PREMIER REVEIL
Le médicament employé sur la recommandation du médecin de marine continuait à produire ses effets bienfaisants sur les deux jeunes et sympathiques malades de la villa de Saint-Germain.
Certes, l'amélioration était lente.
Le poison avait eu le loisir de s'introduire dans le corps, de vicier la masse du s.ing ; et l'en dégager, l'expulser ne pouvait être l'affaire d'un
jour.
Pourtant le mieux était visible.
Mignonnetle avait pu répondre par une faible pression de ses mains à l'étreinte anxieuse des mains de Maurice Donnel, de son fiancé revenu.
— Entends-tu ma voix? comprends-tu que c'est moi, dis, ma Mi^^nonnelle bien-aimée?...
Aucune parole ne lui avait encore répondu, mais un souffle, une pression de main plus ardente.
— Oh! mon Dieu!... ma vie pour prix de la sienne! — murmura l'officier.
El, encouragé par ce retour si chélif encore de vigueur chez la jeune fille, mais si significatif aussi et par les prédictions rassurantes du modeste savant qui avait étudié sur place la compositiou et les effets du terrible poison, il ajouta :
— Aie courage, ma Mignonnette aimée. Le docteur l'a dit, il te sauvera. Ce n'est plus qu'une affaire de jours, maintenant, courage et confiance.
A ces paroles, une impression apaisée et douce passa sur le visage décoloré de la jeune fille.
C'était donc bien vrai? Elle avait bien réellement entendu ces paroles consolatrices. Oui, ce qu'elle sentait en elle, si précaire que ce fût encore, concordait avec ce que venait de lui dire Maurice.
Elle ne mourrait pas, elle guérirait de cette affreuse maladie. Ah! quelles bénédictions, alors!...
Elle goiilerait enfin le repos, la félicité, avec son fiancé devenu son époux.
Ce serait le paradis réalisé.
M;»is si Mignonnette, dans le frôle réveil de sa nature, trouvait déjà la force d'aspirer à ce bienheureux idéal, ce réveil à In vie devait être plus afOrmatif encore chez sa compagne de souffrance, chez Berlhe Raymond.
Celle-ci, plus vigoureusement constituée, avait résisté avec plus d'énergie aux atteintes du mal.
Sa constitution avait saisi, avec une sorte de violence, le remède libérateur qui lui était offert.
Aussi, après quelques jours de traitement, une transformation s'était déjà opérée en elle.
On sentait, on devinait une jeunesse pressée de se défaire de l'ennemi qui la paralysait.
Un jour, après un assoupissement prolongé, il lui seinbla qu'un voile était écarté devant elle, et qu'elle revoyait... du bleu, du ciel, de la clarté...
Ses yeux habitués à un lourd crépuscule, prologue de la nuit dans laquelle elle semblait descendre jusqu'alors, ses yeux voyaient, distinguaient, vaguement, faiblement.
C'était donc vrai : on revient de là-bas, le grand là-bas à l'inconnu obscur?
I Et tout se représenta alors, tout, clair, distinct, précis; son arrivée à
Saint-Germain, la carafe empoisonnée,... et le reste.
Depuis combien de temps était-elle là?...
Elle se trouvait chez des étrangers... comme si elle était seule sur terre, que nulle famille n'existât pour elle, dans le sein de hujuelle, souffrante, éprouvée, elle put se réfugier.
Et elle pensa à sa mère.
Sa mère, séparée d'elle par une mer, et pire que cela, elle se l'était souvonl avoué, — par un abime d'indifférence^ — sa mère qui ne l'aimait point comme, d'habitude, les mères chérissent leurs enfants.
La maman Berthier qui cessait de veiller sur Mignonnette lorsque Maurice était près d'elle, — espérant, l'admirable femme, que la coninniniou de leurs âmes ainsi rapprochées par leurs mains se touchant provoquerait peut-être la résurrection de l'enfant que son lait avait nourri, — la mère Berthier se trouvait auprès de fJerthe.
Elle vit ses grands yeux s'ouvrir et se fixer avec une lueur pleine d'intelligence et d'angoisse en même temps sur les objets placés autour d'elle.
Et alors elle joignit les mains.
— Ça revient donc, ah ! ma bonne demoiselle. Ah ! que le bon Dieu soit béni !
Elle s'était avancée vers elle; et ses mains rendues tremblantes par
13iO MARIAGE D'AMOUR
rémolion, plus que par l'à-c, tlaionl tendues comme pour rendre grâce, pour l)énir et pour embrasser à la fois.
M"» Raymond allait mieux : c'était donc le commencement; Mignonnette alors aussi, Mignonnette allait donc revenir également à la santé.
Le ciel, à la fin, avait pris pitié d'eux!
