‹ [Mariage d'amourChapitre 49 sur 109 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

— La mère de celle malheureuse enfant ne doit pas approcher d'ici, — avait dit le premier, avec fermeté, M. de Saint-Florent.

Et celle qui lui avait pardonné avait incliné la tête.

Oui, car il est des profanations trop monstrueuses.

Voilà pourquoi Berthe Raymond était d'abord restée à la villa de Saint-Germain sans qu'aucun avis en eût été donné chez elle.

Il est ainsi, parfois, des situations inextricables.

Si l'état de Berthe eût été moins grave, on l'aurait emmenée chez elle.

Mais le mal avait tout de suite pris un caractère si menaçant que tout transfert aurait été mortel.

La fatalité l'avait donc clouée chez les Saint-Florent, qui avaient pour eux le témoignage de leur conscience et celui des médecins. Ils prodiguaient à la jeune fille tous les soins donnés par un père et une mère à leur enfant.

Pourtant le développement des symptômes morbides les faisait s'entre-regarder parfois, se demandant intérieurement :

— Que devons-nous faire?...

Et celle amère perplexité venait s'ajouter au deuil qui les menaçait du côté de Mignonnette.

Faisant violence à la révolte de sa délicatesse, à tous ses sentiments insurgés contre une telle possibilité, M""' de Saint-Florent avait eu le courage de faire allusion, seule à seul, avec son mari, à la venue de l'infâme Léona.

— Jamais! — murmura encore .Al. de Saint-Florent.

— S'il le faut, pourtant! — gémit la noble créature. — Ce ne sera pas notre croix la plus lourde.

Et elle répéta :

— 11 le faut...

M. de Saint-Florent s'était retiré, allant errer à travers la forêt, dévorant les larmes sillonnant ses traits ravagés.

11 allait perdre sa fille... et l'abominable marchande d'amour, dont le souffle souillait tout ce qu'il touchait, allait apporter dans son logis l'outrage de sa présence.

Et tout cela à cause de lui, à cause de ce passé qui renaissait touj ours ! . . .

Il sentait que c'était à le rendre fou.

Lorsqu'il rentra, tard, à la villa, la nuit approchant, il croisa le docteur Sylvain, arrêté à quelque distance du perron, avec un inconnu.

Il faisait sombre.

— One se passe-t-il? quelle aggiavalioii?... — g('ii)il l'infortuné père ne tlistingu.ini que la silhouette du second personnage.

Un iioiivc-m praticien appelé sans doute télégraphiquement devant une complication, une crise dernière...

Le docteur Sylvain s'avança vers lui, suivi de l'inconnu.

M. de Saint-Florent demeura immobile, écrasant de sa main fermée les convulsions secouant sa poitrine.

— Monsieur de Sainl-Flurent, — prononça le jeune docteur de l'jisilc, — pardonnez-moi si, dans les douloureuses circonstances que nous traversons, je vous présente un étranger, un de mes amis...

Le comte le regarda, le visage rigide, l'œil un peu hagard.

L'excès d'angoisse qu'il venait de traverser n'était donc point justifié, puisque le docteur Sylvain montrait une telle indépendance d'esprit.

M. de Sainl-Floreut était presque choqué de l'initiative un 'peu déplacée d'un homme plus circonspect d'habitude; comme si, alors que l'aile de la morl s'étendait sur son toit, il aurait, lui, le cœur à se prêter à de banales présentations.

Le mari d'Arletle se rendit compte de ses pensées, car il ajouta :

— Je n'aurais pas pris une telle liberté dans les pénibles circonstances actuelles, si monsieur n'ét;,il un de mes anciens condisciples, à lu Faculté.

M. de Saint-Florent se dit alors que ce préambule n'était que pour le pré[»arerà une nouvelle irop pénible, et il ferma les yeux.

— Rassurez-vous, — reprit son interlocuteur s'apercevant de son trouble, — grâce à Dieu rien de plus grave ne menace M"* iMarie ni son amie. iMais mon ami a embrassé la carrière de médecin de marine, il a séjourné longtemps dans nos colonies et son avis pourrait nous être précieux.

AL de Saint-Florent respira.

— Dans ces régions, — reprit le docieur Sylvain, — il a été à même d'étudier les populations indigènes, leurs procédés de médecine et... leurs poisons.

Le regard abattu du comte de Saint-Florent rayonna dans l'obscurité.

— Ah! venez, alors; venez vite, — dit-il d'une voix liévreuse.

Et sans un mot de plus, gravissant nerveusement les marches du perron, il s'enLinça daik; le corridor.

— Marciions, — dit le médecin de l'Œuvre.

Deu\ minutes après, le médecin de marine était au chevet de Mignonnette.

Il l'étudia rapidement, alla compléter ses observations auprès de Berthe.

Puis, s'adressanl à son ami :

— As-tu conservé un peu de ce toxique?

— Pas beaucoup; grâce encore à ce que je l'ai économisé. Le reste a servi à des analyses. Assez cependant pour s'empoisonner.

— Donne.

Et arrêtant le mari d'Ariette :

— Envoie chercher de la teinture de rocou.

En possession du restant de l'eau dont avaient bu Berthe et Mignonnette, il la regarda, la tlaira, et parut remarquer une odeur légèrement vireuse.

Puis il attendit.

M"'*= de Saint-Florent et la véritable mère, la mère anonyme, pourrait-on dire, et, d'autant plus sublime de Mignonnette, prévenues, étaient réunies avec le comte auprès du médecin.

Haletants d'abord, ils éprouvaient tous maintenant une surprise et une déception en lace de son inaction.

Enfin, le docteur Sylvain reparut, porteur d'un flacon empli d'un liquide d'un rouge orangé.

Ce médicament étant peu employé dans les pharmacies modernes où il n'existe guère que comme assortiment, il avait mis longtemps à le découvrir.

Le médecin de marine, sans dire un mot, en versa quelques gouttes sur le creux de sa main pour s'assurer de la qualité du médicament.

— Un peu vieux, — dit-il, — mais à défaut d'autre...

Et, sans ajouter un mot, portant la carafe à ses lèvres, il la vida d'un trait.

— Malheureux ! — s'écria son ami.

Et il voulut lui arracher la carafe.

Son ancien condisciple sourit froidement.

— Comment pouvais-je savoir si c'est bien , si c'est exactement le poison que je soupçonne si je n'en bois pas moi-même?

