‹ [Mariage d'amourChapitre 46 sur 109 · L.WXVII · texte numérisé non relu

L.WXVII

MUilT OU VIVANT?.

De Versac, en recevant ce message barbare, avait serré les poings dans iMi mouvement de colère indignée.

— Les lâches! — gionda-l il.

MARIAGE D'AMOUR 12b5

Et clendant le bras, pour un serment formidable, tourné vers la citadelle qui le défiait, il s'écria d'une voix éclalanle :

— S'ils ont louché à un seul cheveu de la tète de notre ami, je jure que, comme la faulx coupe les épis, le bout reau lauchcra leurs têtes.

— Oui, oui! mort à eux! — répondirent avec exaltation les soldats.

Et ce concert de voix furieuses, répercuté par les échos des montagnes, plana un moment sur ces solitudes brusquement peuplées par la guerre, — et pour la destruction.

Derrière leurs remparts les pirates, impressionnés, s'étaient tus.

Ils attendaient, ne sachant quoi.

Le lieutenant-colonel avait, à côté de lui, ses chefs de détarliements.

Dans les fourrés, les auxiliaires indigènes achevaient la conlection des échelles d'assaut.

De Yersac les fit transporter auprès des divers détachements auxquels elles étaient destinées, en passant hors de la vue de l'ennemi.

Durant ces préparatifs suprêmes, il s'entretenait avec ses lieulenanls, leur donnant ses dernières instructions.

Ceux-ci allèrent rejoindre leurs posles respectifs.

Les pirates, anxieux, attendaient toujours, blêmes, derrière leurs rclianchements, le doigt sur la détente.

De Versac tira son épée.

Les soldais avaient compris : ils s'arcboutèrent pour bondir.

— En avant! — cria le colonel.

La irompeLle retentit sonnant la charge.

Elle élait inutile. Ce fut une envolée terrible; les r;mgs parliient, elTrayanls, pareils à une mer humaine.

En même temps, sur tout le front des fortifications, ce fut un embrasement, les pirates avaient tous lâché en même temps leur coup de fusil.

Des branches craquèrent; dans les lignes d'assaut des vitles soudain se creusèrent : on se serra, et le mur vivant plus com[<act continua, — à la charge.

Mais, en même temps, une auUc raiale sililait, s'abatlani sur les rocs, celle-ci, fauchant des liles entières de peaux-jaunes, eomuie on moissonne les épis nmrs.

C'étaient les meilleurs tireurs, groupés à l'écart pai" de Veisac, (jui, ayant auparavant, par quelques coups de leu, mesuré les distances, signalaient ieur i)i'ésence et leui- intervenliun.

Chacun av.iit choisi son homme et pres(jue autant de pir;iles étainil tombés, l'ra[)pés au cou ou à la tète : des blessures hurribles.

<2:i6 « MARIAGE D'AMOCU

Maintenant le icn des peaux-jaunes était irrésulier, liésitant : toute tête qui se montrait devenait une cible que deux ou trois ijalles crevaient, à la lois, souvent.

Grâce à ces dispositions, les colonnes d'attaque avaient pu arriver sous les murs sans avoir beaucoup soulFert.

Les ccbclles étaient dressées et des grappes ardentes s'y élançaient.

Ce l'ut le moment critique.

Les tireurs furent obli-és de s'arrêter sous peine de frapper peul-être

fies amis.

Les peau\-jaunes alors, reprenant couiai^e, tentèrent de s'opposera l'invasion, repoussant, renversant les échelles clnrs^écs d'assaillants.

Lét^ionnaires, fantassins de marine, matelots rivalisaient d'ardeur et d'énergie.

Mais ces derniers, habitués à grimper dans les haubans, sautaient des échelons pour monter plus vile.

Kt plusieurs fois, déjà, ils avalent couronné le rempart, menaçant de îe déborder.

— Tchiêt! Tcliièt! — hurlaient les chels des pirates. — Mort!

mort!

Ces cris, le cré[)ilemciit de la fusillade, des sonneries ardentes de clairon déchirées par le fracas des détonations, retentissaient dans la citadelle, arrivaient jusqu'au prisonnier haletant de lièvre, de rage impuissante.

Il se tordait littéralement sur l'abominable pilori qu'il essayait d'ébranler en des élans surhumains.

