‹ [Mariage d'amourChapitre 51 sur 109 · CONSOLATIONS · texte numérisé non relu

CONSOLATIONS

La lettre de Berthe était brève et elle avait eu plus de mal qu'elle ne l'avouait pour l'écrire.

Le papier dansait devant ses yeux à mesure qu'elle trat;ait les mots.

er, après avoir signé, elle avait du se reposer avant de pouvoir libeller l'adresse.

Et elle avait manifesté le désir de rentrer à Paris.

Elle comprenait maintenant que M-"' de Saint-Florent avait eu bien raison de s'opposer à son [irojet.

Cela aurait peut-être même été une imprudence morlellc.

La lettre de Beithe était adressée à François.

Elle l'inviiait à lui apporter à Saint-Germain, où elle était malade, les lettres airivées depuis son départ.

Le concierge de la maison du boulevard Haussmann tint encore à remettre cette lettre personnellement à l'intendant.

El il le regardait d'une façon singulière, intrigué, en le dévisageant, en homme qui voudrait bien être de moitié dans un secret, une confidence.

11 lui semblait avoir reconnu l'écriture de « Mademoiselle ».

(( Ous' qu'elle perchait donc?... » et le reste! Tout un potin exquis à pénétrer, à connaître.

Jean Touraille, lui aussi, avait reconnu l'écriture de Bcrthe.

Il n'en doutait pas, ayant eu l'habitude de la voir.

Il tenait l'enveloppe fermée à la main, les yeux rivés sur lo timbre humide de la poste indiquant d'où la lettre était partie.

— Hein!... c'est d'elle? — insinua le concierge.

Jean Touraille dit François ne répondit pas et rentra : il se rendit dans sa chambre, c'est-à-dire dans celle de Berthe, dont il ne sortait plus depuis que les fumées du kiiî l'avaient plongé dans ses rêves délabrants.

Une fois là, il s'enferma à clé, et s'apçrochant de la fenêtre aux persiennes toujours closes, le demi-jour favorisant ses exaltations, il déchira l'enveloppe en tremblant.

Qu'allait-il apprendre/

Allait-il deviner, entre les lignes de cette missive, la honte dans laquelle elle avait chu avec quelque homme riche, aux équipages fringants sans doute, et qui la renverrait dès que sa passion serait assouvie?

Tandis que lui, lui, Jean Touraille, l'aurait idolâtrée comme une madone, de l'amour d'un esclave véritable, d'un chien qu'il aurait été pour elle !...

Hélas! lui n'était que son domestique, et cyni(iuement, froidement^ elle le torturerait par l'étalage insolent du bonheur d'un autre.

Ce lut d'un regard brûlant qu'il dévora les premières lignes.

Elle était malade!... Etait-ce possible?...

Malade, à Sainl-Gerniam, à une demi-heure à [leine de Paris.

Oli! il saurait bien si c'était vrai.

D'ailleurs, ne lui facilitait-elle pas la besogne, en lui commandant de lui apporter les lettres qui pouvaient être arrivées à son adresse.

Les lettres?... 11 lui en était arrivé une seule. Quelles relations pouvait avoir en cfTet la fille de Léona?

Une lettre de sa digne mère.

Son parti fut vite pris.

D'un tour de main il mit un peu d'ordre dans cette chambre qu'il n'avait presque pas quittée depuis le départ de celle qui l'avait désertée. 11 entr'ouvrit ensuite les vitres afin de faire évaporer les relents de kiir qui y planaient.

Car il ne croyait- pas à la maladie de Berthe Raymond.

Ensuite, plaçant dans son portefeuille la lettre arrivée de Londres à l'adresse de sa jeune maîtresse, il sortit et se dirigea vers la gare.

Berthe lui avait donné comme adresse le nom dont était depuis peu baptisée la villa, sans nommer les Sainl-Florent.

Aussi l'ancien valet de chambre de Favrol ignorait-il chez qui il se rendait.

Et, à mesure que le train l'emportait vers Sainl-Germain, il était de plus en plus convaincu que Berthe s'était réfugiée dans une retraite galante.

Sa maladie n'était donc, en ce cas, qu'une sorte d'excuse, d'explication que l'on feindrait de croire.

Oh ! il allait donc voir celui qu'il jalousait et haïssait d'avance , le rival alfiché qui l'écraserait de son triomphe, lui le laquais, le méprisé, le damné.

Quand il arriva à proximité de la villa, il lui sembla reconnaître ces lieux.

Et, lorsqu'il se trouva en face de la grille, sa stupeur fut telle qu'il relut la lettre de M"' Raymond.

11 ne se trompait pas.

Mais alors, M"= Berthe Raymond était chez le comte de Sainl-Florent.

Cependant on assurait que le comte s'était entièrement rapproché de sa fenuiio.

Et l'on allirmail même qu'il était devenu un polit saint.