Et remarquant que quelques gouttes s'étaient rassemblées au fond du récipient dont il ne s'était pas démuni, il les absorba rucbre. Le docteur Sylvain était pâle.

On voit parfois, ainsi, des héros méconnus, ignorés...

— Tiens, je te rends ta carafe, à présent, — lit avec un enjouement forcé son ami. — H n'y reste plus rien, je l'assure.

El, se tournant vers les parents de Mignonnette :

— Je VOUS demande pardon si je n'ai pas demandé un verre; mais il reslail trop peu de liquide pour le gaspiller dans des transvasements.

— llélas ! lu es bien empoisonné, — murmura le mari d'Ariette, anéanti. — La preuve n'est déjà que trop faite. Et, quoi que tu aies en projet, je tremble, vois-tu.

Et, en effet , il tremblait à cause de l'impuissance dans laquelle ses maîtres et lui s'étaient trouvés pour guérir les deux infortunées victimes que ce toxique avait laites déjà.

— Allons donc ! Comment faire sans cela? Je viens de procéder à la seule analyse qui puisse me fixer.

Maintenant, ceux qui venaient d'être témoins de l'acte téméraire, héroïque, que nous venons de rapporter, observaient le médecin colonial, pâles, bouleversés.

L'épouvante, après ce qu'ils avaient déjà vu, était entrée en eux.

Et ils se demandaient si le drame lugubre qui se déroulait dans ce logis n'allait pas encore s'élargir, s'aggraver.

Le visiteur avait tiré sa montre.

Il suivit un moment la marche des aiguilles.

Puis, au docteur Sylvain :

— Prends mon pouls.

— Oh ! — fit celui-ci.

L'artère battait avec une violence frénétique

— Prends garde ! — murmura-t-il.

Il disait cela, et il pensait qu'il était désarmé. Son ami esquissa un sourire... très faible. Tout à coup, il pâlit affreusement.

Et sa montre échappa de sa main impuissante...

— Mon Dieu ! — gémit M"' de Saint-Florent.

M™' Delbeau s'était précipitée vers le médecin de l'asile.

— Oh! sauvez-le î — suppliait-elle remplie de pitié pour celui qui, afin d'essayer de secourir son enfant, n'avait pas hésité à s'empoisonner lui-même.

Le docteur Sylvain était anéanti.

Il se reprochait de n'avoir pas empêché son camarade de mettre à exécution son fatal projet, oubliant qu'il n'en avait pas même été prévenu.

Il y avait bien le flacon de teinture de rocou resté sur la table à portée de sa main.

Mais, dans son émoi, il n'avait pas demandé comment il devait l'employer.

— C'est une fatalité!... — murmura-t-il.

A cet instant, le médecin de marine entr' ouvrit péniblement ses lèvres roidies.

— Le flacon!... — souffla-t-il d'une voix éteinte.

Son ami comprit et, tout angoissé, lui passa le flacon empli de liqueur routée.

D'un elïort nerveux, il le porta à sa bouche et le vida à moitié.

Alors, lourdement, sa tête se balança. II chercha, autour de lui, un fauteuil sur lequel il alla tomber, le flacon de teinture de rocou toujours tenu dans sa main crispée, — sa main qui n'avait plus eu la force de porter une montre et qui , maintenant, conservait, pareille à une grifi*e plantée sur une proie, cette bouteille,... car c'était le salut, c'était la vie !

A présent, une sueur abondante perlait à ses tempes, sortait de tous ses pores, une sueur rougeâtre, aurait-on dit, semblable un peu à la liqueur qu'il venait d'absorber.

Ses membres étaient agités de brefs frémissements qui, parfois, plus violents, secouaient tout son corps.

Son bras se souleva de nouveau portant le flacon de rocou à sa bouche, et il en but encore une gorgée.

Puis, il le tendit au docteur Sylvain dont la sueur baignait aussi le front, sueur de mortelle inquiétude et d'angoisse d'autant plus grande qu'il était d'avance frappé d'inertie.

Un moment se passa encore.

Puis un profond soupir souleva la poitrine de l'expérimentateur comme s'il retrouvait un souffle près de lui échapper.

— Je suis mieux, — inurmura-t-il enfin.

Alors une irradiation passa dans les yeux à l'orbite creusé par les veillées et les larmes de Jacqueline Delbeau.

Ce médecin, ce héros, venait de s'empoisonner devant elle, et, grâce à ce remède, revenait à la vie!... Il pourrait donc en être de même de son enfant.

Le téméraire expérimentateur eut encore recours à la liqueur d'un rouge orange que la transpiration semblait réellement reporter à sa peau.

Son amélioration s'accentuait.

Il put bientôt s'exprimer avec assez de facilité.

— Voilà l'analyse faite , — dit-il à son camarade avec son calme sourire.

Et, après un instant de repos, ayant baigné son visage, sa tête tout entière dans de l'eau fraîche :

— Je ne m'étais pas trompé, et je viens de renouveler simplement

1288 MARlAGr: D'AMOUR

une expérience que j'avais déjà tentée au Para, après d'autres, — et réussie, puisque je suis en vie.

El s'adressant à son ancien condisciple :

— Le manioc et le rocou poussent à peu près dans tous les pays inlerlropicaux. Le premier, dont on fait le tapioca, sert, à l'état naturel, à la nourriture des populations indigènes. Wais, par suite d'une décomposition, il recèle assez vite un poison d'une extrême violence. Le rapprochement de l'arbre à rocou de la plante qui produit le manioc a porté à employer ses graines pour combattre les premiers effets de ce poison. Mâchées à temps, elles réussissent à peu prés toujours. Ce fait, inconnu, je crois, en Kuropc, et que j'ai pu vérifier, m'a conduit à l'expérience que Ton vient de voir.

Et continuant son explication, que chacun écoulait avec avidité, car des existences dépendaient de ce qu'il allait ajouter :

— Or, le poison qui a été mélangé à l'eau contenue dans la carafe que je vous conseille de briser, ce doc bui dont il y a cinq ou six espèce>^, à peu près analogues, contient un peu d'opium et beaucoup d'extrait concentré du toxique contenu dans le manioc et obtenu on ne sait trop comment.

Et s'adressant aux parents de Mignonnette :

— L'opium étant mis là surtout afin de paralyser le malade, le forcer à s'assoupir, l'empêcher de provoquer des secours, le manioc est le véiitable ennemi à combattre. Et avec la teinture de rocou, j'espère que nous en aurons raison.

C'était donc le salut.