— Bougez pas, mademoiselle Berthe, vous fatiguez pas, — supplint-elle comme si elle avait eu peur que, dans l'imprudence du peu de bienêtre revenu, elle ne rompît le charme.
El elle courut prévenir !\W de Saint-Florent.
— Madame la comtesse ! — lui dit-elle rapidement. — Venez vile, M"' Bcrllie va bien mieux.
— C'est le commencement! — murmura la noble femme en jetant, pour la suivre, l'ouvrage qu'elle maniait tristement.
Et, levant les yeux vers l'azur :
— Ah ! Dieu!... sauvez ces enfants!
La généreuse créature, dans l'effusion de son amour, elle que le sort n'avait pas faite mère, embrassait dans ces mots tous ceux qui souffraient sous son toit.
Une minute après, elle était auprès de Berlhe.
— Vous êtes donc remise, ma chère enfant?...
La jeune fille la considéra avec une expression de reconnaissance cl d'affection extrêmes.
— Oui, — fit-elle d'une voix à peine distincte. — Merci!...
H faudrait pouvoir traduire la signification de ce « merci » dans cette bouche de malade qui n'espérait plus rien.
— Si vous saviez comme vous nous rendez heureux, — reprit M"« de Saint-Florent. — Nous ne vivions plus ; plus une heure, plus une minute de paix n'a été dans cette demeure depuis le malheur qui vous a frappée, vous et notre Mignonnette.
Et, se penchant sur sa jeune tête ravagée par la maladie:
— Permettez-moi de vous embrasser? Tenez... il me semble que cela va nous porter bonheur.
Une émotion extrême fit palpiter le cœur de la malade.
Ah! il lui était doux de rencontrer des âmes aussi bonnes, aussi tendres.
Mais, en même temps, quelque chose assombrit ses yeux noirs agrandis par les fièvres qui, tant de jours, l'avaient brûlée.
C'était un souvenir.
Enr.oïc celui de sa mère.
M"'= do Saint-Florent, si exquisement prévenante, on pourrait presque dire si angclique qu'elle fût, n'était, hélas ! pas celle dont la présence fait toujours tant de bien,
La jeune fille eut envie de lui dire :
— Je voudrais voir ma mère !
Mais elle ne l'osa pas,
M"'^ veuve Raymond lui avait dit : « Les Saint-Florent sont nos ennemis )). Et sa pensée lui revenant tout entière lui remettait ces paroles à l'esprit.
Elle réprima donc son désir.
Mais les prévenances, les attentions délicates dont elle était l'objet do la part de tous les habitants de la villa qui, marchant sur la pointe des pieds, de crainte de lui causer une fatigue nuisible, étaient venus lui jeter un mot, un regard amis, ne lui faisaient que plus cruellement ressentir le poids de son isolement moral.
Une pensée lui était venue : se faire transporter chez elle.
Là, elle pourrait appeler sa mère.
Au moins, comme Mignonnette, elle aurait une famille auprès d'elle.
Le lendemain, profitant d'un moment où M™' de Saint-Florent était seule auprès d'elle, elle rassembla toutes ses forces et tout son courage.
— Je voudrais vous adresser une prière, — lui dit-elle.
— Voyons, — prononça avec son sourire angélique la mère d'adoption de Mignonnette.
Ce début si plein d'affection embarrassa Berthe. Elle n'osait pas achever.
— Eh! bien, celte prière?...
— Je suis mieux maintenant; moi ici, c'est certainement une complication pour les soins que réclame l'état de M"® Marie, qui est plus grave que le mien, car je me sens mieux, tout à fait mieux.
Elle baissa la tête afin de ne pas rencontrer le regard de son interlocutrice.
— Je désire vous demander de me laisser rentrer chez moi. Et comme pour justifier, faire excuser sa demande :
— Le trajet de SainL-Gormain à Paris n'est qu'une promenade ; et sur une dépêche ma voiture m'attendra à la gare.
M""' de Saint-Flurent lui dit alors avec mélancolie :
— Ma chèie enfant, quelqu'un s'ost-il mal comporté avec vous dan:> cette maison pour que notre hospitalité vous pèse tant que vous vouliez nous quitter à un tel moment?
Pour loiite réponse, la jeune fille joignit les mains en un mouvennent plus éloquent que mille paroles.
— Puisque, grâce à Dieu, ce n'est pas cela, voulez-vous donc nous priver de la joie d'assister à votre entière convalescence?