— Eh bien ! que dirait mon ancien patron , M. de Favrol , s'il connaissait cela?

Avide de savoir, Jean Touraillc s'approche de la grille et sonne.

— Que désirez-vous? — lui deiuaude la femme du jardinier, en l'étudiant d'un air soupronncux.

Les braves gens, très affectés de l'atlenlat commis, voyaient un coupable possible dans toute figure nouvelle.

— M"* Berthe Raymond est bien ici? — demanda-t-il.

— Qu'est-ce que vous lui voulez? — répliqua peu aimablement la concierge, répondant à une question par une autre question.

— Elle y est! — avait pensé le domestique. Et à voix haute :

— Je désirerais lui parler; elle m'a écrit de venir.

— Elle vous a écrit de venir?.,, la pauvre demoiselle peut à peine lever un doigt, ça m'étonne.

— Que dites-vous? — interrogea anxieusement François. C'était donc vrai; Berthe ne mentait pas. Mais alors?...

— Dame, je dis la vérité, malheureusement. Et alors elle vous a écrit? Pas bien long, en tout cas.

Et, sans ouvrir la grille, elle se dirigea vers le petit pavillon où était son logement, et toucha le bouton d'une sonnerie électrique communiquant avec la villa.

François le reconnaissait intérieurement : certes oui, la lettre de Berthe Raymond était brève, et, maintenant l'ayant de nouveau sous les yeux, il en trouvait l'écriture peu assurée, vague, indécise.

Alais, en ce cas, pourquoi avoir gardé si longtemps le silence?

Il se perdait en ses suppositions, lorsque la maman Berthier apparut sur le perron, appelée par la sonnerie électrique.

— M'ame Berthier, — dit la femme du jardinier concierge, — c'est ce monsieur qui demande après M"= Raymond. Elle lui a écrit, qu'il dit.

— C'est vrai, — murmura la vieille nourrice de Mignonnette. Et s'approchant de la grille :

— C'est bien à vous, monsieur, que M"« Raymond a écrit? L'ancien valet de chambre de Favrol montra la lettre qu'il avait

reçue.

La maman Berthier n'avait plus lieu de montrer une défiance que les événements ne justifiaient que trop.

Elle ouvrit elle-même la grille et dit au visiteur :

— Venez avec moi. ' Le domestique passé au rang d'intendant la suivit.

Il monta derrière elle au premier étage et, l'esprit rempli de pensées contradictoires, fut introduit dans la chambre de Berlhe.

La jeune fille tourna légèrement, douloureusement la tète en entendant annoncer celui à qui elle avait envoyé son message.

François aperçut alors son visage ravagé, creusé par le mal.

Et il resta immobile, cloué au sol de saisissement.

— C'est vous, François? — prononça alors difficilement la jeune fille.

La maladi(3 qui l'avait atteinte était donc bien cruelle puisqu'elle était aussi an'aiblie.

— Oui, Miademois.elle, — répondit-il d'un Ion tremblant. 11 la considciaiL épouvanté, et aussi bourrelé de remords.

il l'avait accusée d'inconduite, il s'était attendu à la trouver dans l'insolent appareil du vice, et voilà ce qu'il trouvait...

Une créature épuisée, abîmée, ruinée par un mal ancien déjà, tout rindi(|u;iit.

Il devait coïncider avec le commencement de son absence..-.

Avait-elle donc été frappée à l'improviste et recueillie l^j comme par un l/a^ard d'une fatalité effrayante, dans celle maison, ssuiis que l'on sût qui elle était?...

Toutes ces suppositions se lieurtaient dans son esprit sans que, retenu pai- son émotion niôuie, son respect du serviteur qui le reprenait en face de celle qu'il avait osé profaner par les rêveries de son amour brutal, il osât les formuler.

L'accent dolent de la jeune fille le tira de son angoisse.

— Avez-vous des lettres pour moi?

— Une, mademoiselle.

En la lui tendant, sa main frissonnait.

— De madame.

Il avait ajouté cela dans le trouble qui l'agitait.

— Ah! de ma mère!...

El l'œil éteint de la jeune fille rayonna.

Sa mère avait donc songé à elle, tandis qu'elle souffrait.

Cette pensée la consolait. Elle se Irouvait moins seule dans la vie, elle se sentait moins chez des étrangers.

Elle déchira l'enveloppe qui "portait le timbre de Londres, remplie par avance de la joie qu'elle s'attendait à goiiler.

Gela lui ferait tant de bien de sentir sur elle, môme de loin, la caresse si rare de sa mère.

Mais à peine eut-elle jeté les yeux sur le papier déplié par sa main sans couleur, sa main aux phalanges saillantes comme des mains de mort, qu'un désenchantement se peignit sur ses iraits.

Une Icllre de mère, celar... Cinq ou six lignes à peine, froides, banales, sans un mot parli du cn'ui .