11 resterait donc là, cloué à ces bois, témoin passif et déchiré du besoin <le comhalire, de seconder ses amis, ses frères, en vengeant ses longues liumilialions !

11 se cabrait, attaquant ce bois avec ses dents.

A ce moment, le visage ému, et, résolu aussi, de Ninh apparut.

Ses yeux brillaient d'un éclat cxtraoi dinaire et son jeune sein soulevait précipitannuent sa tunique légère.

D'une main, elle tenait un sabre recourbé, un sabre asiatique, imaoulé de sang; — d'où venait ce sang, elle n'aurait pu le dire : elle l'avait ramassé à côté d'un cadavre avec une hàle fébrile, sans oser même regarder l'homme dont une maripic de sang éclaboussait la lace.

Dans l'autre, elle poilail, non plus son IVéle couteau, mais un coupeeoupe à l'arête tranchante.

Elle jeta le sabre au [)rist)niiier, avec ce seul mot :

— Voilà!

L'officier de marine détourna la tète et vit que la jeune Annamite si grièvement blessée venait d'ouvrir les yeux. (P. 12(;i.)

El dans une liàlc l'ébrile, fr.ippant comme un hùcliemn, la tùlc embrasée, elle attaqua les liens qui assemblaient les bois de justice, les charpentes, le bâtis.

Poui vu qu'elle eiît aciievé avant que les bandits ne s'en apcrçussenl...

Dans >on angoisse, son outil s'égarait, iVappait à (.uix. A la fin, un des liens céda, une ti'averse éclata, se ronqiit.

i2:i8 M.\!;1AGE D'AMOUR

Elle saisil le iii.idiipr avec ses doigls, y laissant du sang, le tirant de où lé,

i"]n loiirliant la poignée du glaive qui venait de lui être lancé, Hector Dn'iiionlier avait pousst; un véritable rugissement de bonheur.

Enfin, il av;iit une arnie.

M;iiutenanl, s'il devait périr, au moins ne serait-ce pas sans se défendre : la mort n'est rien pour qui succombe en combattant.

Lorsque l'instrument de sijrelé et de torture qui l'avait paralysé jusqu'alors tomba, ébi'anlé, arraché par les mains de la petite marchande annamite, sa joie éclata, vibrante...

Libre!... il était libre...

Il allait s'élancer follement sur les pirates, les attaquer de son côté, venir en aide à ceux de ses compagnons qui donnaient l'assaut.

Il voulut se dresser; mais ses jambes, dont les cicatrices s'étaient avivées dans ses elTorls pour rompre son carcan et qui avaient perdu l'habitude de le porter fléchirent... 11 retomba.

— Ah! — lit-il avec désespoir.

Un tumulte de course, de clameurs s'élevant derrière lui, se rapprochant, lui lit tourner la tète.

Une quinzaine de peaux-jaunes se dirigeaient, en courant, de son côté : Chinois dont la tresse flottait. Annamites aux longs cheveux défaits, écume mallaisanîe de ces peuples.

Le doï les devançait, les conduisait.

I*our arrêter les progrès des Français, une inspiration infernale venait de surgir en lui.

On allait tr.iincr le prisonnier sur le rempart, et Là, dressé bien en vue des humnies au visage blanc, on soniinorait leur chef d'ari-èlcr l'attaque.

A chaque refus, un membre serait détaché du corps du prisonnier et lancé en déli, . — défi monstrueux, — aux Français.

En apercevant l'officier de marine débarrassé de ses entraves, une impiécation s'échappa de sa gorge.

Eh bien, on n'aurait pas menti ; ce serait elïeclivement nn cadavre que l'on jellerail aux Fi"anç;iis.

— .Mon! mort à lui ! — s'('cria-l-il en le désignant à ses séides.

— Allons, c'est l'heure î — nuirnuua l'olficier de marine en lisant dans leurs yeux leur détermination.

Seul contie eux lt)iis, il w\ pouvait songer qu'à vendre chèrement sa vie.

Mais riiéi'oï(iue et généreuse eiilarit (jui venait do se dévouer pour

lui?... Qu'allait-elle devenir? N'y avait-il pas assez de lui comme victime?

