des cris, des clameurs, un concert d'imprécations...

Ces êtres à demi barbares, qui voient la défaite, le châtiment de toutes leurs sauvageries précédentes, de leurs cruautés inutiles et lâches envers tous ceux qui tombaient entre leurs mains, ressentent une rage, un besoin de sang frénétiques.

— A mort ! — grondcnl-ils. — A mort, le Français !...

El tournoyant, les premiers culbutés par les autres, ils sont refoulés vers la place où gît le malheureux Brémontier cloué au sol. Leurs instincts sanguinaires se sont réveillés.

— Une victime rend la fortune propice ! — proclament les plus fanatiques.

— Un sacrifice humain!...

En tout cas si les Français sont encore victorieux, leur joie de leur triomphe sera ternie par la vue des restes mutilés de leur compatriote.

Et déjà ils se disputent pour les supplices par lesquels on va le faire passer avant de mourir: les plus effroyables seront les préférés.

Les glaives luisent, des mains les brandissent, prêtes à amputer les pieds, les moignons, puis les genoux et les coudes, les épaules, tuant l'houmie peu à peu, comme morceau à morceau.

Hector Prémontier considère ces êtres affamés de meurtre avec une assurance invincible. 11 voit ce qu'ils veulent et il attend. Il sera ven^é!

Mais un remous se produit.

Des voix de commandement retentissent, des iiommmes se iVaycnl un passage.

C'est le doï.

Il se refuse à laisser égorger son prisonnier, du moins à cette heure. Ce captif, c'est son orgueil, en somme, et il ne veut pas s'en priver. Quand il l'aura remis à ce chef que l'on ne voit pas, dont l'on entend seulement le nom qu'il profère et qui fait reculer tous ces bandits, alors il assistera indifférent ou joyeux à son supplice, car, à ce moment, le Ronheur-Florissant l'aura probablement récompensé.

Tandis qu'il impose son autorité, Nam, l'ancien boy, harangue seS compagnons avec toute sa souplesse insinuante de coureur des villes.

Enfin une accalmie se produit : les pirates reculent.

Hector Brémonlier est sauvé pour cette fois.

Nam alors se penche vers le prisonnier.

— Cap'taine, toi pas avoir peur, — dil-il, — moi camarade pour toi. L'officier de marine haussa les épaules avec mépris pour celte troupe

hurlante, forte seulement contre un homme désarmé, enchaîné.

Cependant, il veut reconnaître les bonnes intentions, intéressées, il est vrai, qui paraissent être dans l'âme de l'ancien boy.

— Merci, — dit-il.

Les pirates s'éloignent, ils couvrent les parapels.

Des tas de rochers sont roulés derrière la porte, avec une fièvre qui trahit l'inquiétude des bandits.

Un silence presque absolu, silence d'attente et d'apeurement plane sur la citadelle.

Soud.'tin un mot, un cri plutôt, le même dans toutes les bouches, court sur le rempart; et de partout, de tous les angles, de derrière chaque bloc, des coups de feu; un déchaînement de détonations stridentes, part, roule, éclate.

Deux pierriers de bronze se mettent aussi du concert, tirant avec rage, avec fureur, criblant les arbres.

Le mot jailli de toutes les bouches, Hector lîrémontier l'a entendu, l'a compris.

— Les Français !

Et son âme se dilate. Tout vibre en lui.

Dans un besoin d'action, de lutte, il essaie de s'arracher à l'étreinte meurtrière qui le paralyse; il se tord, laisse de sa peau aux arêtes du bois.

Hélas î c'est en vain.

I2lil MAlUACi: D'A MO en

— Oli! desserrer ces ceps! — tiiomle-l-il.

Des sonneries de clairon paivimeiit jusqu'à lui. Il les connaît, il en perçoit la signification.

Les aulres obéisscni à cette voix de cuivre, ils exécutent des ordres qu'elle leur transmet; ils courent au danger, aiïrontent la mort.

Et lui, lui seul, demeure là, impuissant, inaclif...

Au dehors, les Français sont arrivés en vue de la forteresse.

Défiant les balles, de Versac a mis son cheval au galop de chasse et, rapidement, il lait le tour des remparts : on dirait qu'il passe une revue, à voir son assurance.

Il juge la position réellement très forle.

Impossible de l'enlever d'un coup de main.

C'est donc un siège en règle à entreprendre.

Malice, à qui se sont joints quelques aventureux compagnons, profitant d'un mouvement qui a attiré sur le gros des troupes toute l'attention des assiégés, a poussé une pointe hardie presque jusque sous les murs du fort.

Et il a retrouvé la croix de Sainl-.Vndré tracée par la petite Annamite.

— Ninh est entrée ici, — s'écrie-t-il avec exaltation. — Y est-elle encore?

Comment s'en assurer?

Il se souvient que, à chacun des endroits où la jeune fille s'est arrêtée, elle a deux fois gravé le signe convenu : d'abord avant d'arriver, semblant dire :

— Je suis entrée ici.