La mère de Mignonnelte, se jetant alors à genoux dans un mouvement spontané, lit à haute voix une de ces prières parties du cœur, devant lesquelles on se lait, respectueux, ému, si sceptique que l'on soit.

11 restait encore assez de teinture de rocou dans le flacon pour commencer le traitement.

Le médecin de marine en fit prendre une demi-cuillerée à café à chacune des malades.

Mignonnette avait à peine desserré ses lèvres sans couleur, lorsque la cuillère d'argent fut glissée entre elles, et le liquide y coula lentement, comme s'il eût été donné à un corps déjà privé de vie.

Lorsque ce fut au tour de Derthe, dans un clTort, elle but avidement ce qu'on lui présentait, se rattachant avec ce qui lui restait d'énergie à cette exist-ence qu'elle se refusait à quitter.

On allait commencer «iiisi par de très petites doses. -*

Graduellement l'on augmenli.-rail.

Auprès de vous. .1 ny a plus de héros sur les champs de bal^e Je m'appelle Maurice Douuel et je vous oflre mou am.tie. (P. K-'O.)

Le médecin de marine pronul d'envoyer à son ancien camarade de la teinture plus Iraîche et plus active qu'il avait fabriquée lui-même dans

les i)avs de production. ., . , •

La tienne, tu sais, - lui dil-il en plaisanlaiit, - l ai bien cru un moment qu'elle me laissait en roule:., de l'autre cùle.

M. et M- de Sainl-Florent, Jacqueline Dclbeau se sentaient déjà allégés, l'espoir naissant enfin en eux.

^(^2. — UARIACE d'aMOLR.

4290 MAinAf.K 0 AMOL'R

On devine les prévenances dont ils accablaient le courageux praticien, dont l'abnégation tranquille et docte égalait les exenriples les plus fameux.

Affaibli comme il l'était malgré tout par l'épreuve effrayante qu'il venait de tenter, on voulut qu'il passât la nuit à la villa au lieu de rentrer à Paris.

— Restez! — supplia M"' de Saint-Florent, — votre vie c'est le salut de ces chers enfants.

La bonne nouvelle s'était promptement répandue parmi le personnel de la villa et celui de l'asile.

Chacun voulait voir le médecin qui, au péril de ses jours, avait trouvé le remède qui guérirait M"* Marie et son amie.

Du moins chacun, parmi ceux qui se répétaient ces heureux propos, croyait-il à cette guérison.

— Ah! si M. Maurice était là? — se disait-on.

Mais enchaîné par son service, dont il remplissait les obligations la mort dans l'âme, il ne pourrait revenir à Saint-Germain que le lendemain.

Le sort n'avait pas voulu qu'il partageât aussi vite que les autres cet espoir qui lui aurait cependant fait tant de bien.

Lorsqu'il revint le jour suivant au matin et qu'on l'eut mis au couranl -les événements de la veille, une larme au bord des cils, il dit ces seuls mots au médecin colonial :

— Auprès de vous, il n'y a plus de héros sur les champs de bataille. Je n'appelle Maurice Donnel et je vous offre mon amitié.

— Et moi je suis Charles Daury, et mon jour de plus grande joie sera celui où j'aurai aidé mon cher ami Sylvain à rendre sa fiancée à un officier dont le nom est déjà si glorieux !

Kl les jeunes gens, soldats du devoir tous les deux, se donnèrent l'accolade.

AU BOULEVARD IIAUSSMANN

Tandis que, grâce à la terrible expérience tentée par le médecin coloni.il el aux études faites par lui dans le? régions des tropiques, un nouveau traitement est appliqué aux victimes de Léona et qu'un mieux,

cependant bien faible, semble se produire, retournons au boulevard Hau?smann.

On se souvient que Berlhe Raymond, en sortant de chez elle, n'avait pas dit où elle allait.

François, c'est-à-dire Jean Touraille, avait donc attendu sans inquiétude jusqu'au soir.

Sa maîtresse était sortie, quoi de plus naturel?

La passion étrange qui s'était emparée de lui, lui faisait rechercher \e "oisinage, la présence de la jeune fille.

Il vivait double, à vivre dans son atmosphère.

De là, le zèle .vigilant, le zèle inquiet qui faisait de lui le meilleur des serviteurs.

Contrairement au sort des heureux de la terre dont le seul ennui vient souvent des gens à gages qui les entourent, Berthe Raymond, abandonnée par sa mère, aurait pu se laisser aller au cours de la vie sans aucune préoccupation tracassière, si un souvenir n'avait pas été caché en elle.

Le dévouement attentif, fait d'amour contenu, de passion secrète de Jean Touraille veillait pour elle et sur elle.

Aussi jaloux qu'il fût de la présence de la jeune fille, la durée de sa sortie ne l'avait d'abord pas affligé, pas inquiété, le jour où elle était allée à Saint-Germain.

Berthe ne pouvait vivre sans cesse enfermée, n'est-ce pas?

— Et ça lui fait du bien, à cette enfant, de prendre un peu l'air, — se disait-il.

El il avait goûté, comme compensation, la béatitude du domestique dont le maître est absent, et qui se trouve chez lui dans le décor somptueux dont il ne peut jouir d'ordinaire.

Donnant aux autres domestiques des besognes qui devaient les occuper loin de lui, il était .lllé s'enfermer dans la chambre de Berthe.

Là il retrouvait le parfum, parfum discret, dont elle se servait, et comme l'odeur flottante, légère de son corps.

La fenêtre entr'ouverte, le grand écran de fine mousseline brodée, faiblement gonflé par le zéphir tiède, tamisait, à ses yeux, la clarté du jour et le vert reposant du feuillage des arbres de l'avenue.

Il s'assit dans un fauteuil, pénétré, empli d'une félicité intime, non loin de la fenêtre, dans cette chambre de jeune fille où il n'entrait jamais lorsque Berthe était présente.

Dans un sentiment de pudeur innée qui contrastait si étrangement avec les mœurs de son indigne mère, Berthe préférait confier l'entretien

1292 MAHIACE DAMOL'Il

de sa cliambre à ses gervanles, et pour donner ses ordres à son intendant attendait généralement d'en être soilic.

Jean Touraille, c'est-à-dire M. François, n'y venait guère oslensiblcinenl (|iie pour s'assurer que le service avait été bien fait.

— Voyons si mademoiselle n'aura à se plaindre de rien, — disait- il aux loiiiines de chambre.