— Fuis! — dit-il rapidement à l'enlant. — Fuis, tandis que je vais les arrêter un instant.

Mais Mnh ne bougea pas. La certitude que toute fuite était inutile, impossible entre ces murailles closes de toutes parts, ou bien l'épouvante, la iaiblesse innée de la femme se révélant après l'acte d'héroïsme, la clouait sur place.

Les pirates étaient à quelques pas : Hector Brémontier s'élança devant elle, la couvrant de son corps, oubliant son propre danger pour ne songer qu'à celui de la jeune fille qui s'était exposée pour le sauver.

Les Peaux-jaunes avaient bondi : que valait un homme seul et une femme craintive par rapport à leur nombre?

Mais ils rencontrèrent le fer du sabre manié par l'officier.

Il s'était appuyé contre les bois qui avaient été l'instrument de son supplice et qui, maintenant, soiilenaient sa faiblesse.

L'issue de la lutte ne pouvait cependant être longtemps douîeuse.

Mais, tout à coup, une rumeur plus violente éclata sur le rempart : les marins venaient enfin de s'y établir et en chassaient les Peaux-jaunes.

A ces signes bien connus de triomphe, Brémontier avait tourné la tète dans une ivresse, certes, justifiée.

— A moi, camarades! A moi! — cria-t-il d'une voix dans laquelle il réunit toute sa force.

Mais ce mouvement devait être fatal,... il le fut <à lui-même et à celle aussi qu'il protégeait.

Un des bandits, profilant de ce qu'il se découvrait, s'était jeté à plat ventre, et, se relevant d'un élan, lui plongeait la lame d'un poignard japonais dans le flanc.

En même temps, un autre, se glissant entre lui et l'enfant, avançait sur celle-ci sa patte griffue.

Ranimée par la terreur, Ninli voulut se serrer contre son protecteur, mais elle chancela : ne pouvant s'emparer d'elle vivante, le bandit l'aurait morte; et sa lance venait de la frapper au sein.

Les yeux de la jeune fille se fermèrent, et. pareille à une plante coupée, sa taille se ploya.

Le lieutenant de vaisseau essayait de faire encore tête, mais ce n'était même plus qu'une question de secondes: ayant cessé de le redouter, ceux qui l'entouraient n'attendaient qu'un signe du doï pour se ruer ensemble sur lui, — afin de reinpêcber ainsi de se défendre, — et pour l'achever.

j2C0 MAinA(.K DAMOUR

L'écrivain ne peut suivre, aussi vite qu'il le vouvlrait, l'aile rapide des événenienis qui remportent.

Si, dans la Corlcrcsse, le sant; de Drémonticr et celui de la louclianle Ninli coulait, il ruisselait sur le rempart où les marins s'étaient établis.

Le ci'i (i'aiipcl de l'oKicier de marine était parvenu jusqu'à eux,

— Mon capitaine!... J'entends mon capitaine!

(li.'lle phrase avait à peine jailli de la bouche de Malice qu'il déi^i'ingol;iit du rempart dans l'intérieur de la citadelle, poursuivant, la baïonnette dans les reins, les pirates qui se trouvaient sur son passage.

Deux ou trois matelots l'avaient entendu et s'étaient précipités sur ses traces, lis couraient au hasard dans la direction d'où était partie la voix du prisonnier.

Et ils débouchèrent sur un des recoins du fort au moment où les l)andits, s'étant concertés, assaillaient ensemble ce prisonnier, ce blessé héroïque qui s'obstinait à leur résister.

.Malice aperçut vers la gauche Brémonlier, méconnaissable sous les lambeaux d'unifonne qui le couvraient, mais l'esté lui-même par la flamme dernière de son regard; à droite le groupe des pirates le fer levé.

11 ne réfléchit pas, ne calcula rien, son fusil partit tout seul ; dans le groupe des Peaux-jaunes un corps s'affaissa, tandis que le mousse s'élançait en criant :

— A la baïonnette !...

— Malédiction ! — rugit le doï.

A la vue des marins, ses hommes s'éparpillèrent pareils à une volée de corbeaux.

Seul, blèine de rage de voir échapper sa vengeance, le mandarin inférieur essaya de faire tète.

— Chien ! — lui cria le moussaillon.

