LE DERNIER ADIEU
• L'enterrement de Ninh avait eu lieu avec une véritable solennité.
Oh ! pas de pi(iuet commandé, nul chapelet de soldats marchant des deux côtés du cercueil, le canon du lusil tourné vers le sol.
Mais spontanément toute la petite garnison.
On sait que dans les troupes coloniales il y a un peu de tous les corps de métiers.
Des charrons, des ébénistes, s'étaient présentés pour faire son cercueil, un beau et épais cercueil indigène avec des bois magnifiques.
Outre ces auxiliaires, on avait assez de prisonniers à tresse longue et à chignon pour indiquer le modèle.
Et l'on était allé abattre dans la forêt un de ces arbres appelés trac, espèce de palissandre avec lequel sont fabriqués les meubles à incrustalions de nacre, du Tonkin.
Des maçons, gagnés par l'émulation, avaient demandé à se charger du tombeau.
Et ils lui avaient édifié un mausolée splendide, dans le style du pays, en lornie de 1er à cheval au centre duquel un caveau, tel qu'un nionslre accioupi, gardait le corps qu'on lui avait coniié.
Les blocs de pierre n'avaient pas manqué, taillés sur place, par les ouvriers.
En vingt-quatre heures tout avait été prêt : on lignolerait le reste ensuite.
L'emplacement choisi était à une centaine de mètres du fort, un petit plateau rocheux ombragé de grands arbres.
Là, la jeune fille, abritée par les feuillages éternels de ces arbres à la verdure sans cesse renaissante, dormirait en paix son scfmmeil infini.
MAUIAGE D'AMOUR <269
semblant de loin veiller encore sur ce lort où, ange d'amour et de délivrance, elle était venue expirer.
Le moment de l'inhumation arrivé, huit hommes, huit soldats français s'étaient approchés.
Us avaient voulu lui faire cet honneur.
Mnh s'était sacrifiée pour eux : à eux de la porter à son dernier séjour.
Et ensemble ils avaient péniblement enlevé le cercueil : non pas que la pauvre enlant fût bien lourde.
Mais c'était le cercueil lui-même que l'on portait découvert, étant assez beau pour cela.
Derrière, pas de famille, héla? ! — la pauvre aïeule ne la reverrait plus pour lui fermer les yonx.
Mais Malice qui sanglolait à faire peine, et à côlé de lui Hector Hrémontier, pâle, ravagé par toutes les souffrances endurées et qui, revêtu uiainienant des insignes de son grade dus à la générosité de ses collègues, avait tenu à ne pas se séparer à cette heure de celle qui l'avait sauvé.
L'officier et l'apprenti marin, sur le même rang, comme deux frères pleurant celle qui n'était plus.
Drémontier marchait péniblement, par suite des plaies de nouveau avivées de ses chevilles, par suite surtout du coup de poignard japonais, reçu lors de l'assaut du fort.
Mais, ses lèvres pâles, serrées dans un effort de sa volonté, il av;iiL refoulé, surmonté son mal, résolu d'accompagner le corps de l'enfant jusqu'à sa dernière demeure, décidé quand même à ce devoir pieux, dùt-il tomber ensuite.
Mais, il en avait la conviction, il en avait la certitude, il irait jusqu'au bout.
Et son regard fiévreux s'attachait au cercueil qui emportait l'enfant.
Derrière eux, à quelques pas, s'avançait le lieutcnanl-colotiel Je Versac, tout seul, et tête nue.
C'était la France rendant un suprême hommage à l'humble enfant qui s'était dévouée pour elle.
Ensuite un groupe d'officiers.
Et derrière, des soldats, tous ceux qui n'étaient pas de service, recueillis et graves, des auxiliaires indigènes, impressionnés par ces simples et nobles obsèques...
— Allons, mon pauvre ami, soyons hommes, — avait dit Drémontier à son ordonnance, lorsque la pierre de scellement se fut refermée sur le cercueil pour le proléger de toute profanation dans la durée des âges.
Et d'une voix basse, car les forces coiiimenraient à lui manquer, il ajouta :
— Adieu, ma brave petite Ninli. A<Iieu.
— Adieu!,.. — murmura le mousse dans un sanp:lot.
Mais IN'nergie dépensée par rolficicr de marine l'avait épuisé, et il fallut le soutenir, l'aider à rentrer à l'ambulance.
Une lièvre intense l'avait [)ris, et avec la chaleur, la fatigue, sa blessure s'était fort aggravée.
Les soins les plus minutieux avaient été prescrits, d'autant plus qu'on avait à lutter contre son profond affaibli>.-fcii)cnt.
