‹ [Mariage d'amourChapitre 6 sur 109 · LA NIÈCE · texte numérisé non relu

LA NIÈCE

— My Jear Annie, — avait dit lord Warder à l'entn'e de la jeune femme que nous avons vu pénélrer dans sa chambre au chai>ilre précédent, — je vous présente M""' Raymond.

L'inconnue leva les yeux, el, tout étonnée de trouver une visiteuse auprès du iilessé qu'elle croyait seul, elle ne trouva rien à réj)ondre, dans sa surprise, se contentant de s'incliner.

M""' Raymond, sans connaître com[)lèteinenl la langue aniilaise, savait assez de mots pour comprendre que lord Wardcr traitait celte jeune femme avec une certaine Cainiliarité.

Ne l'avait-il pas appelée « ma chère Annie? »

— Qui était-elle donc?

Et comme, sans savoir pourquoi, sans aucun raisonnement, elle la détestait déjà, cette femme qui, elle le sentait, était de ce grand monde où elle aspirait à entrer!

Malgré la simplicité de son costume, peut-être même à cause de cette simplicité, rehaussée par une distinction parfaite, elle était bien la véritable grande dame que voulait singer Léona.

Toutes ces pensées traversèrent comme un éclair l'esprit de la demimondaine.

Lord Warder ajoutait, en se tournant vers Léona :

— Chère madame, je vous présente ma nièce, lady Annie Sutton, Léona s'inclina, et, regardant lord Waider d'un air interrogateur :

— Votre nièce?

— Oui, je crois ne vous en avoir jamais parlé. Lady Sutton habitait les colonies où elle s'était à peu près fixée depuis la mort de son mari.

Les colonies... ce mot ramena subitement à la pensée de Léona les noms de Maurice et de Brémonlier.

Maurice qui souffrait moralement surtout, au chevet de Mignonnette... à moins que celle-ci ne lût morte... Mais non, les journaux en auraient parlé.

Et Léona lisait assidûment les journaux de France.

Elle y avait vu que Brémontier avait été porté à l'ordre du jour, puis, plus tard, qu'il avait été enlevé par les pirates.

— Bon débarras! — avait-elle songé en lisant cette nouvelle. — Qu'ils le gardent et ne le lâchent pas vivant.

N'avait-il pas voulu l'assassiner?

Nos lecteurs se rappellent que Léona mettait sur le compte de Brémonticr l'attentat que le pseudo-François avait commis sur elle.

Et cette nièce de lord Warder avait habité les colonies?... Mais quelle colonie?... Peut-être avait-elle connu ce Brémontier?...

Lord Warder continuait :

— Je ne vous avais pas parlé d'elle... et pourtant ma chère Annie est un peu ma fille... Ses parents, morts lorsqu'elle était très jeune, me

l'ont rotifice. Et elle ne m'a quitté que pour suivre le mari que je lui avais choisi,

El le malade ajouta en souriant :

— Alors, l'oncle a été un peu négligé...

— Mon oncle ! — réclama la jeune femme.

— Non, ma chère Annie, j<î ne dis pas ce que je pense. Je sais que ma place a toujours été la même dans votre cœur.

Léona eni'ageait.

Comment, elle qui supposait lord Warder sans famille, elle trouvait ehez son futur mari celte nièce,... presque une tille, avait-il dit.

Que serait pour elle celle lady Sulton? une adversaire, une rivale ou une amie ?

La jeune femme avait l'air froid et réservé, mais nullement méchant. Ses yeux, d'un brun noisette, semblaient pleins de douceur lorsqu'elle parlait à son oncle.

Et ce fut avec un bienveillant sourire qu'elle dit à Léona :

— Voulez-vous, chère madame, me faire le plaisir de prendre le thé avec moi ? Mon oncle nous excusera de le laisser un moment seul.

Lord Warder soupira.

11 ne pouvait demander à ce que l'on prît le thé dans sa chambre, mais indirectement il fit connaître son désir.

— Cette vilaine chute, non seulement retarde notre mariage, mais encore va me condamner à la solitude pendant quarante jours.

Lady Sutlon comprit celle demande détournée, elle sourit en regardant Léona, qui, elle aussi, devinait le désir du blessé.

L'air aimable de la jeune fenmie avait déjà lait envoler en partie les appréhensions de l'intrigante, aussi fut-ce avec gracieuseté qu'elle lui dit:

— Je ne voudrais pas être cause que vous preniez le ihé loin de votre oncle, ni que lord Warder restât seul. Je demanderai même, devant être sous peu lady Warder, de partager avec vous les soins nécessaires à notre cher blessé.

— Uli ! que vous êtes bonne ! — murmura le malade.