Et, sans s'arrêter, il le cueillit en passant, avec sa baïonnette, le creva comme une outre, de part en part, et, rejetant de côté son cadavre, alla tomber dans les bras de brémonlier.

Il ne voyait plus son chef en celui-ci, l'homme auquel il était accoutumé à obéir avec respect : il ne distinguait plus que le frère d'armes, et, on peut le dire, l'ami qu'il avait craint de ne plus retrouver vivant.

— Mon ami!... uion brave ami,... — ]^ouvait seulement prononcer le lieutenant de vaisseau dans son émotion.

Cependant il faiblissait, la peite de son sang, la douleur que lui faisait éprouver sa blessure à présent que l'exaltation de la lutte suprême ne le soutenait plus, ses longues soulTrances le terrassaient.

— Mais vous êtes blessé! — exclama son ancien ordonnance.

MARIAGE D'AMOLU liîCl

— Ce n'est rien, — rcpciuiil rofficier, — à peine une égialiynure. Un peu d'eau y sulfirn.

Et, voulant rester stoïque, il s'appuya de nouveau à ces bois maudits dans Tétreinte desquels il avait été si longtemps emprisonné.

Son mouvement découvrit le corps de Ninh étendu auprès d'eux, comme sous leur ombre.

Le jeune matelot l'aperçut.

Il devint tout pâle, et se recula de deux pas, les mains comprimées sur sa poitrine.

— Ninh!... — disait-il d'une voix brisée. — Ma petite Ninb!

Il y avait dans ces simples mots, dans l'expression de son visage, une telle douleur que, même au milieu du fracas de la lutte qui continuait, ceux qui l'écoutaient en étaient profondémeul émus.

Brusquement, il tomba à genoux à côlé de la blessée... de l'agonisante.

— Ninb, c'est moi; m'entends-tu? C'est Malic, comme lu disais, qui viens te cbcrcber, te détendre, comme je te l'avais promis. Hélas! j'arrive trop tard. Mais tu es vengée, Ninb! et ce ne sera point encore assez... Mais tu ne me réponds pas... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... C'est là qu'ils l'ont frappée, les lâcbes qui s'attaquent à des femmes... à des enfants... C'est là...

\j, dçs larmes dans les yeux, avec une main pieuse, tremblanic d'affliclion, il délit les petits boutons de cuivre de sa tunique, dénoua avec une maladresse touchante le cai yèni qui voil.iit sa jioilrin'?, et chastement, secourablement, presque fraternellement, mil à nu son sein viiginal.

Avec de l'eau qu'on lui avait apportée, il lavait le sang qui coulait de sa plaie.

Et alors .-a peau d'une blancheur mate, à laquelle l'atmosphère des tropiques avait donné sou doré adouci, un blanc d'ambre, délicat et lin. lui apparut...

Combien étaient séduisantes ses formes gracieuses, ainsi découvertes dans l'abandon de son jeune corps évanoui...

•Mais si la douleur du jeune homme se trouva accrue de la perdre aw moment où sa beauté mystérieuse se révélait à lui, il n'eut pas le temps d'un regret désolé. •

Au-dessous de son sein gauche, la blessure faite j)ar la lance du pirate continuait à suinter la liqueur de force et de vie des lèvres de cette plaie ouverte par la lame large et forte, aux arêtes coupantes.

C'était dans la région du cœur.

12C2 .MAIUAGE D'AMOLH

Cel organe étail-il alleiiit, la vie frappée? Le malheureux gaiçon ne pouvait le din-.

Et, tandis qu'il époni^eait silencieusement ce sang qu'il eût voulu arrêter au prix du sien, des sanglots le secouaient convulsivement.

Ileclor Brémonlier, indifférent à ses propres souffrances, s'était penché lui aussi sur la hlessée.

11 ohserva son état comateux, l'affaissement général, la place et la dircîction de la hlcssure, et une immense et douloureuse pitié descendit dans son âme.

Hélas! la jeune fille s'était dévouée pour lui, et lui, à cette heure, frappé d'impuissance par la fatalité, devant ce nouvel ennemi ne pouvait plus la protéger, la défendre. Le mal accomplissait son œuvre et sans doute il ne pourrait jamais acquitter la dette de reconnaissance qu'il avait contractée.

Il se détourna alors.