Et il inspectait minutieusement toute chose, s'assurant qu'aucun grain de poussière ne restait nulle pari.

Alors, comme il faisait durer son séjour dans cette chambre, ce lieu d'élection, ce paradis, — et cet enfer, — dont il n'aurait jamais voulu sortir!

Et il êlait venu s'y enfermer en ce jour où l'absence de Berlhe l'assurait que rien ne viendrait l'y troubler.

Empli de sentiments confus, il aspirait les effluves flottant en l'air sous les draperies, les tentures.

C'était quelque chose de la jeune fille qu'il y retrouvait.

Et d'un œil vague, il contemplait ces rideaux luxueux, ces mousselines claires, transparentes, ces soies chatoyâmes, ce nid exquis de jeune fille en qui une maturité charmante se révélait.

Tout cela était à lui pour l'heure.

Son esprit évoquait alors celle qui animait, qui donnait la vie à ce cadre ravissant et troublant à la fois.

Ah! pourquoi n'occupait-il dans ce fauteuil, dans cette chambre, qu'une place usurpée?

Pourquoi n'aurait-il pas droit de cité dans cette chambre, dans ce sanctuaire, puisque son cœur, conformé comme le cœur de tout autre, avait vibré auprès de celui de la jeune fille?

Parce qu'il était domestique?...

A cette pensée, une larme de rage apparut au bord de sa paupière.

Eh bien! ce rôle infime, ce rôle méjjrisé de domestique auquel le sort injuste l'avait condamné, n'avail-il pas permis, au contraire, à la jeune iille de constater la constance, la fidélité, la délicatesse de son amour?

N'avait-elle pas eu mille occasions de juger ce qu'il aurait pour elle de prévenances, de tendresse, de soins quasi paternels.

Mais non! Tout cela serait en pure perle.

Jamais lierthe n'apercevr.iit, ne comprendrait celte dépense de dévouement.

Pour elle, il accomplissait sa lâche, el elle le récompensait par son salaire el quelques égards.

Elle le payait, — et il lui louait ses services. Et ils étaient quittes.

— Oh! — gémissait-il, — être domestique, écraser, broyer, comprimer son cœur !...

Et il froissait, il meurtrissait, sous ses doigts vigoureux, réloffe du fauteuil dans lequel il s'était enfoncé, le fauteuil que Berlhe avait l'habitude de prendre, auprès de la fenêtre.

Le soir arriva tandis que, immobile à cette même place, des pensées tumultueuses naissaient peu à peu dans son cerveau de fou.

Ne ferait-il pas bien, puisque son amour était véritable et que son bras était de force à imposer sa volonté, ne ferait-il pas bien de crier, de déclarer cet amour à la jeune fille...

Seul à seule dans cette chambre, à la tombée de l'ombre comme maintenant, après avoir aussi, comme maintenant, éloigné tout le monde !

Et si elle le repoussait, si elle s'indignait, si elle menarait de le chasser, eh bien, il se souviendrait que, dans la lutte, il était terrible.

El il lui imposerait cet amour rejeté par elle, cet amour devenu do la fureur alors, et du crime.

— Ce sont des choses... ce sont des chaînes qui lient à j.imais, — grondail-il dans l'ivresse sourde de son exaltation.

Et l'intendant, le factotum, le valet avait passé la main sur son front, pour se rappeler peu à peu à la réalité.

Jl avait alors constaté l'approche de la nuit.

Le pseudo François resta un moment à regarder l'ombre entrant par la fenêtre ouverte.

Puis il se dressa.

— Elle va rentrer, — se dit-il.

Et craintif, peureux, comme un voleur il quitta cette chambre. Mais l'heure s'avançait et Berlhe ne paraissait pas. Les domestiques s'étaient réunis à l'oflice pour le dîner en attendant le retour de leur maîtresse.

— Elle dine peut-être en cabinet particulier, — dit le vaJet de pied.

Elle, c'était M"« Berthe Raymond.

Cette phrase cynique, brutale, produisit l'efTet d'un coup de :outeau sur François.

Son regard glacé tomba sur l'insolent.

iMais le mal élail lait.

Afin (Je n'être pas remarqué par ses collègues, il s'efforça de maîtriser ses impressions.

Mais il n'avait plus faim.

Il voyait ce que l'autre domestique venait de dire : la jeune fille franchissant le seuil d'une de ces salles réservées de restaurant d'où une femme toujours ressort flétrie...

Elle quittait son chapeau, dégrafait son mantelet et, souriante, s'asseyait à une table vis-à-vis ou à côté d'un homme jeune et beau sans doute, et elle trempait ses lèvres roses dans le Champagne.

Cette pensée, brusquement plantée dans le cerveau de l'intendant, lui fut intolérable.

Il se versa coup sur coup plusieurs rasades de vin.

— Oh! — grondait-il intérieurement, — j'aurai mon tour à présent...

Et ricanant, intérieurement :

— Telle mère, telle fille, parbleu! Etais-je donc bête !... Quelque chose lui barrait l'estomac : il ne pouvait plus manger. Il se dressa, quitta la table et sortit de l'office.

— L'intendant est parti, la patronne fait la noce; il reste une bouteille de cacheté! — glapit le valet de pied qui, un moment auparavant, avait accusé Berthe de dîner vraisemblablement en compagnie galante, puisqu'elle n'était pas encore rentrée.

François entendait une chanson à boire venir de la cuisine.

Cette joie l'énervait, poussait sous son crâne des bouffées de colère, de passion furieuse.

Les appartements, délaissés par la domesticité tout entière réunie à l'office où elle menait grand tapage, étaient déserts, remplis d'une ombre impressionnante, étrange, celle des choses délaissées.

Il était seul dans leur vide; il était maître!

Seul! Seul!

Une sorte de rugissement mal contenu s'échappa de sa poitrine.

Seul !

L'homme n'est pas né pour la solitude, et il voulait Avoir, il voulait ravir, prendre sa compagne.

Laquelle?

— Elle!... — grondait-il dans la tempête gonflant ses veines. — Elle!... Est-ce que je ne la vaux pas, après tout?... Kreira, autrefois, m'a bien trouvé digne de son amour, elle pour qui j'ai tué un homme. Et je ne l'aimais pas autant cependant.

Et, martelant son front de ses deux poings abattus ensemble :

— Tandis que celle-ci, je l'aime follement! El c'est ce qui fait ma faiblesse, ce qui me rend lâche !

11 marchait à grands pas, ses talons sonnant sourdement sur les tapis qu'il écrasait.