Les opérations militaires étaient leniiinées de ce côté : la possession de ce fort procurait aux Franç;iis une position formidable, un poste de surveillance et d'action qui leur permettait de tenir toute la région forestière.
Mais la lutte eiît-elle dû se poursuivre, Brémonlier n'aurait pu y prendre part de longtemps.
Ses blessures s'y seraient opposées et une longue convalescence lui aurait encore été nécessaire.
Aussi, sur les indications du major, le lieutenant-colonel de Yersac avait-il demandé son rapatriement.
Ce n'est pas que, au milieu de l'isolement dans lequel il vivait dans ce fort écarté, la présence d'Hector Brémontier, à qui l'unissait une si vive sympathie, n'eiit pour lui un grand charme.
Leurs causeries, reprises peu à peu afin do ne pas fatiguer le blessé, lui faisaient ressentir davantage encojo le regret de se séparer de lui.
Mais le lieutenant de vaisseau se trouvait dans un épuisement tel qu'il avait besoin du ciel de la patrie afin de se rétablir.
— Vous retrouverez là-bas .Maurice Donnel. Souvenez-vous qu'il vous disait que, à votre congé, M""^ de Saint-Florent et lui vous attendaient. Un séjour à la campagne finira de vous remettre tout à fait.
Maiiiice Donner:' 11 y avait longtemps que de Versac n'en avait reçu aucune nouvelle, qu'aucune lettre de lui n'élail arrivée à l'adresse de Lrémontier.
Et il éprouvait une tcriaine contrainte en prononeaut ces paroles, car ce silence l'élonnail, l'iiKiuit'tait.
L<! capitaine Donnel aurait-il été envoyé dans une autre colonie? .Mais l'arme dans laquelle il servait, ses l'onclions actuelles, tout indiiiuait le contiaiie.
Puis, n'aurail-il pas trouvé le moyen d'envoyer quand même de ses nouvelles, un seul mol?
Et de Versac affligé, pDur Brémontier, de ce silence inexplicable, ne savait s'il devait l'attribuer à quelque accident tragique, ou à une indifl'érence. soudaine, peu compatible avec l'esprit du jeune oflicier.
S'il avait reçu les journaux de Paris, ses appréhensions auraient sans doute été dissipées en môme temps qu'aggravées...
Mais dans une expédition aussi rude et aussi longue que celle qui venait de se terminer, l'on n'avait guère l'occasion ni le loisir de lire la gazette.
Et il appréhendait, pour Hector Brémontier, la Iriste existence de l'officier épuisé par une guerre lointaine et qui ne trouve, dans sa pairie, aucune famille, aucun parent au loyer duquel il pui>se aller s'as.-coir, se retremper.
— Je n'ai plus personne en France... — lui disait le lieutenant de vaisseau, semblant répondre à ses appréhensions.
— Mais madame de Saint-Florent ne vous a-t-elle pas olVerL l'hospitalité? Croyez-moi, mon cher Brémontier, la parenté ne lait pas toujours l'allection : et c'est là où il la rencontre que Thomme doit planter sa tente.
Et cherchant à intéresser le blessé à la vie :
— Qui sait môme si un loyer ne vous attend pas, sans que vous vous en doutiez, si une famille n'est pas prête à remplacer pour vous celle que vous avez perdue, M"= Berthe Raymond connaît .AI"'* de Saint-Florent, et...
Mais l'officier de marine secouait la tète.
— Je ne vous le cache pas: ce souvenir m'a souvent soutenu, fortifié au milieu de mes é|)reuves. Mais, à présent, que j'y réfléchis froidement, maintenant qu'il semble que la liberté va me rapprocher d'elle,... je n'ai plus d'espoir.
Et, la voix assourdie :
— J'attendais une double délivrance de votre venue : d'abord, m'arracher au supplice affreux que je subissais, car c'était par trop au-dessus des forces humaines ; et connne conséquence la remise de lettres de Donnel qui allaient enfin faire cesser le désespoir que j'ai apporté avec moi dans ce pays... où j'étais venu pour mourir.
.Mourir : ce mot résonna dans son esprit comme une délivrance aussi, au moment même où il parlait de la joie qu'il avait eue d'êlre arraché au supplice ignominieux qui l'aurait bieulùt conduit à celle mort.
— Oui^ — reprit-il, — insensé que j'étais, dans l'excès de mes maux, je voyais cela comme un |)aradis; une lettre de .Maurice reçue et apportée par vous et me disant, me criant : c( Venez, elle vous attend ! » El, au lieu de cela, rien, rien... Le silence, le vide d'un désert, d'im tombeau.
— Voyons, mon jeune ami, — balbutiait de Vcr.«ac, — songez donc qu'il V a quatre mille lieues d'ici en France.
