‹ [Mariage d'amourChapitre 52 sur 109 · AMOURS EXQUISES · texte numérisé non relu

AMOURS EXQUISES

Mais Berthe Raymond avait peut-être eu tort d'accuser ?<i mère de l'oublier.

En effet, une autre lettre de Léona ne devait pas tarder à lui arriver. Une lettre sensationnelle.

« Ma chère Berthe, « Je me rends enfin aux vœux de lord Warder. (ï Quand tu recevras ces mots la cérémonie nuptiale sera accomplie « et je serai lady Warder!

« A bientôt. Je t'embrasse sur tes brunes joues.

«c Léona. »

Et c'était tout?

Non, il y avait un post-scriptum.

« Tu recevras bientôt ton cornet de dragées,... dans un écrin. »

C'est-à-dire un bijou qu'elle ferait acheter et jiayor par lord Warder; voilà en quoi se résumait son amour maternel.

Un bijou!... cela peignait bien la femme.

Que n'eût-elle pas accompli, accepté, aulrelois. elle, pour un bijou? De quoi n'était-eîle pas capable encore pour satisfaire sa vanité ou sa cupidité? Berthe n'aurait donc pas à se plaindre.

Dans sa lettre, pas une fois les mots « ma (ille » ; pas une fois le mot « mère » n'était prononcé.

Cette femme avait honte, eût-on dit, de sa maternité.

Et sa lettre pouvait tomber entre les mains de n'importe qui. Jamais l'on ne soupçonnerait que c'était là tout ce que trouvait une àmo maternelle dans un moment aussi solennel que l'était celui qui allait l'unir à un nouvel époux.

C'est que, à ce moment, Léona avait bien d'autres choses à faire que de perdre son temps à enfiler des phrases sentimentales.

Les couturières réclamaient sa présence et elle avait à s'occuper de ses toilettes.

Ensuite son voyage à préparer, lord Warder ayant proposé d'aller couler leur lune de miel dans un de ses châteaux, en Ecosse.

Et avec quelle joie, la cérémonie nuptiale terminée, elle avait pris, avec ce nouvel époux, la direction de la poétique contrée rendue célèbre par Walter Scott et les malheurs de Marie-Stuart.

Certes, cet hymen comblait ses rêves les plus ambitieux.

Lorsque, dans l'oisiveté de celte opulence qu'elle avait acquise par les procédés les plus honteux, la vente de son être, elle bâtissait des projets d'avenir; lorsque, pareille à toutes les créatures de vice et d'abjection, elle avait évoqué des jours futurs de mensonger honneur, elle n'avait pas osé désirer un titre pareil à celui qu'était autrefois, en France, la pairie.

Elle, la Roussolte!

Il y avait des minutes oîi elle en était éblouie.

El, avec une crainte inconsciente mais plus forte qu'elle de touclicr à un songe fragile, il lui semblait qu'au réveil tout allait s'écrouler.

Et c'était vrai, pourtant!...

Cela était l'ivresse, l'orgueil, la consécration de toute sa vie, de ses efforts habiles.

Mais sa jouissance de vanité la plus grande, c'était d'aller, comme souveraine maîtresse, épouse légitime, comme propriétaire incontestée et authentique, habiter un antique château.

En passant sous le blason écussonné de la grande porte, elle se dirait :

— Ce sont mes armes à moi, l'ancienne marchande de vice. C'est mou blason. Cette couronne que les femmes des lords avaient le droit de porlcr autrefois et qu'elles mettent encore sur leur tête lors des grandes fêtes comme insigne de leur supériorité, j'en chargerai le flot de mes cheveux. Une couronne, à moi!.,.

N'était-ce pas éblouissant?...

Et vraiment oui, ne comprend-on pas ce que devait peu importer sa fille, à cette heure, à une telle femme?

A son arrivée, avec son époux, elle recevrait les hommages des serviteurs, des métayers, ces serfs plus ou moins libérés, des centaines d'êtres attachés à des litres divers aux immenses domaines de lord Warder, véritable seigneur de ces campagnes, de ces bois. Ils la traiteraient comme une reine.