— Lâche!... Ah ! non, je ne le serai plus, je ne veux plus l'être. Et je le lui montrerai bien, face à face.

Il ricana terriblement.

— Face à face !

Le loup se dévoilerait alors.

il ferait luire ses crocs, happerait sa proie.

11 était arrivé devant la chambre de la jeune fille, le sanctuaire où sa pudeur se réfugiait.

François en ouvrit la porte à deux battants d'une secousse violente qui fit craquer les boiseries.

— Place au maître!... Il n'y a plus de valet!

Et il s'arrêta : un respect, une terreur innés le clouaient là, sur le seuil.

— Ah! — fit-il enfin pour se fouetter, — il a raison l'autre. Est-ce qu'une fille honnête n'est pas rentrée à cette heure?... Elle est à courir le guilledou, parbleu!... Damnation!...

Et fou, les mains crispées, effréné, il se lança, il se rua sur le lit virginal de la jeune fille, et s'y jeta avec des morsures — et des pleurs.

Combien de temps resta-t-il ainsi?

Il l'ignora toujours.

Mais, brusquement, un bruit de voix tumultueuses, avinées, venant de l'antichambre, parvint jusqu'à lui, secoua sa frénésie, sa folie.

C'étaient les voix des autres domestiques : l'un d'eux, même, fredonnait un air de café-concert.

François, Jean Touraille, dressa son buste, l'œil hagard.

On s'approchait de la chambre, on allait venir.

Ses camarades, ses inférieurs, allaient le surprendre, allaient être témoins de la crise qui l'avait jeté là; ils allaient apprendre, saisir sou affreux secret.

D'un bond, il sauta à terre, l'oreille tendue.

Les voix s'approchaient.

Ils étaient plusieurs qui chantaient d'une voix épaisse ;

Adieu pauvre, adieu pauvre Carnaval!

La rosière est au plus mat !

La rosière est au plus mail...

L'ancien soldat, l'ancien prisonnier évadé, conriprit qu'une scène ignominieuse, insultante, se préparait.

Les domestiques pris de vin et le croyant éloigné, parti, venaient outrager, souiller de quelque profanation qu'il ne pouvait deviner, le sanctuaire, le lieu de retraite et de recueillement de la jeune fille.

Tout son sang alors reflua au cerveau de l'intendant.

La profanation dont il venait de se rendre coupable lui-incme disparaissait à ses yeux.

Il venait de subir un accès de folie.

Sa passion était responsable, était coupable; non lui.

Mais supporter que ce gioupe aviné vînt profaner cette chambre, oh ! jamais!...

Une porte latérale donnait sur le cabinet de toilette, et de là, sur un couloir de dégagement.

Jean Tourailles'y élança.

Et, ouvrant violemment la porte d'un petit salon, sorte de boudoir précédant la chambre de Bertlie, il surgit devant la troupe ivre.

— Où allez-vous? — siflla-t-il d'une voix terrible.

A son apparition inattendue, les autres reculèrent. Puis, celui qui les avait entraînés, le valet de pied qui, le premier, avait émis une opinion déshonorante sur sa maîtresse, prit la parole.

— . Uù on va? tiens... — grogna-t-il, — on va où on va, pardiennc.

El il s'avança en se dandinant avec lourdeur.

— Rentrez dans vos chambres ! — commanda Jean Touraille frémissant. — Demain nous réglerons ça!

— C'est ben à la chambre que nous nous rendons. Mais dans la nôtre, bernique! Allons, en avant! et zut pour l'intendant ce soir!

Et, pour donner l'exemple, il se remit à chanter :

Adieu pauvre, adieu pauvre Carnavall La rosiéie est au plus mal!...

— Misérable ivrogne! — clama Touraille.

Et il se plaça devant le laquais.

Celui-ci qui, quoique jeune, était très vigoureux, le regarda avec un sourire indécis.

— Voyons, laisse-nous passer.

— Non! Mille tonnerres... Non!

— Tu sais, l'intendant, tu commences à nous embêter.

— Vous êtes ivres, vous dis-je. Ilentrez chez vous et demain je lirerai cela au clair avec le sommelier. Tas de brutes 1

— Le premier qui fait un pas, un geste, je le brùle. ^P. 1298.)

— Le sommelier, il fait son somme. Il sait pas supporter le vin, ce qu'est pas dii;ne d'un vrai sommelier. Et maintenant, assez causé! Laissenous passer, monsieur l'intendant, ou je cogne.

Et, sans plus attendre, il se lança, les bras repliés pour la détente vers le pseudo-François qui n'avait pas reculé d'un pas.

L'intendant vit le laquais arriver, prêt à s'abattre sur lui: il s'effaça, obliqua de côté, évitant l'attaque et, tandis que l'autre rencontrait le 163, — MARIAGE d'amour. 163.

vide, son poing s'abattant avec force sur la lempe de son agresseur le faisait chanceler.

— Nom de.... — grogna l'ivrogne.

Il se remit et essaya de revenir sur l'intendant.

Mais celui-ci se rappela qu'il était Jean Touraille et, se souvenant des principes de boxe française et de chausson qu'on lui avait inculqués au régiment, décocha au creux de l'estomac du domestique un coup de semelle qui résonna sourd, pareil à un coup de battoir sur du linge.

— Ouf! — soufda le domestique.

Et, sous un coup de poing lui venant il ne savait d'où, le touchant en coup de bélier sous le menton, il ploya et s'abattit sur le tapis.

— C'est lâche ! — grinça alors une voix de femme, celle d'une laveuse de vaisselle.

— Oui, c'est lâche! — ripostèrent les compagnons du domestique que François venait de terrasser et qu'il maintenait sur le sol.

Et tous s'élancèrent pour délivrer le vaincu, donner une leçon à cette espèce d'empêcheur de danser en rond, de factotum.

François comprit que cette fois il risquait d'avoir le dessous.

Il se rappela que, depuis l'attentat dont M'"' Raymond avait été victime et au sujet duquel il était si bien renseigné, Berthe avait toujours un revolver chargé au chevet de son lit.

Se dérobant à la masse d'assaillants qui allaient lui tomber dessus, il s'élança dans la chambre de la jeune fille.

Les autres s'apprêtaient à l'y suivre.

Mais il était agile dans le danger.

D'un bond, il avait reparu; et, debout sur le seuil, il braqua son arme sur eux.

— Le premier qui fait un pas, un geste, je le brûle.