Durant ces rapides minutes, il s'était désintéressé des suites de l'assaut, du comhat engagé.

Maintenant il y repensait... il y songeait surtout pour savoir si, ses compagnons d'armes étant devenus les maîtres de la position, il ne pourrait j)as faire appel à l'aide d'un médecin.

— Le major! — dit-il en s'adressant à un malelot qui, après avoir écarlé à coups de haïonnette quelques peaux-jaunes reflues auprès d'eux, s'approchait, tel qu'un gardien vigilant, un prolecleur de ce groupe éploré.

— On y va, capitaine, ou on va tâcher pour le moins. Et, par Notic-Dame d'Auray, si je ne passe pas, ce ne sera pas faute de bonne volonté.

C'était le marin qui, précédemment, avait fait le vœu singulier de manger maigre deux vendredis de suite, -chose difficile à la guerre... chose impossihle, avait-il jugé, pour le moment. En attendant, il invoquait la palionne favorite des marins bretons.

El il s'éloigna, après avoir rechargé le magasin à cartouches de son fusil.

^es camarades s'étaient déjà replongés dans la bataille, dans la fournaise.

Brémontier se trouvait totalement isolé avec Malice et la jeune fille.

Ils étaient à la merci d'uni.' poignée de |>eau\-jaunes désireux de venger sur eux riusuccès de leur résistance.

Malice, tout à sa douleur, eût été capable d'une poussée de rage

héroïque pour repousser ceux qui auraient été assez téméraires, assez sacrilèges pour venir troubler les derniers moments de celle qui était merle pour lui avoir obéi, par amour pour lui.

Il se serait certainement rué sur eux avec une frénésie indicilile, dévoré du besoin de leur faire expier l'allentat commis par un des leurs, envers une enfant sans défense.

Brémontier l'aurait, certes, secondé de son mieux, et il lui semblait que son sabre recourbé, ce glaive asiatique serait devenu d'un acier meilleur en se trempant dans le sang des hommes par lesquels il avait été fabriqué.

Mais il avait aussi conscience de sa faiblesse, les plaies ravivées de ses chevilles, le coup de poignard japonais qu'il avait reçu dans le flanc, plus grave qu'il n'aurait voulu l'avouer, lui permettaient à peine de se tenir debout, appuyé sur les bois entre lésais desquels il avait si longtemps gémi.

Il valait mieux prévenir le danger que d'avoir à le combattre dans une pareille occurrence.

Posant donc l'arme que Ninh lui avait apportée à côté de lui, sur la charpente de l'instrument de ses anciennes tortures, abdiquant en qiiohjUé sorte cet insigne du commandement, le sacriliant aux nécessilcs de l'heure, il ramassa le fusil que Malice avait jclé à côté de lui, en recui.naissant sa petite amie... inanimée.

Le marin et la jeune fdle, chacun dans des circonstances dilleienles, avaient veillé sur lui. Eh bien! à cet instant, ce serait lui qui veillerait sur eux.

Et, appuyé sur le fusil chargé, soutenant ainsi son corps épuise, il prit cette impressionnante et noble faction.

Au faîte, au pied des remparts, la lutte persistait, acharnée, lenaro, incessante.

Les pirates, concentrés, isolés, cerm's sur quelques-uns des bastions, acculés d'un côté sur le mur, résistaient avec un acharnement féroce.

Leurs chefs, craignant pour eux la rigueur du vain(|ueur, leur avaient annoncé que les Français trancheraient la tète de tous ceux qui tomberaient en leur pouvoir.

Et mourir pour mourir, les bandits préféraient tomber les armes à la main, dans une lutte dont les chances, en somme, étaient encore incerl-.iines, risquant de voir lléchir l'ennemi, ce qui, alors, leur permetlr.iil, sinon la victoire, au moins la fuite.

D'autres, se débarrassant de leurs adversaires à la façon du sanglier coiffé par la meute, sautaient i)ar grappes des talus, le fusil lumani.

I2C4 (MAniAGE D'AMOUR

scmanl du sang .-iiitour d'eux, <.'l en des poussées de bêles se ruaient dans la direction de Ja porte.