C'est à cela qu'elle pensait le plus : c'est cela qu'elle voyait comme la conslalalion, la consécration matérielle de son élévation.

Aussi quelle fièvre contenue, tandis qu'elle approchait des immenses terres, des montagnes sauvages et splendides au-dessus desquelles ils ne tarderaient pas d'apercevoir le chàleau seigneurial.

Ah! elle s'était bien gardée d'objecter quoi que ce fût, lorsque, avant

leur mariage, lord Warder lui avait proposé d'aller cacher leur lune de miel au bord des Highlands, c'est-à-dire là où la plaine finit et où naît la montagne.

Il allait au-devant de ses désirs immédiats.

Durant le trajet, lord Warder, tendrement appuyé sur elle, lui faisait remarquer la splendeur du paysage, la hardiesse des cimes élevées, l'ombre exquise des vallons, où, murmurait-il, il ferait si bon de s'arrêter, de s'isoler pour aimer.

Avec l'hypocrisie qu'elle avait acquise dans son métier abject, elle feignait de répondre à ses tendresses, mais, pas plus que son âme, son esprit n'était à ce qu'elle lui disait.

Elle pensait au vaste et somptueux château qui les attendait, qui l'attendait surtout, elle, la Roussolte, la Léona d'Ercourt, la compagne des Chariot et des Alexandre devenue telle qu'elle n'avait au-dessus d'elle qu'une reine.

Et encore!...

Oui, et encore! comme prononça un jour une orgueilleuse fenmie de lord anglais, ces grands seigneurs n'ayant vu longtemps, dans le monarque, qu'un lord comme eux, intronisé.

On arriva enfin.

Au détour d'une route que marquait un poteau héraldique, signe de possession, d'autorité, des groupes attendaient.

A la vue de la livrée revêtue par les valets, ils s'avancèrent, la tête nue.

Et la voiture, qui portait le lord encore souffrant de sa blessure, et sa compagne, s'arrêta.

C'étaient les vassaux — car ce mot dépeint en somme une réalité — venant saluer le maître à son arrivée sur les terres de sa pairie.

Alors, l'œil de Léona s'éclaira.

Une flamme qu'elle ne chercha pas à éteindre dilata sa prunelle.

Du reste, à quoi bon cacher cette ivresse : tous les fronts étaient courbés.

Lorsque lord Warder répondit aux harangues qui lui avaient été adressées, quelques tètes se redressèrent, attentives, hasardant de timides regards vers la nouvelle châtelaine.

Léona supporta sans broncher ce premier choc : elle était encore assez belle pour ne pas redouter celte attention.

Maintenant, tout le long de la route, les paysans rettnus aux champs par des travaux impérieux, à la vue des équipages, quittaient à la liàle

leur chaiTue et, se rangeant sur le bord du chemin, saluaient le retour du maître.

Lord Warder leur rendait leur salut d'un geste las de la main.

Et Léona inclinait légèrement la tête — comme une reine.

La large voilure qui les portait roula enfin sur le sable doux et uni comme un tapis d'une immense cour d'honneur, encadrée d'arbres plusieurs fois centenaires, et vint se ranger au pied d'un perron aux larges marches blanches.

Sur les degrés, de chaque côté, un rang de serviteurs de tous ordres, immobiles, attendait.

La nouvelle lady Warder, Léona, la Roussotte, considéra longuement la somptueuse façade, cette double rangée d'hommes presque esclaves de ses caprices et de ses ordres, l'immense ensemble qui l'entourait.

— Enfin!...

Ce mot, exhalé de ses lèvres, traduisait tout ce qui était en elle.

Enfin elle touchait du pied la réalité tout entière, elle prenait possession de tout ce que sa persévérance tenace lui avait fait acquérir.

