EN FRANCE
Devançons le navire qui ramène Hector Brémontier dans sa patrie.
Son voyage est long encore.
Quarante jours environ de navigation, à la vitesse moyenne de douze à ({uatorze nœuds.
Sept ou huit ports d'escales à visiter, soit afin de prendre d'autres blessés, des malades, des mallieureux dont une partie ne reverront pas cette terre natale tant désirée, — soit afin de renouveler la provision de nourriture fraîche nécessaire à l'énorme population de douze cents êtres humains entassée entre ces murs de bois, — soit pour refaire une autre
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provision aussi, celle du charbon que dévore le monslre qui gronde dans les flancs du bateau et le pousse en avant.
Toutes les races humaines, tour à tour visitées, eflleuréus par le navire vagabond : Tourane, Saigon, la race jaune; ensuite arrêt à Singapoore, le cap de Bonne-Espérance de l'Asie, où se mêlent les races jaune et aryenne dont nous sommes issus, Singapoore, admirable point stratégique occupé par les Anglais, naturellement; ensuite Ceylan, l'île dans laquelle la légende place le paradis terrestre, actuellement l'île des pierreries, des rubis de sang et des topazes vertes, et des saphirs célestes dont ruissellent les boutiques des trafiquants indiens; ensuite, encore, Ohock et la race noire où la coquetterie fait couvrir de chaux la tête des indigènes afin de rendre les cheveux couleur de filasse; puis Suez où l'on entre dans le canal; Port-Saïd, — le port du lion, — cité de mcrcanlis, dans le sable, où les musiciennes valaques attachées à l'orchestre du casino jouent indilTércinment, dans la même soirée, l'hymne national de chaque nation qui a, ce jour-là, un navire de guerre dans le port.
Après, plus que la Méditerranée à franchir, la Méditerranée aux colères furieuses battant ses rivages déchirés.
Mais que tout cela est long à parcourir !...
Et tandis que Brémontier, ayant sans cesse, devant son esprit, cette formidable interrogation : « que vais-jc voir? que vais-je apprendre'/ » compte les jours et écoule passer les heures que pique la cloche du bord, revenons à celle dont le souvenir jamais ne quitta sa mémoire.
Berthe Raymond !
Nous avons laissé la fille de la nouvelle lady Warder alors que, dans l'hospitalière et malheureuse villa de Saint-Germain, la douleur implacable tordait son jeune corps.
Le cruel poison versé par l'ancien forçat, le sinistre Alexandre, continuait à accomplir son œuvre.
En vain, la jeune fille, chez laquelle la nature se révoltait, luttait-elle contre le mal.
Les ravages s'accentuaient chaque jour.
Elle, dans une chambre, Mignonnette, dans une autre, chacune d'elles avançait de son côté vers sa fin.
On' les avait séparées afin que l'agonie de l'une ne fût pas aperçue par l'autre.
Celle de Mignonnette était silencieuse, résignée, — cllu [«araissail être déjà la mort.
Les dernières et pâles clartés que l'on découvre encore dans les yeux des malades avaient déserté les siens.
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Le sang avait fui de ses veines dcssécliées.
Ses lèvres sur lesquelles se jouait autrefois, si délicat et si frais, un incarnat si fin, telles que Ton eût cru deux pélales de rose, semblaient deux feuilles sèches que la fièvre, une fièvre intérieure, corrodait et brûlait.
Pas une plainte, pas un mot d'amertume, ni même de regret, ne s'exhalait de sa bouche meurtrie.
Oui, il semblait que déjà elle n'existât plus.
Parfois, seulement, de ses yeux décolorés, une larme lente, lourde, glissait sur sa joue, indiquait seule que l'âme n'avait pas abdiqué tout à fait, qu'elle sentait et qu'elle se lamentait...
Douleur que l'on devinait déchirante en la voyant muette.
Et elle apparaissait le plus souvent, cette larme éloquente, lorsque la main de son fiancé, prise à la sienne comme pour lui donner de sa force, de sa santé, de sa vie, un sanglot convulsif secouait sa poitrine.
Elle ne le voyait pas. Mais elle le sentait au tremblement agitant cette main dont la pression lui disait :
— Je suis là, Mignonnette, c'est ton ami, c'est ton fiancé... et il pleure !
Et imposant silence à son désespoir, il cueillait alors, respectueusement, religieusement, cette larme amère dont la saveur lui était douce et cruelle.
Parfois aussi la main tremblante de Jacqueline Delbeau, sa vraie mère, la mère volontairement sacrifiée, ou celle de M"'' de Saint-Florent l'essuyait.
Les deux nobles femmes, unies dans une même désolation, se devinaient unies aussi dans un commun amour dans le cœur de celle qu'elles auraient presque eu le droit d'appeler leur commun enfant, chacune lui ayant prodigué d'elle tout ce qu'elle avait pu.
Mais celle qui était la plus à plaindre moralement, c'était peut-être Berthe.
Auprès d'elle, pas un parent, pas un ancien ami.
Rien que des étrangers.
Sa mère?... enfouie parmi les agrestes verdures de FÉcosse, elle se laissait bercer par le charme cndormeur d'une vie large et voluptueuse.
Et parfois, seulement, en un réveil alangui, Léona se disait qu'il y avait longtemps qu'elle était sans nouvelles de Berthe.