Mais ils se heurtaient aux blocs qu'on y avait entassés; et repoussés dans celte prison qu'ils avaient l'enuée eux-mêmes, ils se rejetaient dans toutes les directions, inconscients, alToIés, frénétiques, clamant la détresse, la fuite, la mort, ils ne savaient quoi!

Soudain le clairon relenlit viijranl au sommet du rempart et les couleurs françaises à cùlé ilotlèreiit.

A ce son éclatant, enfiévré à la vue du pavillon ti'icolore, il y eut connue un arrêt, une impression de triomphe d'une part, de slnj^eiir écrasée de l'autre. Un silence se fit.

Puis, tout à coup, du haut des murs, une ligne vivante, un flot régulier, formidable, hérissé de fer descendit : un double rang de soldats français, en demi-cercle ininterrompu, chassait devant lui la masse compacte, llollante, désorganisée des peaux-jaunes, jusqu'à la face opposée du fort où elle fut acculée — à merci!...

Quelques détonations isolées claquaient encore, de plus en plus rares.

[Jn certain nombre de pirates, ayant réussi à escalader l'entassement des rochers roulés derrière la porte, avaient sauté de l'autre côté, se jetant dans les fourrés, mêlés aux bêtes appelées par l'odeur du sang et avaient lui...

Les autres avaient jeté leurs armes, s'étaient lendus.

Hector Ijiéiiionlier suivait, anxieux, ces rapides péripéties, brûlant de prendre part à cette mêlée, mais ne Tosant, ne le pouvant pas, ayant assuiix'; uik^ lâche cl coiuprenanl qu'il s'y devait.

— Kiilin! — dit-il, lorsqu'il vit le drapeau de son [lays arboré au sommet de ces redoutables retranchements.

Mais, à la sonnerie ailée des clairons, de ces voix d'airain qui, assurel-on, réveillent les âmes, une autre voix faible comme un souille, — un souille mourant, — s'était élevée auprès de lui.

L'ollicier de marine détourna la tête et vit que la jeune Annamite si grièvcmenl blessée venait d'ouvrir les yeux.

La voix (|u'il avait cru entendre c'était la sienne.

Ses cils s'élaient relev(;s et elle avait aperçu, avait reconnu Malice^ dont les larmes sillonnaiful les joues.

Alors une rougeur lurlive avait un peu coloré sou visage : il était là, l'ami jeune et gentil, le bien-aimé pour lequel elle allait mourir. 11 était ar:ivé a temps i)onr ncurillir son dernier soulfle.

(".'était sa main, sa main si douce (jui soutenait sa pauvre tête, lourde

maI'.ixi.l; d'amoli!

L'enterrem.n. de Ninh .vr,il ou Ueu avec OM véril.bl. sol.imi.é. ,P. 121».)

d,-,;, du poids ée lu mon, cùUdl sa n.ain ,|u-dlc ..onlaU. aussi bicnfaisanle nu'unc caresse idéale sur son sein vierge...

Il élail venu à len.ps... trop lard pour l'en.pèehcr de p.nr, n.a.s a temps pour qu'elle expirât dans la joie la plus sublime et la plus sainte...

'" '"asèrpruneilcs, dans lesquelles l'approche du trépas avait mis une douceur et une clarté inlinios, se liraient sur l,u, en une express.on

icr,r, MARIAGE D'AMOIR

(l'cnivi ornent exla^ié, et cependant douloureux... puisque, hélas! elle allait le perdre... sitôt!...

Et alors ses lèvres s'étaient desserrées.

— Malic! — av.iit-elle murmuré avec son accent si joli et si étrange à cette heure,

Quelle expression dans ce seul mot! Qui rendra toute l'harmonie, la musique déchirante et douce, indicible de cette seule parole, dans laquelle toutes les sensations de son àme, à un tel moment, étaient confondues, exprimées...

— .Malic... je te vois...

Sa main brune se leva vers la tète de son ami et lentement caressa ses cheveux.

Jamais, jusqu'alors, elle n'avait osé cette touchante familiarité.

— Moi contente, maintenant... et pouvoir mourir...

Les sanglots coupaient la voix du jeune marin. Il essaya de les comprimer, n'y parvenant point.

— Non/ ma petite Ninh; non, tu ne mourras pas. Le médecin va venir, il te soignera et te guérira. Et nous t'emmènerons d'ici, et tu seras bien heureuse.