Là-bas, par delà la mer orageuse, dans cetie France que la nouvelle lady Warder ne regrettait pas, dans un coin boisé des environs du Paris immense, sa fille Berthe passait par toutes les incertitudes d'une agonie que l'on avait cru cent fois près de finir.

Lady Warder, elle, était insouciante et heureuse.

Une noblesse nombreuse l'entourait.

Lord Warder avait lancé des invitations à tous les châtelains des environs.

Ceux-ci avaient appris qu'il s'était remarié; il avait épousé, disait-on, une Française d'une très grande beauté. L'on ajoutait même qu'elle possédait de son côté une fortune considérable, ce qui augmentait sqn prestige.

Aussi chacun avait-il hâte d'.iller voir la nouvelle lady.

Et c'était, dans le grand chàieau, dans l'antique et riche manoir, modernisé, une affluence incessante de nobles écossais ou anglais dont les aïeux avaient figuré dans les innombrables combats dont l'histoire de ces pays garde la mémoire.

iMalgré sa maturité naissante, mais si peu accusée encore grâce à son art profond, servie par son attirance personnelle, grâce surtout à l'habileté ensorcelante qu'elle savait déployer, elle ellaçait toutes les femmes accourues aussi à ses réceptions, même les plus jeunes et les plus belles.

Elle lisait dans les regards, dans rempressemenl de beaucoup de ces

Qui m'aime me suive ! - lance-t elle d'une voix stridente. (P. 1335.)

hommes qu'il ne dépendait que d'elle de faire leur con.iuêlc, c'est-à-dire

de laisser faire la sienne.

Beaucoup avaient lait des quarante et cinquauie kilomètres achevai pour revenir après l'avoir vue une première fois.

C'était significatif.

Et lorsqu'ils le lui apprenaient, elle souriait de son sourire mystérieux, intia(luisil.le,en plouj^cant, au loud de leur prunelle, l'éclair subtil,

16"?, — MARIA'. li d'aUOLU.

1330 MARIAGE D'AMOUU

rnpide des siennes — semence terrible d'oîi levaient de troublantes moissons.

Lord Wiinler jouissait avec un orgueil naïf de cet empressement, du tribut d'admiration payé à celle dont il avait fait sa femme.

Il était complètement guéri de sa blessure.

Et, parfois, montant avec elle à cheval, il était heureux de s'enfoncer •dans les vallons déserts.

Léona portait l'amazone à ravir.

Coiffée d'un chapeau de feutre à larges bords relevés sur lequel une longue et délicate plume d'autruche s'infléchissait mollement, sa taille, toujours mince et ronde, serrée dans une ceinture de cuir à laquelle pendait une gaine prête à recevoir le couteau de chasse des grands ébats forestiers, l'or de ses cheveux frissonnant autour d'elle, elle était réellement délicieuse ainsi.

Et lord Warder sentait un éperdument enivré en s'enfouissant à côté d'elle sous les futaies profondes.

Ils arrivaient ainsi au bord de quelque torrent, où bondissait et roulait un flot d'émeraudes fluides et d'argent écumant.

Et là, attachant leurs chevaux aux branches de quelque buisson, ils s'asseyaient sur les racines torses d'un chêne béant ou d'un sombre et haut sapin.

Et retrouvant l'illusion de sa jeunesse envolée, sa jeunesse qui lui paraissait renaissante, son bras enlaçait la taille cambrée et fléchissante de sa compagne, et il murmurait tout bas, dans ce grand silence infini, des paroles d'amour.

Léona l'écoutait perdue dans ses songeries.

Et la voix de son mari devenait plus pressée et plus basse.

La nouvelle lady Warder laissait planer son regard dans l'immensité des deux.

Elle était presque éthérée ainsi.

Et des vertiges de folie exquise, devant le vague perdu de ce regard, <!nvahissaicnl le cœur et le cerveau de l'homme immensément épris.

Oui, c'était bien là le regard, — profond comme la mer, — le regard angélique et enivrant de la femme revêtue de toute la grâce et de toute la puissance de l'amour.