Et, s'eiTorçant de sourire :
— S'il fallait que vous les fassiez à pied, avec les bracelets que vous fivcz encore aux cbevilles, vous en auriez pour quelque temps. Puis, voilà des mois que nous vagabondons à travers des marais, des forêts impraticables. Tenez, je suis stupéfait quand je vois un des nôtres décacheter une lettre. Je me dis : c'est comme les balles, dans une bataille, une sur mille.
Ces paroles, bien que volontairement exagérées, calmaient momentanément le blessé.
Maurice Donnel n'avait aucune raison, aucun molil', en effet, de ne pas lui écrire, et l'on ne pouvait raisonnablement atlribuer l'absence de toute nouvelle de sa part qu'à la défectuosité si connue du service postal.
Malice, dont l'entrain et la gaieté avaient lolalement disparu, avait repris ses anciennes fonctions auprès de l'oflicier de marine.
Le coup que lui avait porté la rnort prématurée, si tragique et si touclianle à la fois, de Ninli avait donné à ses traits une gravité étrange.
Souvent, il lui arrivait de diriger ses yeux vers le mausolée où dormait sa petite amie, celle qui l'appelait Malic' d'une voix si douce.
Alors, une larme perlait sous sa paupière, un soupir gonflait sa poitrine, et il détournait la lèle, retournait à ses occupations silencieusement.
Hector Drémonlier voyait sa douleur, et, sachant ce que c'est que souffrir d'amour, y compatissait avec une émotion, quasi une fraternité véritable.
Pauvre Malice!... il le plaignait et l'enviait presque. 11 avait vu expirer dans ses bras l'enfant ingénue qui l'aimait assez pour inourio' poufr lui, son ami, qui l'aimait assez sublinienienl pour se dévouer, pour l'a^ mour de lui, à un étranuer.
Mais, en expirant, elle lui avait donné tout ce qu'elle avait pu d'elle. Et, s'il la voyait dans la tombe, toujours gracieuse et frêle, comme la mort, pieusement, l'avait laissée, il pouvait se dire encore : « Elle m'a aimé!... d
— Taudis (jue moi?... Moi!... Ah ! que vais-je faire dans ce pays où plus personne, ni parent, ni ami, où aucune main, aucun cœur ne m'accueillera...
L'absence de toute lellrc l'avait donc brisé, anéanti...
Le médecin se désespérait : l'état d'excitation du blessé entravait son réiablissemcnt, la fièvre qui le brûlait semblait accrue et son regard avait revêtu un éclat métalli(iuc.
MARIAGE D'AMOUIl
— Ainsi tout fuit ! — murmura Brémontier devinant ses pensées. Et, regardant devant lui, vers la mer, vers l'intini, vers l'inconnu... — Et tout renaît. (P. 1216.)
Il fallut que, avec un dévouemenl louclianl, Malice, faisant taire son propre chagrin, essayât de le consoler lui-même.
A quelques mots échanges entre 13rémonlier et de Versac, il avait compris que son officier était vivement ailecté de ce ({u'il n'avait reçu aucune nouvelle de France.
Il se rappela les confidences qu'il avait été obligé de surprendre lors de l'accès pernicieux dont le jeune lieutenant de vaisseau avait été atteint.
— Capilaine, — lui dit-il, de sa voix tiisle, — voyez-vous, il faut se faire une raison. Ma pauvre petite Ninli a été assassinée par un de ces brigands...
Sa voix s'était étranglée; mais il continua :
— Cependant, vous le voyez, j'ai pris le dessus. Vous me l'avez dit le jour où nous l'avons conduite là-bas : Allons, soyons des hommes.
Hector Brémontier ferma les yeux.
Lorsqu'il les rouvrit, une éneriiie nouvelle se lisait dans son regard.
— Tu as raison et je le remercie de te souvenir : oui, il faut que nous sachions rester dea, hommes.
A partir de ce jour, maîtrisant, broyant son cœur, il s'appliqua, s'obstina à se distraire.
— A la bonne heure ! — lui répétait le médecin en lui touchant le front, — les meilleurs quinquina, coca, kola et tous a de la pharmacie, c'est encore ceci. Maintenant je réponds de vous, car après votre délivrance, j'ai craint de vous reperdre,... ce qui eût été humiliant pour moi...
Brémontier souriait.
De Versac était heureux, car, étant dans l'intimilé de son jeune compagnon, il avait un moment désespéré.
Il pressait de toutes ses forces l'envoi des pièces nécessaires à son rapatriement.
Enfin, l'ordre de son départ arriva en même temps que celui d'un convoi.
Une civière portée par des indigènes avait été préparée.
— Vous voici devenu mandarin, — lui disait en riant de Versac en la lui montrant, — puisqu'on va vous porter en palanquin.