— C'est cela, nous serons deux à égayer votre solitude, — reprit aimablement lady Sutlon.

Et Léona songeait :

— Oui, couuTie cela, je serai dans la place quand je voudrai. Je veillerai.

Liidy Sulton se leva.

— Je vais donner des ordres, veuillez m'excuser une minute. Ello sortit.

Celte façon d'ai^ir en maîlresse de maison dans sa future demeure révollail Léona.

Elle aurait beau être gracieuse et aimable, celte dear Annie, jamais elle ne l'aiinerail, elle le sentait.

Lorsque la jeune femme eut disparu, lord Warder dit à Léona :

— Si vous saviez comme elle est bonne... quel cœur d'élite !...

— C'est la fille d'un de vos frères?

— La fille de mon frère, le seul que j'ai eu, ce qui est rare en Angleterre. 11 perdit toute sa fortune au Canada, épousa une P^i-ançaise qui mourut en donnant le jour à sa fille. Mon pauvre frère ne put survivre à la douleur atroce que lui causa la mort de sa femme qu'il adorait, et, peu de temps après, il la suivit me confiant son enfant.

Lord Warder s'essuya les yeux.

Léona crut devoir en faire autant.

Mai:=, de tous ces détails attendrissants, elle n'avait retenu qu'une chose : le père de lady Suti m s'était ruiné au Canada... Alors, sa fille ne devait pas être riche... à moins que son mariage...

Comment savoir?... La jeune femme allait revenir.

— Alors, vous l'avez fait élever? — reprit-elle vivement.

• — Oui, comme si elle eijt été mon enfant. Elle passa ses jeunes années dans une de mes propriétés, puis elle fut en pension. Enfin, je la mariai à un fils de mes amis. Malheureusement, le jeune homme, après une cruelle maladie, perdit complètement la santé, et ce no fut qu'en le faisant constamment changer de climat, suivant les saisons, qu'on prolongea ses jours.

— Et de celte nièce, si aimée, vous ne m'aviez pas parlé ? Lord Warder sourit.

— Près de vous, dear madame, on ne peut songer qu'à vous. C'était de la galanterie, mais ce n'était pas là ce que souhaitait l'intéressée Léona.

Lord Warder continua :

— Ce fut en Algérie que lady Sut ton perdit son mari l'an dernier. El depuis, malgré mes instances, elle se décida à se fixer définitivement sur celte terre qui gardait la dépouille de celui qu'elle avait aimé, et qui, selon son dernier désir, avait élé enterré sur les coteaux de Mustapha, en face les flots bleus.

— Il est fatigant avec ses attendrissements, — se disait M"* Raymond. — Sa nièce va revenir et je ne saurai pas aujourd'hui ce que je tiens à savoir.

— A-t-cUe des enfants? — demanda-l-elle, pour dire quelque chose.

— Non, elle esl seule au uionde.

— Elle se fixera près de vous?

Léona attendit anxieusement la réponse de son futur mari.

— Je le lui ai offert, certain de votre consentement, mais tout ce que j'ai pu lui dire a été inutile.

Enfin, M"' Raymond respira un peu.

— Pourtant... — reprit-elle.

— Non, elle ne veut pas quitter l'Algérie. Elle est venue mettre ordre à quelques affaires ; elle assistera à notre mariage, et repartira.

Les craintes de Léona revinrent de plus belle.

Ainsi la jeune femme allait passer ces quarante jours auprès de son oncle... Et celui-ci, alité, l'aurait constamment à ses côtés... Ne pouvait-il lui faire une donation... un cadeau de la main à la main d'une partie de sa fortune?...

Ah! comme son instinct ne l'avait pas trompée!... Certainement, ce regard plein de douceur quand il se fixait sur son oncle... c'était par intérêt.

Sa proie allait-elle lui échapper?

Non, elle ne le croyait pas, mais elle craignait de voir amoindrir la fortune qu'elle convoitait, au profit de cette nièce qu'elle abhorrait déjà.

Que pouvait-elle faire? Comment savoir ce qui se passerait, ce qui se dirait entre lady Sutton et son oncle ?

Les nerfs surexcités, ce fut par monosyllabes qu'elle répondit, — durant le thé servi dans la chambre de lord Warder, — à toutes les avances de la jeune femme.

Elle s'excusa de sa maussaderie, la mettant sur le compte d'une violente migraine, et se retira de bonne heure, pestant contre l'obligation où elle était de laisser celle qu'elle appelait sa rivale, auprès de son futur mari.

— Ah ! si Charvet vivait!... — murmura Léona en se couchant réellement souffrante de la tension de son esprit.

LU

Page 1