— Même un pas en arrière?... — balbutia le laquais qu'il avait jeté à terre et qui se relevait péniblement, tout tournant autour de lui, maintenant que l'effet de l'ivresse s'augmentait en lui.

Les moins gris battaient en retraite, impressionnés terriblement par les six cartouches tournées vers eux.

— Dehors!

C'était maintenant le ton cinglant du maître, du chef. François comprenait que, muni de l'arme qu'il tenait toujours braquée sur la troupe que la terreur commençait à dt'griser, il pouvait tout

oser...

— Dehors tous! Et à demain !...

Déjà quelques-uns, voyant que les choses étaient allées par trop loin.

balbutiaient de vagues excuses, ayant peur de perdre leur place, la bouche empâtée...

L'intendant les congédia, les suivant dans leur retraite comme un dogue suit un troupeau.

Et lorsqu'ils furent rentrés, séparés chacun dans sa chambre, lors"que tout bruit se fut éteint dans la vaste demeure, François, prenant son front à deux mains, se laissa tomber sur une chaise en murmurant :

— Non, non, ce qu'ils ont dit, ce que j'ai pensé, n'est pas possible. Mais alors, que se passe-t-il? Que fait-elle donc et où est-elle?

XGI

LE KIFF

Le lendemain matin, les domestiques, coupables du tumulte de la veille, revenus des fumées du vin, commencèrent à se rendre compte de la gravité et des conséquences de leur scandale.

Que ferait Mademoiselle, lorsque l'intendant l'aurait mise au courant des incidents dont ils avaient été les auteurs?

Dame, après une scène d'un tel caractère, ils avaient tout lieu d'appréhender sa réception qui serait vraisemblablement la dernière.

Aussi, les plus compromis, blêmes et pâlis par la mauvaise nuit qu'ils avaient passée, firent-ils leurs malles d'eux-mêmes.

Et ils bougonnaient, se rejetant la responsabilité les uns sur les autres.

Vers sept heures, ils se présentèrent devant Jean Touraille, M. François, et lui demandèrent à être réglés.

— De suite ! — répliqua celui-ci d'un ton sec.

11 avait lui-même le visage affreusement défait.

Toute la nuit, il l'avait passée à veiller.

Berthe rentrerait bien, avait-il calculé. 11 voulait être là pour la recevoir, faire peser sur elle le reproche muet, implacable de ses yeux.

11 mettrait dans son regard, son regard de domestique condamné au silence, une telle éloquence, qu'elle serait forcée de comprendre.

Mais les heures si lentes, les heures interminables de la nuit s'étaient écoulées, et la fille de Léona n'avait pas reparu.

i'ar moments, des appréhensions, des inquiétudes, la peur de quelque malheur, d'une catastrophe imprévue, avaient assiégé le veilleur.

1300 MARIAGE D'AMOUIl

Mais il les avait repoussées avec un ricanement amer.

Uu malheur?... Allons donc!... ;

N'était-elle pas la fille de Léona?

Bon chien chnsse de race, — murmurait-il avec une angoisse

pitoyable réellement chez ce malheureux, ce misérable, ce déchu, dont les instincts grossiers étaient restés bons, malgré tout, et qui eût été capable de se relever par un amour pur et sain.

Jusqu'à ce jour, — se disait-il, — elle devait avoir eu une liaison secrète. Pas roHicier de marine, il était parti. Mais un autre, parbleu, suivant les exemples de sa mère.

Fatiguée à la fin de se cacher, elle étalait cette fois cyniquement sa honle, son déshonneur.

Il n'en douta plus lorsque le jour parut sans que Berthe fût rentrée.

Quant à supposer un malheur, il n'y pensait plus, il n'y voulait plus

penser.

Aussi, dans quelles sombres dispositions d'esprit, dans quel écrasement de son être était-il quand les auteurs de l'algarade de la nuit se présentèrent devant lui.

Il les paya sans mot dire, et eux s'échappèrent aussitôt.

On aurait dit qu'une fatalité, un désastre venait de s''abattre sur cette maison dans les vastes pièces vides de laquelle erraient à peine un ou deux domestiques, pareils à des âmes en peine.

La matinée s'écoula. iJerthe n'avait pas reparu.

— Ce n'est pas possible, il lui est décidément arrivé quelque chose, — se dit François.

Il fallait aller trouver le commissaire de police : c'était scabreux!

Mais il y avait tant de canailles parmi ces rastaquouères qui recherchent les jeunes femmes et les jeunes filles riches !

Berthe Raymond avait certainement été assassinée par un Prado ou un Pranzini quelconque afin de lui voler ses bijoux.

Un morne désespoir, à ces suppositions, traversait l'âme de l'intendant.

H ne tenait plus en place.

Il donna quelques ordres aux deux seuls domestiques qui ptaient restés, leur annonçant qu'il se disposait à aller prévenir la police lorsque le souvenir d'une recommandation que lui avait l'aile autrefois la jeune fille vint l'arrêter.

— Si je venais à rester absente deux ou trois jours, ne vous en inquiétez pas, — avait-elle dit.

La fille de Léona avait adressé ces paroles à François un î\près-midi

OÙ, sous une poussée de découragement, elle ûiait allée rendre visite aux religieuses du couvent où s'était écoulée son enfance, avec l'intention d'y passer quelques jours, d'y faire une retraite ignorée de tous.

Cet ordre revenait à ce moment à l'esprit de Jean Touraille, mais il lui donna une signification toute différente.

— Parbleu! — pensa-t-il, — elle avait déjà son particulier à ce moment-là.

Et fermant les poings, menaçant ce rival inconnu :

— Ah! malheur!...

Il était probable qu'ils avaient du filer en Italie, ou en Suisse, ou en Espagne, ensemble, courant les hôtels, traînant l'existence des créatures qui en sont là.

Et lui l'aimait, et il continuait, il continuerait à l'aimer, malgré tout, et cela sans avoir même le droit de le lui dire, car elle le jetterait à la porte, comme un chien, comme un valet qu'il était... *

Un sanglot convulsif secoua alors sa poitrine, et il mordit son mouchoir pour que les deux domestiques ne l'entendissent pas.

Pourtant, nu bout de quelques jours pendant lesquels il se traîna de la chambre de la jeune fille à la porte, comme s'il venait y guetter, y flairer sa venue, il se rendit sans trembler chez le commissaire du quartier.

Ses angoisses qui lui étaient revenues et sa jalousie l'avaient décidé.