Et, avec une intuition rapide, comprenant, devinant ce qui pouvait se passer dans l'àiue de la jeune fille, hébergée en somme dans une maison étrangère, sans nouvelles d'aucun des siens, parmi les siens y eût-il l'inlàme Léona, iM"''= de Saint-Florent ajouta :
— Dans quelques jours, quand vous serez réellement en étal de supporter ce voyage, alors nous ne vous retiendrons plus, si vous jugez que l'air de cette campagne, de ces bois, n'est pas préférable pour votre convalescence à l'atmosphère moins pure de Paris.
La jeune fille dressa alors un regard timide et doux vers celle qui s'obstinait à devenir sa bienfaitrice, regard de gratitude presque filiale, profond et expressif.
— Oui, chère enfant, ne nous quittez point encore. Il me semblera que j'ai en vous une lille de plus, voilà tout. Sous ces grands arbres, votre sanlé se rétablira vite; et alors vous rentrerez à Paris... où peut-être parfois vous vous souviendrez des amis qui, eux, vous auront vu trop soulfrir pour cesser jamais de vous aimer.
Cependant, dans la journée, Berthe demanda à écrire chez elle.
Son désir était trop légitime pour qu'on songeât à s'y opposer.
Du reste, vivant seule au boulevard Ilaussmann, il était naturel qu'elle désirât savoir ce qui s'était passé depuis son départ.
M. et M™' de Sainl-Florent avaient trop l'expérience de la vie pour ne pas s'être préoccupés déjà de cette question.
Et, si désagréable, si inquiétante même, à cause de Léona, que leur partit cette alternative, il s'étaient demandé dès le premier jour s'ils ne (levaient pas faire connaître, au boulevard ILiusmann, le malheur qui venait d'atteindre M"= Raymond.
Le devoir le leur ordonnail : puis, dans cette occurence, la fille les protégerait contre la mère, contre celte Léona dont ils auraient vu b main dans ce nouvel altentat, si sa propre fille n'en eîit été victime.
Mais l'envoyé du parquet (ju'ils avaient entretenu de leur projet d'aviser les domestiques de M"° Raymond, les en avait dissuadués.
— Qui sait si le coupable n'est pas parmi ces gens? — avait objecté le magistrat. — Il se dénoncera de lui-même, en cherchant maladroitement à savoir ce que deviennent ses victimes...
En la lui tendant, sa main frissonnait. (P. 1320.)
Et il avait conclu : , > -,' , t
- Il vaut mieux, pou,- l'in.lnnl, leur laisser ignorer la vente tout
entière. Nous allons faire établir une surveillanee. No vous inqu.etez pas,
le monienl venu, nous ferons le nécessaire.
Faire le nécessaire! 11 parait que c'é.ail là l'expression consacrée .
nvpc cela on avait réponse à tout. , .• „
M et M- de Saint-Florenl ne pouvaient que préférer cette solut.on
iCj.
1314 MAHIAGK U'AMOL'U
qui les mettait à l'abri de toute nouvelle inquiétude du côté de l'ancienne courli?ane.
Mais, comme de nombreux jours s'étaient écoulés depuis que le pnrquet « faisait le nécessaire » en oubliant tout bonnement la maison du boulevard Ilaussmann pour d'autres affaires politiques, ils ne trouvèrent aucune objection à présenter lorsque Berthe voulut écrire chez elle.
Marguerite, la femme de service qui, ayant empli d'eau la carafe dont le liquide devait se trouver ensuite empoisonné, se reprochait d'avoir été en quelque sorte l'auteur indirect de ce malheur, avait demandé comme une grâce de soigner les deux malades.
Et elle s'y appliquait d'une façon touchante, refusant de prendre aucun repos, dormant sur une chaise, parfois dans un fauteuil, d'oiî elle se levait au moindre gémissemenJ des jeunes filles.
Ce fut elle qui, soulagée d'un poids énorme en les voyant revenir à la vie, ne sentant pas son accablement, rapide et presque joyeuse, apporta à lierthe tout ce qu'il lui fallait pour écrire.
— Ah! mademoiselle, — lui dit-elle, — quel bonheur! Si vous saviez ce que j'ai pleuré jusqu'à ce jour.
El comme Berthe tournait interrogativement vers elle sa tête amaigrie.
— Ça a été ma faute aussi. Je n'aurais pas dû bouger après avoir rempli la carafe d'eau.
Et, secouant la tête :
— Mais qui aurait pu s'attendre à ça?...
— Ma pauvre femme, — répondit la malade de sa voix encore incertaine, — que voulez-vous, c'est la fatalité.
— Oui, la fatalité!... Mais ne parlez plus, car vous n'êtes pas déjà tant forte.
Et elle passa dans la chambre de MignonncUe pour ne pas gêner M"*^^ ll.iymond.
La maman Berlhier était assise au chevet de celle qu'elle avait allaitée: le père Berthier, son front creusé de rides sous ses cheveux blancs, était debout au pied du lit.