Mais l'officier de marine était résolu à en user le moins possible.
La fatigue physique, pensait-il, était le véritable moyen de combattre la nostalgie.
Le jour du départ arriva enfin.
Tous les officiers, une grande partie de la garnison, étaient réunis auprès de la porte faite de troncs d'arbres de l'ancien repaire de pirates.
Hector Brémontier se tourna alors vers son ordonnance, debout à côté de lui :
— Allons la revoir encore avant de partir, — dit-il.
Elle, c'était Ninh, l'enfant enfermée dans son tombeau, sous les grands arbres dont le feuillage toujours couvrirait sa tombe.
Et tous deux, seuls, leur isolement étant respecté par les camarades,
les amis dont ils n'allaient pas tarder à se séparer, ils se dirigèrent vers le site isolé où elle reposait.
Le jeune mousse était profondément ému.
Lorsqu'il arriva devant la tombe en fer à cheval, il se laissa aller sur une pierre basse et se mit à pleurer.
Tout bas, il prononçait le nom de l'enfant. Il semblait lui demander pardon de s'éloigner d'elle, lui dire que jamais son chaste souvenir ne quitterait son cœur.
Puis il s'agenouilla, baisa la pierre qui scellait cette couche dernière, et, se relevant, dit à son capitaine :
— Je suis prêt.
Brémontier était troublé lui-même.
— Partons, — commanda-t-il. — Adieu, Ninh, nous ne t'oublierons pas.
— Adieu! — murmura la voix assourdie de son compagnon. — Ou plutôt : au revoir... S'il y a un bon Dieu!
Et les deux hommes s'enfoncèrent, pour la dernière fois, dans le sentier qui conduisait au fort.
Là, tous les officiers serrèrent les mains d'Hector Brémontier, celles aussi de Malice dont le dévouement les avait lous touchés.
Beaucoup de soldats, les marins qui étaient encore là, al tendant les renforts qui devaient leur permettre de rejoindre les ports de l'Annam, avaient tenu à venir, eux aussi, exprimer leurs souhaits aux deux voyageurs.
De Versac embrassa Brémontier.
— Courage ! — lui dit-il à voix basse, — et ne vous laissez pas abattre. Le destin est généreux, et il ne vous aura pas retiré du péril où vous avez été pour vous abandonner en chemin. Aide-toi, le ciel t'aidera. Et à bientôt...
Les acclamations des troupes éclatèrent...
La petite caravane escortant le lieutenant de vaisccau et Malice, qui avait obtenu de ne pas le quitter, s'enfonça alors dans la forêt, refaisant en sens inverse le douloureux voyage dont le sang de l'officier de marine avait tant de fois marqué les étapes.
Malice retrouvait les signes incrustés sur les arbres par la petite Annamite qui avait payé son amour et son dévouement de sa vie.
Et, parfois, il les montrait à celui qui, sauvé, grâce à elle, par elle, toujours se souvenait.
Brémontier se proposait d'exprimer sa reconnaissance au vieux bonze
1276 MARIAfîE D'AMOUR
qui, on i-ciTK'lf;int sa lellrc an lieutenant-colonel de Vcrsac, avait avancé et assuré l'œuvre de sa libéiation.
Mais, lorsqu'il atleip;nit enfin la pnjrode isolée, il ne trouva plus que le disciple du vieil ermite.
Celui-ci avait accompli sa tâche, et son corps, enveloppé seulement d'une natte, reposait dans une clairière isolée dans laquelle, au déclin du jour, venait mélancoliquement chanter la tourterelle grise.
Quelque temps après, ayant retraversé les marais, première station de son cruel calvaire, revu Minh-Kong, où il avait été fait prisonnier, Hector lirémonlier arrivait enfin à Hanoï.
Là, après une semaine d'un repos bien mérité, il prenait place avec Malice sur une chaloupe à vapeur, emportant avec eux de nombreux blessés que l'on rapatriait.
Et, arrivés à Ilaïphong, ils s'embarquaient tous deux sur le grand transport de VÉlal, V Annamite, dont la peinture blanche et gaie semblait les convier à l'espérance.
Lorsque, les ancres retirées, l'immense vaisseau commença à se mouvoir lentement, s'avançant vers la mer. Malice, qui n'avait plus son ancienne gaieté de jeune mousse insouciant, debout sur le gaillard d'arrière, concentra ses regards vers la terre qui peu à peu disparaissait, s'éloignait, s'cfTaçait...
— Ainsi tout fuit! — murmura Brémontier devinant ses pensées. Et, regardant devant lui, vers la mer, vers l'infini, vers l'inconnu...
— Et tout renaît.