En provoquer? à quoi bon?
S'adresser à un tiers? Elle ne le voulait pas, étant résolue à mettre
un abîme infranchissable entre certains souvenirs importuns de Paris et sa nouvelle situation.
Il n'était donc personne pour pleurer de vraies larmes sur le lit de douleur de cette enfant?
Il y avait, il est vrai, Hector Brémontier que le désastre de son amour avait rejeté dans de lointains dangers.
Mais, captif à cette heure des peaux-jaunes cruels, il subissait les plus âpres tortures et son avenir à lui-même était bien incertain.
Accablé dé maux, il invoquait son image, ignorant qu'elle-même à cette heure s'acheminait, hélas! vers son déclin.
Et rendu à la liberté, l'infortuné, angoissé, regrettant presque d'avoir survécu à toutes ses épreuves, ignorant de tout, se disait que puisque Maurice Donne!, lui-même, ne lui avait plus écrit, c'est que, pour lui, tout était bien fini.
Ni la mère de Berthe, ni les serviteurs restés à son hôtel du boulevard Haussmann n'avaient donc été prévenus?
Un motif que nous dirons plus loin devait faire durer cet isolement, cet abandon de la jeune fille de la part de tous ceux qui la connaissaient en dehors de la famille Saint-Florent.
Mais, en attendant, une raison bien précaire en apparence, et cependant formidable, devait condamner Berthe Raymond à ce délaissement.
Bien mieux elle obligeait même de laisser ignorer à ses domestiques, à Jean Touraille qui, sous le nom de François, s'était si violemment épris d'elle, le lieu de son séjour actuel.
Berthe n'était-elle pas la fille de l'ancienne Léona d'Ercourt?
Eh bien! n'était-il pas vraisemblable que si les domestiques de la jeune fille apprenaient ce qui lui était arrivé, ils avertiraient sa mère?
Et, dans ce cas, qu'arriverait-il?
— Si méprisable que soil une femme, — pensait M""' de Saint-Florent, — une mère nourrit toujours et malgré tout des sentiments de mère.
Or, la veuve Raymond, apprenant la maladie de sa fille, que ferait-elle ?
Son premier mouvement, même avec l'égoïsme dont elle était cuirassée, serait un mouvement de pitié, d'affection.
Ce serait le cri de la lionne blessée dans l'instinct maternel.
Elle accourrait pour voir. sa fille.
Arrivée à son ancienne demeure du boulevard Haussmann qu'apprendrait-elle ?... Et alors se posait d'elle-même cette interrogation : pourrait-on laisser l'ancienne courtisane franchir le seuil, pénétrer sous le toit honnête et respecté de la famille Saint-Florent?
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Après toutes les inraïuies dont elle s'était souillée, tout le mal qu'elle avait essayé de faire, toutes les actions monstrueuses, lâches et viles dont elle avait assumé la responsabilité inéluctable, serait-il possible qu'elle s'en npprocliàt seulement?
Et alors quoi?...
On lui dirait :
— Votre fille se meurt, votre fille agonise ici, mais, au nom de la malédiction qui pèse sur vous, vous ne la verrez pas!
Non, cela était éi^alcment impossible.
Ah! si la vérité avait été connue, si l'on avait su que le poisoii qui terrassait .Mignonnette et Berthe avait été versé par l'ordre de l'affreuse, — et trop belle créature, — ah ! c'aurait été alors le cas de l'appeler, au contraire.
C'aurait été! bonne et terrible juâlicc de la conduire dans cette demeure une fois de plus remplie de deuil à cause d'elle.
Il aurait fallu la placer à la porte de communication qui reliait les deux chambres, changées bientôt, sans doute, en deux chapelles ardentes.
Et là de lui dire :
— Regardez.'.,. A droite un lit de mort. A gauche une autre couche où plane également le trépas.
Et, la tenant là :
— Ici, celle dont vous aviez précédemment tout fait pour détruire la vie, celle que vous avez tuée. — Là, votre fille... que vous avez tuée! Oui, vous-même, vous, sa mère, vous !... Comme elles étaient ensemble et qu'il fallait exécuter vos ordres, l'assassin, stipendié par vous, n'a pas hésité... il n'a pas reculé, il leur a versé à toutes deux le même poison. Entendez-vous, comprenez- vous : vous avez assassiné votre enfant!...
Ah! oui alors, quel châtiment, quelle vengeance, dût-elle se traîner sur le parquet, se battre la tête aux murailles.
Et si son cœur était tellement desséché qu'il n'y eût même pas de place pour ce regret affreux, pour ce remords... eh bien, ce serait encore une confrontation utile, car elle lui montrerait au moins que, en frappant une famille innocente, elle avait frappé le peu qu'elle possédait de famille, elle qui un jour tiaînerait ainsi sa vieillesse déshonorée et flétrie sans une affection, sans un a|»pui...
Après cela, on aurait été (juitte pour brûler des parfums purificateurs partout où elle avait j)assé, afin d'eilacer les traces de ses pas, — et s'il était possible jusqu'à son souvenir.
Mais on ignorait cela.
Alors, lourdement, sa tétc se balança. Il chercha, autour de lui, un fauteuil sur lequel il alla tomber... iP. 12S7
LIV. 161. — MICHFX MORPHY. — MARIAGE D'AMOOn. — J ROUFF ET C'*, ÉDIT.