Ses sourcils raj)prochés indiquaient le poids de sa tristesse, malgré sa trop frêle espérance.
Tous deux ils la couvaient du regard. Ah ! s'ils avaient pu lui donner leur sa nié !.,.
Marguerite approcha sur la pointe des pieds.
— Mademoiselle Raymond écrit, — murmiira-t-elle.
M""' Berthier se pencha alors vers celle (lu'clle veillait si ardemment.
— Tu entends, ma Miiinonnelle, ma petite Mignonnette; Ion amie va déjà bien mieux; puisqu'elle écrit. Alors, il ne faut pas te décourager, ce sera bientôt ton tour.
Le cou émacié, si frêle, si amaigri de la malade, s'infléchit alors, et d'un mouvement pénible, tourna vers son ancienne nourrice sa pauvre tête sans couleur.
Dans un effort extrême, ses paupières pâles se soulevèrent un peu, un regard atone passa sous ses cils lourds, se dirigeant vers ceux qui étaient auprès d'elle.
Alors un sanglot gonfla la poitrine de la maman Berthier, et elle porta vivement son mouchoir à sa bouche pour l'étouffer, afin que sa <l petite » ne l'entendît pas et n'en fût point impressionnée.
C'était l'émotion, c'était le bonheur.
Pour la première fois Mignonnette rouvrait les yeux !
Ah! elle était sauvée enfin.
De là cette explosion de joie nerveuse secouant celle qui l'avait allaitée, élevée toute enfant et toujours tant aimée.
Mais elle ne voulait pas que son enfant entendît ce sanglot de crainte qu'elle ne se trompât et que cela ne lui fît mal.
C'est si délicat la vie qui reparait...
Quant au père Berthier, il mordait sa moustache.
Tout à coup, en un mouvement d'une douceur intraduisible, il se laissa aller à genoux devant le lit.
Sa tête aux épais cheveux blancs était près de la main exsangue de l'enfant; cette main alors le chercha et s'appuya sur lui, caresse inexprimable. Ce seul mot sortit de la poitrine du vieux brave :
— Mignonnette !...
Pleurait-il? On n'aurait su le dire.
On voyait seulement que ses épaules, courbées dans sa prosternation, tremblaient convulsivement.
Jacqueline Delheau entrait en ce moment de douce extase...
Maurice Donnel qui, malgré la distance, malgré son service, malgré tout, n'avait pas cessé de venir chaque jour passer plusieurs heures auprès de sa fiancée, parut à son tour sur le seuil.
11 aperçut l'ancien soldat agenouillé et un coup déchirant l'atteignit au cœur.
Une lividité spectrale envahit ses trait?,... et il chancela.
Ah ! le destin lui était sans pitié.
S'ils pleuraient, ceux (jui étaient là, si l'énergique soldat était ainsi
13IG MARIAGE D'AMOLU
agcnouill.', vaincu, prosterné, éperdu, c'est que iMignonnelle était morte.
Morte!...
Alors, il ne lui restait plus qu'à mourir, après lui avoir dit un dernier adieu.
D'un mouvement galvanique, il fit un pas dans la chambre.
Au bruit, maman Berlbier détourna sa tête illuminée de joie.
Et son regard extasié rencontra le regard jifTolé de Maurice.
— Elle voit ! — fit-elle d'un accent enivré. Mais alors?...
Sous le bouleversement des pensées contraires surgissant ainsi eii lui les unes après les autres, le jeune olficier sentit sa raison chanceler.
Puis, comme abattu par une émotion trop intense, terrassé à son tour, il alla s'abattre d'un coup brusque auprès de Berthier, à genoux, à côté de lui, devant celle qu'il adorait.
— Mignonnette,... Migrionnclte ! ... dit-il d'une voix presque supiaterreslre. — Le vieillard et ton fiancé sont tous deux agenouillés dans leur joie infinie, car lu nous vois, Mignonnette. Et c'est le ciel que nous voyons aussi !
Et ses lèvres pieuses couvraient de caresses délicates comme celles que l'on donne aux enfants qui viennent de naître à peine, la main de la vierge, de l'aimée qui, pour lui, venait de renaître.
Alors le père Berthier se redressa.
Et, accompagné de sa femme et de M""* Delbeau qui venaient de déposer un baiser sur le front de l'enlant, il s'éloigna.
Marguerite était partie porter la bonne nouvelle à M""' de Saint- Elurttiit, lui donner i-on premier jour de paradis.
Les braves gens, se tenant par la main comme à leurs anciennes années, se reliraient, afin de permettre aux fiancés qui pouvaient enfin se voir, après tant de longs jours , de plonger seul à seul leurs regards dans leurs regards et jusque dans leur àme !...