Si rien n'était arrivé à Berlhe Raymond, les recherches de la police auraient au moins pour conséquence d'interrompre ses ébats amoureux.

Et une joie violente l'emplissait à celte pensée; il y voyait comme une sorte de vengeance.

Le commissaire de police écouta sa déclaration, lui demanda des détails et prit des notes.

Dans la journée son rapport parlait pour la Pivfeclure de police.

On sait cofnmunément que la police de sûreté n'a rien à voir avec les commissariats détachés dans les divers arrondissements de Paris.

La première opère en dehors et au-dessus des seconds.

Un journaliste a même prétendu que les c jmiuissaires de police sont filés, surveillés eux-mêmes par des agents spéciaux.

Un joli monde où la confiance règne, on le voit!

Quoi qu'il en soit, la réponse que l'on reçut an commissariat fut que l'on faisait le nécessaire.

Le lendemain, François se présenta de nouveau au commissariat de quartier ainsi qu'on l'y avait invité: ce fut le secrétaire du commissaire qui le reçut.

— On fait le nécessaire, mon brave, — lui transmit-il.

1302 MAIUAGE U'A.MOUFl

— Alors, monsieur le sous-commissaire, je n'ai plus besoin de revenir?...

— Non, mon ami, — répondit avec mansuétude le a. chien de commissariat », flatté de s'entendre appeler « monsieur le sous-commissaire ». — Puisque je vous dis qu'on l'ait le nécessaire.

L'intendant se retira se demandant quel pouvait bien être ce fameux nécessaire que l'on élait en train de faire.

11 voyait surtout qu'il ne lui était plus indispensable de revenir.

Et ceci le soulageait d'un poids terrible.

C'est qu'il ne s'était décidé, malgré tout, qu'après une longue hésitation à se mettre en rapport avec les policiers.

Pourvu que, sous M. François, l'intendant de M"= Berlhe Raymond, ils ne reconnussent pas Jean Touraille, ou le fameux Maréchal, si l'on préfère.

11 s'était bien regardé à sa glace, avant de tenter ce pas redoutable^ avait peigné avec soin ses favoris de domestique, revêtu une tenue bourgeoise très digne, tout en noir, avec un petit collet, la cravate blanche indicatrice de l'homme de livrée, afin de se présenter plus gravement et ne pas inspirer de soupçons.

Néanmoins il « n'en menait pas large ». Et il ne se fit pas dire deux fois qu'il n'avait plus à revenir.

Maintenant une prostration l'avait saisi.

Il restait confiné dans l'intérieur de la maison, ne se montrant pas aux fenêtres, ne bougeant plus.

Les deux domestiques qui étaient restés suffisaient à l'entretien des appartements tant que la maîtresse de la maison était absente.

François avait évité, d'abord, de revenir dans la chambre de Berthe.

Cela lui faisait trop de mal.

Puis attiré quand même, il y rentra, s'assit dans le fauteuil bas qu'elle avait l'habitude de prendre près de la fenêtre, le gentil siège favori de Berthe.

11 lui sembla alors voir des hommes à mine équivoque auprès de la maison. Mais lui était invisible derrière les rideaux de mousseline.

— On dirait de la secrète! — murmura-t-il. El un frisson courut sous sa peau.

Il regarda encore; ces individus s'éloignaient.

Au même moment, la cuisinière sortait, allant aux provisions, et ils se dirigeaient vers la boutique de la fruitière établie au coin de la rue de Miromesnil, où elle se servait, afin de se rencontrer avec elle et la faire causer.

MARIAOE D'AMOUR i:{03

Lorsque la cuisinière rentra, elle ne dit rien à l'intendant de la conversation qu'elle venait d'avoir; la scène qui avait marqué la première nuit de l'absence de Berthe rendait les autres domestiques peu communicatifs, inquiets vis-à-vis de lui. '

Il ne sut donc pas que la maison était surveillée.

Le parquet instruit, par la plainte de M. de Saint-Florent, de l'empoisonnement dont Mignonnette et sa nouvelle amie avaient été victimes, avait éparpillé ses soupçons sur tout le monde.

Du côté des habitants et du personnel de la villa Saint-Germain, comme de VŒiivre de la mère et de l'enfant; tout n'était que dévouement et affection.

Restait à voir du côté de Berthe Raymond.

On commençait à faire une enquête de ce côté lorsque l'intendant François avait porté sa déclaration au commissariat.

De là la réponse préfectorale : « On fait le nécessaire. »

C'est-à-dire : « Ne vous occupez de rien, laissez-nous agir. »

Et l'on agissait, se demandant, à bout d'hypothèses^ si le coup ne venait pas du boulevard Haussmann.

Mais l'intendant ne bougeait pas, tel qu'un gardien fidèle.

La cuisinière, se disant que tout se sait, ne tarissait pas d'éloges sur lui, afin que le bruit en vînt à ses oreilles et qu'il ne la fit pas renvoyer, lorsque mademoiselle serait retrouvée.

Et la police, la justice, toute l'autorité de France était convaincue que l'on avait en M, P'rançois l'intendant, le serviteur, le citoyen le plus respectable du département de la Seine et même d'ailleurs.

Soupçonner en lui le terrible Jean Touraille, jamais î

Son humeur sombre augmentait.

Maintenant qu'il y était revenu, il ne quittait plus la chambre de Berthe.

Il y vivait dans son parfum, dans son souvenir.

En même temps, il s'était mis à boire.

Il buvait des alcools, solitairement, portant parfois sa bouteille dans la chambre de la jeune fille, ayant fermé la porte du boudoir qui y aboutissait de façon à en écarter les domestiques.

Ceux-ci, se souvenant encore de leur incartade, se taisaient, se faisant petits, silencieux.

Rien ne troublait donc les songeries taciturnes, les exaltai ions cachées de François.

Il entrait par le cabinet de toilette dont il portait toujours la clé sur lui et s'enfermait.

1304 MAHIAGE D'AM(JUU

Nul ne venait ainsi l'importuner, l'arracher à ses rêves, à ses solitaires ivresses.

Quand les vapeurs de l'alcool opéraient, qu'elles envahissaient son cerveau et le terrassaient» dans la lourdeur de sa pensée il cherchait le lit où ne se posait plus 'l'empreinte du corps de la jeune fille.

Les jambes flottantes, il s'en approchait.

Et il s'agenouillait, pleurait.

Là, en des rêveries passionnées, il évoquait l'image de la jeune fille.

iMais bientôt l'alcool ne suffit plus à la fièvre de ses sens.