La jeune fille secoua mélancoliquement la tête.

— Fini, Malic..., médecin pas moyen guérir. Annamite lui frapper bien fort... Fini!... Adieu!... Malic, adieu...

Ses lèvres se refermèrent, comme si son cœur ayant exprimé ce qui le remplissait, se détachait maintenant de la vie ; ses paupières s'abaissèrent, marquant l'arc harmonieux de ses grands yeux qui s'éteignaient.

Puis ses longs cils, pareils à un fardeau extrêmement lourd, se soulevèrent encore une fois, se fixèrent une seconde sur le jeune mousse, et retombèrent.

Ses lèvres s'agitèrent, un mot en sorti!, à peine saisissable :

— Malic...

Puis, comme pour le sommeil, un sommeil idéal, son corps gracile s'inHijchit, sa tcle se laissa aller tout entière sur la main qui la soutenait, un souffle plus comprimé s'échappa de sa poitrine... Et ce fut tout...

Alors, dans une tension haletante, un sanglot déchirant secoua le mousse agenouillé.

— Morte!... —gémit-il. — Elle est morte!...

11 s'était abattu, dans une prostration absolue, sur le corps de îenfanl expirée. Et tout, dans ce naufrage d'une existence que, autrefois, dans

l'expansion de sa jeunesse insouciante, il n'avait peui-èlre pas cru si pro fondement atlacliée à sa propre vie, — tout pour lui disparaissait.

— Ninh!... — invoquait-il en un appel désespéré. — Ma chère petite Ninh!

Une main alors se posa sur son épaule, tandis qu'une voix afTeclueuse et grave lui disait :

— Elle est aux cieux : pour les cœurs purs, il n'y a qu'une religion comme il n'y a qu'un soleil... Mon pauvre ami, du courage, allons. Embrasse-moi, car nous ne l'oublierons ni l'un ni l'autre.

Une étreinte fraternelle unit alors ces deux hommes placés à des degrés si différents dans la hiérarchie sociale comme dans la hiérarchie militaire.

A ce moment, la voix du matelot qui venait de les quitter peu auparavant se fit entendre :

— Capitaine, voilà le major.

— Il est trop tard, — répondit d'une voix altérée l'officier.

Et son geste montrait le cadavre de la jeune Annamite, sur la poitrine de laquelle Malice, dont les larmes n'avaient pas cessé, ramenait pieusement l'étoffe dé sa tunique légère...

Le médecin prit le pouls de l'enfant, chercha à percevoir son haleine et se releva enfin :

— Elle ne souffre plus, — murmura-t-il.

Et ayant accompli son devoir, il se tourna, pour lui serrer la main, vers celui qui venait enfin d'échapper à la •.•a[)tivité.

— Mais vous-même, vous êtes blessé?...

— Ce n'est rien, — balbutia Brémonlier, qui sentait une sueur envahir son visage.

A présent que toute l'énergie qu'il lui avait fallu dépenser cessait de le soutenir, la nature reprenait ses droits, et brisait chez lui loule résistance.

Ses lèvres blanchissaient et des vertiges passaient devant ses yeux.

— Ce n'est rien y... mais ce sang-là?...

Et le médecin militaire se pencha sur lui, soulevant sa veste déchirée par les épines, tandis que, trahi par ses forces, Brémuntier s'évanouissait enfin.

La lutte à ce moment se trouvait terminée, le repaire si redoutablemont fortifié de la Montagne-Noire était aux mains des Français.

Le lieutenant-colonel de Versac, qui avait hàle de voir Brémontier, dont on lui avait annoncé la délivrance, s'était mis à sa recherche.

11 arriva comme il reprenait ses sens grâce aux soins empressés du

^208 MAlilAGK I)' AMOUR

chirurgien militaire ; et, non loin de lui, il aperçut le cadavre de Ninh sur lequel veillait Malice éploré.

A l'aspect du jeune corps inanimé, une tristesse humecta son regard.

— Pauvre enlant! — murmura-t-il en songeant à tant d'abnégation, récompensée par un tel dénouement. — Ah! la guerre est cruelle, n'estce pas, mon jeune ami?

El il serrait Brémonlier dans ses bras...

LXXXVilI

Page 1