Ah! oui, elle était bien seule; elle était bien sans famille!

La nouvelle la

dy Warder, Léona. la Roussotle, considéra longuement la somptueuse façade... (P. 1328.)

U^, 166. - MICHEL MORPHY. - MARUGK DAMOnR. - i- ROUFF KT C^, ioil.

uv. 106.

Elle laissa retomber le papier sur sa couche, et resta immobile, inerte, les yeux clos, voyant en dedans.

Et alors un souvenir nouveau s'y éveilla, celui d'une âme qu'elle avait cru un moment sœur de la sienne : le souvenir de l'homme que, dans un ressentiment infondé peut-être, elle avait repoussé du pied.

Cet homme, frère d'une amie morte, c'était Hector Brémontier.

Et une voix s'éleva en elle, lui disant :

— Voilà la famille qu'il te faut, celle qui comblera le vide de ta morne existence.

Hélas! qu'était-il devenu?

Méritait-il bien le reproche effroyable que, à l'instigation de celte mère au cœur sec, elle avait formulé contre lui?

Lui, le frère de la seule amie qui l'eût vraiment aimée, l'officier estimé, lui, meurtrier. .. meurtrier par intérêt?...

Ah! mais il semblait qu'une lumière se levait en elle maintenant.

Mais tout cela était trop de fatigue pour sa lêle à celte heure : et elle la laissa aller, épuisée, trop pesante sur l'oreiller aux dentelles moins blanches qu'elle-même.

Oh! à cet instant, combien François, le valet, condamné à l'amour sans espérance, à l'amour éternellement muet, la trouvait belle, d'une beauté déchirante, certes, mais plus impressionnante encore.

Il restait sans un geste, la contemplant.

A son immobilité il crut qu'elle dormait, et se relira lentement, à regret, sur la plante de? pieds.

M™' de Saint- Florent s'était éloignée lorsque la bonne maman Berthier avait introduit l'intendant de Berlhe.

Elle voulait laisser la jeune fille à la consolanle impression des nouvelles qu'elle allait recevoir.

Ce seraient pourtant des nouvelles de la femme qui l'avait tant fait souffrir.

Que lui importait?... Sa grande âme acceptait ce sacrifice.

Enfin elle reparut dans la chambre de Berthc, el, heureuse malgré tout du bonheur qu'avait pu goûter la jeune fille, s'appiuclia de son Ut.

— Vous êtes contente, mon enfant? — lui dit-elle avec son accent angélique.

La jeune fille fixa alors sur elle ses grands yeux sans lueur, ses beaux yeux que l'affliction rendait plus doux, plus épuisés encore.

— Ah! — fit-elle en un sanglot qui éclata, cri de vérité plus fort que sa volonté, — ah ! je vois bien que je n'ai pas de mère!

Et, dans un geste desespéré, elle montra les quelques lignes courtes, brèves, sèches, ennuyées qu'elle venait de recevoir.

M'"c de Saint-Florent détourna la tête pour ne point les lire. Et attirant la pauvre éprouvée sur son sein :

— Ne parlez pas ainsi, mon enfant. Une mère, voyez-vous, est toujours sacrée.

Et allant jusqu'à défendre celte ennemie mortelle, sans scrupule et sans pitié qui s'appelait Léona Raymond où plutôt lady Warder, elle ajouta :

— Votre mère ne vous savait pas malade à ce moment.

Mais les larmes, flot tiède et morne, continuaient à couler sur les joues de la jeune fille.

Les paroles si généreuses de sa bienfaitrice ne la trompaient pas.

Dans bien des circonstances, elle avait pu juger sa mère, et cette lellre ne lui montrait que trop le vide de son cœur.

Dans ce cœur dégradé il n'y avait de place que pour la haine : il n'en restait point pour l'amour...

Les persuasives paroles de M'"'' de Saint-Florent furent cependant un baume apaisant.

Sa douce main avait séché ses yeux.

Cette crise de larmes avait engourdi la malade, et -ses cheveux noirs reposant en une masse sombre sur les dentelles neigeuses de l'oreillei", elle s'endormit comme un enfant.

François était descendu à l'olfice, attendant son réveil afin de recevoir les ordres qu'elle pourrait avoir à lui donner.

Là il apprit de Marguerite, indignée, la tenlalive d'empoisonnement dont les deux jeunes filles avaient été victimes.

— Ah! — jura-t-ellc, — si je tenais le bandit qui a fait le coup, je le tuerais à coups d'épingles !

L'intendant lendit le bras.

— Eh bien! à mon tour je le jure aussi : si jamais le miséiable me tombe sous la main, je le traînerai vers vous pour (pie vous puissiez lenir votre serment, tandis que moi, je le brûleiai à pelil leu.

Et avec une flamme dans le regard :

— Oui, je le jure!

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