Puis après, ajoutant, en quel(|iie sorte, qu'elle en était repartie.

Il fallait donc s'assurer si une croix existait de l'autre côté de ce terrible repaire.

Mais imiiossible d'y aller comme à la promenade.

Les pirates, mis en éveil par la présence insolite du petit groupe com|)Osé pai- Malice et par les « camaros », comme s'ils avaient la prétention de prendre le fort à eux tout seuls, se mirent à diriger sur eux un leu « nourri » selon l'expression favorite du mousse qui trouvait cependant et les pruneaux de digestion difficile ».

Il fallut se renfoncer dans la brousse.

Et là, invisibles, rampant presque, les malhurins essayèrent de pousser plus loin.

— A doubler le cap de cette satanée bombarde de porte! — commanda le plus ancien gabier, — et veille au grain...

MAUIACi: D'A MOI p. 4253

— Au grain de plomb! — plaisanta .Malice qui avait de l'avance et, jiour son compte, avait déjà doublé le cap rcdoulable.

De Versac avait ordonné les dispositions nécessaires, à l'effet d'opérer l'investifsenienl de la place.

Et les peaux-jaunes, apercevant les mouvements des Français, prodiguaient la poudre, sous leur feu enragé, démolissant les branchages, lasant les arbustes.

— Que c'en est une vraie salade, — gasconna le loustic de la colonne.

Grâce à celte diversion, le petit groupe des marins put de nouveau se hasarder jusqu'à la lisière du bois, de l'autre côté de la fameuse porte.

En vain, iMalice et ses camarades épluchaient-ils les arbres, l'uit après l'autre.

Pas la plus petite croix de Saint-.\ndré.

Le jeune mousse tint à s'en assurer de ses propres yeux.

Leurs recherches, prolongées, les avaient signalés, et quelques balles, envoyées à peu de distance, commençaient à sifller à leurs oreilles.

Mais l'ancien ordonnance de Brémontier ne pouvait se résoudre à s'éloigner. * .

Ninh était donc dans ce repaire fortifié, et le lieutenant de vaisseau s'y trouvait également prisonnier? Il ne pouvait se résoudre à n'en plus douter.

Il espérait qu'on retrouverait le prisonnier dans quelque hutte où l'on pourrait tomber à l'improviste, et l'enlever avant que ses cruels peaux-jaunes eussent vengé leur défaite sur lui.

Mais c'est derrière ces murs de rochers dont il faudrait évidemment faire le siège qu'il était enfermé.

Les bandits avaient mille fois le temps de faire expier, au malheureux officier, le sort qui les attendait. Et la pauvre et douce Ninh?...

Il frémissait aussi à cause d'elle, — à cause d'elle davantage peut-être encore, car la dernière marque qu'il avait relevée, tantôt, était ancienne déjà.

iN'avait-elle pas commis quelque iuipruilence, et les peaux-jaunes n'avaient-ils pas surpris quelque intelligence entre elle et !c (captif?

En ce cas, le châtiment qui avait dû lui être infligé ou celui qui lui était réservé de la part de ces sauvages exaspérés, acculés, serait certainement horrible, effroyable.

C'est ce qui le retenait à cette place, malgré les balles, s'acharnant encore à cette recherche.

4?:;i .MARIAGE D'AMOUR

— Non! non, plus licn! — s'écria-l-il enfin.

Et, puivanl ses compaj^nons, il s'enfonça dans la brousse, en criant :

— 1.0 c.'ipilainc et Ninli sont dans la t;inicre!...

Un inslaiiL après, il arrivait auprès du lieutenant-colonel et lui faisait son rapport.

— Oui, pourvu que ces bandits ne les massacrent pas! — murmura l'oflicier. — Oh! dans ce cas, cent têtes pour une. Pas de quartier!

Et, appelant le chef des auxiliaires, il lui demanda do désii^ner un de ses hommes les plus hardis.

De Vcrsac lui mil alors un drapeau dans une main et dix piastres dans l'autie pour l'engajier à bien remplir sa mission.

El, ayant fait sonner : cessez le feu, il l'envoya sommer le chef des pirates de laisser sortir de la citadelle le ou les prisonniers français qu'il détenait et, qui que ce fût, homme ou femme, manifesterait le désir de s'en éloitiner (en faisant ceci il pensait à la petite marchande).

De son côlé, il promettait de respecter la liberté de quiconque sortirait sans arme.

Et, d'autre pari, il annonça qu'il serait sans pitié pour les bandits, si Hector Brémontier, ou n'importe qui, était tourmenté par eux.

Ces déclarations, transmises par l'envoyé, avaient produit une forte impression sur les pirates, parmi lesquels Nam, l'ancien boy, était des moins lassurcs.

Mais les chefs, qui sentaient leur tête menacée, répondirent par des insultes, et l'un d'eux, traçant à la hâte quelques caraclères sur un papier, le lança au parlementaire.

Ce message contenait ces mots :

(( Au chef français :

«Tu réclames notre prisonnier : tu l'auras! Nous te Jellorons son cadavre! »

Page 1