Regard de la femme aimée et de la femme aimante, regard qu'elle revêtait lorsque de sa bouche à lui s'envolaient les mots de tondrtv^se à l'éloquence ineffable pour qui, de son côté, est épris.

Ce regard, lady Warder l'avait longuement appris.

Alors qu'elle n'était encore que Léona d'Ercourt, au début de sa

carrière de grande cocotte qu'elle avait voulue brillante, elle l'avait attentivement étudié devant sa glace.

Une combinaison de miroirs, réfléchissant son image de plusieurs côtés et qu'elle avait installés elle-même, l'avait guidée dans cette étude.

Et pendant les longues années de sa vie galante ou plutôt de son existence de trafic immonde, chaque fois qu'un de ceux qu'elle avait captivés lui avait parlé ce langage de l'amour, elle avait rivé ainsi sa pupille à l'expression profonde et contenue vers l'infini des cieux.

Sa comédie était captieuse et impressionnante.

Après en avoir abusé tant d'autres, elle produisait aussi son effet magique sur un mari trop épris pour analyser,

— Allons, — se disait-elle ironiquement, — nous voguons en pleine idylle. Amours exquises!... Dieu, qu'il est bête!

Elle étouffait avec peine un bâillement.

Afin d'échapper à l'ennui de ces scènes vraiment trop fastidieuses, trouvait-elle, elle finissait bientôt par se dresser.

— Les chevaux s'impatientent, — murmurait, dans un sourire, sa voix chantanle.

— Eh ! qu'importe ! qu'importe ce qui n'est pas nous, ce qui n'est pas notre amour !

— Mais notre amour a justement besoin de ces cadres harmonieux, de ces décors portiques, et voilà que nos chevaux le dégradent, dévorent les jeunes pousses, cassent les branchages, piétinent ces jolies fleurs champêtres, emblème charmants de l'amour.

Lord Warder se levait alors avec regret.

Léona caressait l'encolure lustrée de sa jument alezane.

— Méchante, — grondait-elle doucement, — voilà comme vous écrasez nos fleurs aimées.

Et son œil perdu dans ce regard qu'elle avait si bien étudié, paraissait suivre, dans les nuées, une vision fuyante.

Lord Warder, convaincu à ces signes de l'ardeur de sa tendresse, se penchait alors vers elle, et, étouffant un soupir, mettait un baiser au bord de son cou, dans l'ombre de ses cheveux.

Puis, se baissant galamment, il lui faisait un élrier de sa main, frémissant de joie de la sentir peser sur lui, et il l'aidait à se mettre en selle.

— Vous êtes toujours plus belle, — soufflait-il en la contemplant. Léona le remerciait de ce sourire que le ciel semblait lui avoir donné

pour enchanter et perdre ceux à qui il s'adressait.

Transporté de félicité, son mari s'élançait alors sur sa monture.

1332 MAUIAf.E D'AMOUR

Et, lûcliant les rênes à leurs chevaux, ils s'enfonçaient encore pai mi les solitudes, le Lialop des nobles bêtes, qui les emportaient, résonnant sourdement sur les gazons mouillés.

C'était l'idéalisation de la vie, c'était le rêve réalisé.

Chevauchant à côté d'elle, celui qui l'avait élevée si haut sentait son cœur battre de toute la force de sa passion plus ardente, plus violente que le galop des chevaux livrés à eux-mêmes.

— Plus vite! — excitait Léona, s'enivrant peu à peu à cette course. — Plus vite!

Et elle caressait de sa cravache les flancs de sa cavale.

Ils passaient ainsi, enfiévrés et radieux tous deux à ce moment, comme des fantômes d'autrefois, revenus à travers les ombres des arbres et celles du soir déc«!inant.

Et ils rentraient à la nuit, brisés d'émotions diverses, à la nuit qui les enveloppait de robscurilé si chère aux amants.