Il se souvint du temps qu'il avait passé en Algérie.

Il se rappela une drogue terrible dont un Arabe, rencontré chez Krcira, lui avait appris à f;iire usage.

C'était le kifr.

Le kilî, poison dangereux.

— En le fumant, — lui avait dit l'Arabe, — tu verras le paradis de Mnliomet.

El, en effet, les visions les plus voluptueuses lui étaient apparues. Mais ensuite, quel écrasement!

Ce souverwr lui revenait.

— Oui, voilà qui vaudra mieux que toutes ces boissons, — se dit-il. Et il sortit.

Il se rendit rue de Rivoli oii sont installés des marchands maures ou juifs.

A prix d'or, il se procura ce produit pernicieux.

11 l'avait enfoui dans sa poche, soigneusement, comme un avare, et il se hâtait de rentrer.

H était resté à peine une heure absent, donnant aux gens des environs l'exemple d'un gardien vigilant pressé de reprendre son service.

Après un coup d'œil sur les appartements, afin que les autres domestiques ne pussent pas soupçonner ses intentions, il courut s'enfermer dans la chambre de la jeune fille.

Là, se jetant sur les tapis, il bourre le fourneau de l'étroite pipe qu'il s'est procurée, en même temps que la mystérieuse drogue dont il l'emplit.

Il l'allume de sa main tremblante.

Et les premières volutes de ftimée s'envolent, bleuâtres, vers le ciel de lit, — vers les cieux qui bientôt s'ouvriront pour lui.

— Berthe!... murmure-t-il. — Berlhe!...

Une Qdeur fade et énervante plane dans la pièce.

MAUlAiiE DAMOUR

'11,1,1 iiiii/iwll'i.

— Ca revient donc, ah 1 ma bonne

demoiseUe. Ah I que I. bon Dieu soit ben, ! (P. 1309.)

Bientôt, une pâleur lourde s'étend sur la face du fu.neur, ses pupilles se dilatent, et son regard reste fixe, semblant entrevo.r une .mage.

Il fume toujours.

Mainlennnt, des paroles cnlrrcoupées, vagues, conluses, pareilles à des paroles d'homme ivre s'échappent de ses lèvres décolorées. Sa pipe s'est éteinte, la drogue vénéneuse est epuisee.

Les bras de l'inlendaiil, de l'ancien soldat d'AlVique sont tendus devant lui, vers une apparition que lui seul peut voir : corps impalpable qu'il ne peut saisir.

— Berthe !... — gémit-il encore, d'une voix haletante.

Et, dans des efforts surhumains pour atteindre cette image, cette forme qui refuse d'avancer vers lui, il se cabre et se tord.

Enfin, une joie étrange, une joie paradisiaque se peint sur son visage.

Cette expression de bonheur sur ses traits ravagés, décolorés est saisissante.

On dirait le rire d'un cadavre, — si telle chose pouvait être.

Sa voix balbutie encore le nom de celle qu'il n'ose appeler ainsi en sa présence; mais avec quelle intonation pénétrante, infiniment attendrie.

— Berthe, — souffle-l-il comme un murmure. — Vous m'aimez? Et il sourit en une béatitude étrange.

Un délire impossible le pénètre.

Tout son être déborde d'extase maladive.

Puis, ses yeux se ferment tout à coup.

Sa main cherche alors, sur la tablette placée contre le lit magnifique, le poison qui vient de lui donner toutes ces sensations.

Mais elle retombe, inerle, ses yeux se ferment ; une expression de paix et de félicité sans limite se répand sur ses traits,

El il s'endort.

Il s'endort, tandis que son rêve se continue, ininterrompu, mais affiné, vaporeux, fuyant...

A son réveil, Jean Touraille se retrouva alourdi, brisé, épuisé de corps comme d'intelligence.

Il gisait au pied du lit qui portait les marques de ses crises, et ne se rendait pas compte ni de l'heure ni du lieu.

Ses regards hébétés cherchaient autour de lui.

Enfin une lueur de raison y parut.

Puis, son front se crispa : il se souvenait.

Il se releva lourdement, péniblement et se traîna jusqu'à la fenêtre pour aspirer de l'air.

Un anéantissement de plomb le chargeait, comprimait son crâne.

Mais, dans cet état, quelque chose de fort et de vivant surnageait : le souvenir !

Il revoyait tout l'étrange rêve d'amour et d'espérance qu'il venait de parcourir si longtemps, sous les fumées du kilT.

Aussi, eut-il de nouveau recours à son aide.

MARIAGE D'AMOUR i307

L'absence de Berthe ne lui pesait plus ; grâce à la drogue bizarre, il revivait avec elle, la revoyait, lui parlait, se plongeait dans des illusions morbides.

— On ne voit presque plus M, François, — rapportaient à voix basse les deux domestiques au concierge.

— Il veille !... — répliquait succinctement celui-ci, qui se souvenait de son entrelien avec M. de Saint-Florent surpris par Tintendant.

Et en disant, ou plutôt en soufflant ces deux mots, il paraissait chercher autour de lui afin de s'assurer s'il ne sortait pas de quelque coin, de derrière un meuble.

M. François apparaissait à ses yeux comme la personnification du serviteur intègre, austère, dévoué.

Un jour, pourtant, il monta une lettre qui venait d'arriver d'Angleterre « pour mademoiselle ».

Il tint à la remettre à l'intendant lui-même.

- — Vous comprenez, monsieur François, c'est pour mademoiselle ; alors je n'ai voulu la donner qu'à vous.

Le factotum le regarda avec ses yeux distendus, à l'orbite creusé, cherchant à deviner le fond de sa pensée.

L'autre hocha alors le menton, remarquant sa pâleur.

— Vous restez trop là-dedans, monsieur François. Faut vous distraire, voyez-vous, la maison s'envolera pas, sauf votre respect, et la santé, c'est le principal.

L'autre le remercia et rentra dans la chambre de Berthe dont il avait presque fait la sienne.

11 regardait la lettre qu'il tenait à la main, en reconnaissant l'écriture.

— C'est de sa mère, — prononça-t-il avec regret.

Et il la jeta sur une table légère en marqueterie où Berthe avait l'habitude de placer ses journaux, ses papiers. Léona donnait enfin de ses nouvelles.

Hélas ! c'était le rèvc fou qui cessait, c'était la réalité qui renaissait...

J308 MARIAGE D'AMOL'H

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