XGV

CUASSK A COURRE

L'empressement des châtelains des environs ne cessait pas à l'ancien manoir légué à lord Wardcr par ses aïeux.

Le charme de lady Warder n'était pas étranger à cette assiduité.

Alin de retenir cette cour'autour d'elle, Léona suggérait à son mari des projets de distractions.

L'adoration un peu trop régulière, pour son caprice, du noble lord, pesait à celle que, aujourd'hui, nous avons encore davantage le droit d'appeler une jeune femme.

Qu'importe le nombre des années, en effet; c'est le poids qu'elles ont laissé sur nous qui est seul à considérer.

Et si elles n'avaient fait qu'effleurer de leur aile légère l'ancienne courtisane, elle, vraiment, avait l'air encore moins âgée actuellement qu'il y avait six mois.

La satisfaction de son ambition l'avait positivement rajeunie.

Lord Warder décida donc d'offrir une chasse à courre à ses amis.

La chasse devait avoir lieu dans les montagnes au flanc desquelles s'adossait le splcndide château.

MARIAGE n AMOUn 1333

Un chaos de rocs, plusieurs centaines d'hectares forestiers, un pullulement de sapins noirs, de chênes noueux, de vieux mélèzes.

Des sangliers y vaquaient, vaulrés au repos, dans des retraites ohscures.

C'est sur eux qu'on allait lancer les meutes hurlantes des chiens, c'est sur eux qu'on sonnerait l'hallali...

Au jour dit, une foule de cavaliers se presse devant le perron du château.

Quelques amazones sont au milieu d'eux.

Lord Warder, donnant le hras à sa charmante femme, apparaît i.n haut du perron, suivi de quelques invités.

Aussitôt une acclamation s'élève des groupes de cavaliers qui attendent; les*femmes, gracieusement, agitent leurs mouchoirs.

Lady Warder remercie et salue de ce sourire enchanteur qui a déjà captivé tant de cœurs.

— Si ce sourire pouvait être pour moi ! — pense chaque cavalier. Un laquais amène à lady Warder sa jument alezane.

— Allons, en selle, — murmure Léona,

Et d'un mouvement souple, qui fait valoir les lignes harmonieuses de son corps, elle se hisse sur sa cavale soumise et pourtant frémissante.

Le châtelain, afin d'être digne d'elle, s'est juvénileraent élance sur son cheval.

Des ordres sont donnés aux valets de chiens et aux piqueurs, et la troupe élégante s'éhranle.

Les tuniques rouges ou gros-bleu et à boutons d'or des hommes, tranchant sur les culottes blanches, l'acier des couteaux de chasse, les crosses ornementées des pistolets émergeant des fontes lui donnent un aspect presque guerrier.

Lady Warder a revêtu une toilette captivante : une étroiie veste de drap rouge d'une coupe un peu garçonnière, mais moulée aux hanches d'une façon voluptueuse, se gonflant aux seins, révélant d'une façon plus aiguë peut-être la richesse de son corps.

D'un coup d'œil rapide et indifférent en apparence, elle a parcouru le groupe des femmes et a interrogé sans y paraître la physionomie des hommes.

ÎNon, aucune de celles qui sont là ne l'égale; son étude rapide ne l'a pas trompée : le regard des gentlemen qui l'entourent le lui aflirnie.

On ne tarde pas à arriver à la limile de la forêt.

Les piqueurs et les valets de chien sont lancés en avant, tandis que les chasseurs se concertent.

La iroupe ardente va se diviser en trois Iraclions.

Le lieu de rendez-vous est fixé à une grande clairière.

C'est vers ce point que le gibier doit être poussé à moins d'incidents.

Lord et lady Warder se placent en tête de la troupe qui va suivre le cliemin du milieu.

Les chasseurs et les chasseresses qui doivent suivre les allées latérales mènent leurs montures au trot afin d'aller occuper leur point de départ.

A un coup de pistolet tiré par lord Warder et répété par des piqueurs placés dans les intervalles comme un signal transmis télégraphiquemenl, les trois groupes doivent s'élancer en même temps.

La i'orêt sera ainsi presque tout entière cernée et le gibier repoussé, rabattu vers le centre, renvoyé d'une bandfe de chasseurs à l'autre.

Un moment s'écoule.

Lord Warder tire un pistolet d'une de ses fontes.

Il dresse le bras, fait feu.

Aussitôt, à droite et à gauche, une série de détonations lui répond, s'cloignanl, s'afïaiblissant de plus en plus.

— Go head ! — commande lord Warder.

— En avant!

C'est la voix de Léona.

Elle a répété l'ordre de son mari en français.

L'animation de cette partie de plaisir lui plaît.

Ce sera du mouvement, de la fièvre, — et du sang.

Un triple hourrah ébranle les échos des bois, les éperons sont plantés dans le ventre des chevaux.

Puis tout disparaît.

Les trois cavalcades se sont enfoncées dans les routes frayées sous le bois.

En France, Berthe est entre la vie et la mort : ici, au pied de ces agrestes montagnes d'Ecosse, sa mère, lady Warder, chevauche en tête du groupe compact des adorateurs qui lui forment escorle.

Et n'allant pas assez vite au gré de son désir, de sa rage de bruit et bientôt de sa fièvre de sang, elle cravache impitoyablement sa jument dorée.

La passion de la chasse a repris son mari.

— Hardi! — crie-l-il à son premier piqueur. — Hardi! poussez! poussez !

Et il lance du monde sous bois, en un endroit dégarni, par où le gibier pourrait fuir, gagner la plaine.

Si l'on ne serre pas, la chasse est manquée ou au moins diminuée d'intérêt peut-être.

D'un coup d'éperon, il force son cheval à rejoindre, en un bond, lady Warder.

— Permettez-moi, — lui dit-il, — d'aller surveiller la chasse.

— Allez, — lui crie-t-elle sans s'arrêter. — Nous vous en voudrions si elle manquait.

— Je vous la confie ! — jette le lord à ses invités.

Et échangeant, avec celte femme aimée qui, ainsi entourée, ne peut courir aucun danger, un sourire confiant, il oblique, s'élance à travers les fourrés, fouetté par les branches et disparaît. -

Alors une vraie joie éclaire les traits de lady AYarder.

Elle est libérée de tout joug; et cependant celui de son mari est bien léger. Elle est seule au milieu de ces courtisans qu'elle sent décidés à tout pour lui plaire.

La course un moment s'était ralentie, quand lord Warder s'était rapproché.

Léona cravache de nouveau sa cavale au pelage d'or.

— Qui m'aime me suive ! — lance-t-elle d'une voix stridente. Aucun de ceux qui l'ont entendue n'est resté en arrière.

Léona, fatiguée déjà de l'amour de son époux, mais qui, par prudence, n'a encore osé encourager aucun de ceux qui lui font une cour discrète, a jeté cet appel intentionnellement.

Plusieurs fois déjà, elle a considéré, étudié ces gentilshommes accourus au château de lord Warder depuis sa venue.

Lequel choisir, lequel élire pour son favori, afin de se reposer, se distraire de l'amour fatigant et monotone de lord Warder? Le plus jeune et le plus beau?...

Mais les hommes trop beaux sont inintelligents, a-t-elle remarqué.

D'autre part, la jeunesse ne signifie rien, juge-t-elle encore avec sa trop grande expérience.

Léona est fataliste.

Elle a donc remis au sort le soin de décider auquel de ces nombreux ■adorateurs elle montrerait qu'elle n'était pas insensible à ses attentions.

Ce sera celui qui la suivra le plus loin, qui ne la quittera pas, qui restera le dernier à côté d'elle. Oubliés pour l'instant, l'aimable peintre français et son horrible amant de barrière... toujours en mission secrète!...

Voilà pourquoi sa cravache implacable cingle les flancs de sa cavale qui hennit de douleur.

133fi MARIAGE D'AMOUR

— Milady! prenez garde! — lui crie un des cavaliers effrayé pour elle.

Léona le toise d'un regard de mépris, et un ricanement siffle entre

ses dents.

Ce n'est pas à celui-là, par exemple, qu'elle accordera jamais ce qu'elle appelle son amour...

Mais ses suivants rivalisent d'ardeur et de zèle et ne la quittent pas.

Il est une anecdote arrivée sous Louis XIV et qui est assez connue.

Le roi-soleil parlant du raffinement de politesse très réel des gentilshommes de sa cour se mit à leur dire que les gentilshommes anglais les dépassaient encore.

Protestations des Français.

Le roi en causant se dirigeait vers son carrosse. L'ambassadeur du roi d'Angleterre était avec eux.

Louis XIV arrivé devant la voiture invile ses gentilshommes à monter.

Chacun se récuse; nul d'entre eux n'aurait l'audace de passer avant le roi.

— Eh! bien, montez donc, vous, monsieur l'ambassadeur, — prononce Louis XIV.

Le gentilhomme anglais se hâta d'obéir. Alors le monarque, se tournant vers ses courtisans, leur dit :

— Vous voyez que les Anglais poussent plus loin que vous le souci des convenances, puisqu'en obéissant de suite aux ordres du roi, il s'est montré plus déférent et plus poli que mes gentilshommes.

Quoi qu'il en soit, les Écossais qui entouraient Léona ne voulaient pas se trouver au-dessous de la réputation de galanterie que nous avons gardée.

Et, les éperons collés au flanc de leurs montures, ils restaient près d'elle.

La nouvelle lady désespérait de faire ainsi choix de celui qui lui permettrait de profaner cet écu des Warder qui flattait tant son orgueil.

Tout à coup des aboiements, des cris, un tumulte de course, de branches froissées éclatèrent.

C'était un sanglier énorme qui débusquait.

La meute suivait derrière, hurlante, pressée.

Un chien débouchant de côté fit un bond, tomba sur l'animal, lui plantant ses crocs dans l'oreille.

Le sanglier eut un cri aigu de douleur, se secoua, traînant la chien. Puis, brusquement, infléchissant sa lourde tète, il eut un coup brusque.

Les boutoirs brillèrent, et, comme un double couteau, se plantèrent

Et aussitôt, la forme noire, le sanglier, toucha terre et frappa encore. (P. 1343.)

dans le ilanc du chien qui lâcha, fut lancé en l'air, et retomba, éventré, les boyaux jaillis.

Le solitaire, formidable, reprit sa traite.

— Dravo le chien et bravo la bêle! — clama L'ona.

La meute avait vu le sany, elle n'était que plus enragée, galopant derrière.

1338 MAHIAGE D'AMOUR

A peine parlois, non pas un aboiement, mais un rauquemenl acre et

bref.

Les chiens gagnaient et se courbaient parfois, prêts à tenter un bond final, mesurant la distance, n'osant pas encore.

Léona, maintenant, ne s'occupait plus de son escorte.

Elle guettait le combat imminent du sanglier et des chiens; ferme sur sa selle, un peu penchée dans l'attente de la lutte, ses mains serraient nerveusement les guides et ses narines se dilataient.

Inconsciemment, elle flairait l'odeur du sang.

Tout à coup, dans la meute qui suivait le sanglier, il y eut un remous. Un chien se détacha, s'élança, ses reins se détachèrent en l'air, tendus, et il retomba sur la bête, d'une pièce, les crocs dehors.

Et l'animal chassé eut un. battement rapide de ses oreilles dont l'une pendait, arrachée à demi et toute rouge et ses sabots firent voler du sable dans son redoublement de vitesse.

Les crocs du chien avaient happé; ils avaient mordu en plein dos, et le sanglier traînait ce poids vivant, qui lui mangeait les reins.

Après son premier redoublement de foulées il faiblit.

Aussitôt ce fut un vol de bêtes, un véritable coup d'épervier s'abattant sur lui : les chiens avaient poussé un cri rauque et d'un élan, s'élançant ensemble, s'étaient jetés sur lui, la gueule ouverte, cherchant la place pour mordre.

Et ils s'abattirent comme une trombe, coiffant la bête.

Le sanglier chancela sous l'avalanche, voulut fuir encore, se sentil fléchir.

— Bravo! — clama Léona.

Son bravo s'adressait au fauve, s'adressait aux chiens. C'était le bravo poussant à la lutte, l'appelant, la désirant vite.

Le sanglier essaya de se secouer, de se débarrasser de cette grêle de crocs. Les chiens tenaient à lui et buvaient son sang.

Brusquement, il fit un écart, s'écrasa contre un arbre a(in d'y broyer, d'y aplatir les chiens dévorants.

Et des chiens lâchèrent, en efiet, les reins cassés, brisés : l'arbre tremblait, le sang maculait son tronc.

El Léona ayant arrêté sa jument d'un brusque coup de lênes qui la fit fléchir sur ses jarrets, Léona, transportée, applaudissait.

Elle se souvenait de l.i lullo du nain contre le dogue, à laquelle elle avait assisté, jadis, dans une taverne de Londres.

Mais, aujourd'hui, c'était plus vivant, c'était plus « nature ».

Le sanglier se secouait d'une façon furieuse qui semait du sang, tout

autour de lui, en pluie, dont les goutles relonibaient à dix pas, — du sang et aussi des corps broyés, cventrés.

— Bravo le fauve! Taïaut! Taïaut! — criait-elle encore, excitant le fauve et les chiens féroces.

Oui, que la lutte se continuât, qu'elle lui donnât tout entière la jouissance à^cre du carnage, le plaisir de compter les plaies, juger les souffrances, entendre les hurlements rauques de colère et les hurlements lamentables de douleur.

N'était-ce pas la chasse cela? N'était-ce pas ce qu'elle était venue chercher.

El, tandis qu'elle applaudissait, une phrase lui vint aux lèvres, toute seule :

— Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir!...

Et elle riait, de ses prunelles ardentes, en répétant cette phrase des marchands d'oubliés parisiens, celte phrase que ses courtisans rangés autour d'elle ne comprenaient pas, voyant seulement qu'elle était heureuse.

Mais le sanglier très fort et aux membres musclés, noueux comme des branches d'arbre à la rude écorce, d'un coup de boutoir venait de crever encore un de ses ennemis.

Son groin ensanglanté se tournait en reniflant vers le groupe des chasseurs, flairant de leur côté le véritable danger, l'ennemi qui lançait les chiens hurlants après lui.

Encore une de ces bctcs implacables collée à sa chair écrasée, détachée de lui, et, il repartirait.

Vers oîi? Vers ceux qu'il sentait voués à sa mort; son groin leur soufflant de l'air les en prévenait.

S'il devait mourir, il se vengerait, en en décousant au moins une de ces créatures humaines qui avaient prémédité cette boucherie.

11 se ramassa en un suprême effort, son œil noir et fauve rivé sur lady Warder.

Celui des gentlemen écossais qui, un instant auparavant, avait crié à Léona : « prenez garde! » lorsqu'elle cravachait éperdument sa cavale, s'élança vers elle.

Et la saisissant par le bras :

— Ne restez point là, milady!

Léona se dégagea d'un coup sec.

Et éclatant d'un rire strident :

— Oui, il y a du danger, en effet. Mettez-vous donc derrière ces dames.

El elle reprit plus virulente, ivre réellement de ce carnage.

— Tjiïaiil! TaÏMuL! Et toi aussi, le fauve, taïaut!...

Elle laissait voir ses dents ainsi qu'une louve.

Le gentilhomme avait rougi sous l'outrage, l'insulte qu'elle lui avait adressée.

Cette femme était donc folle pour braver un tel péril?

Elle ne devait pas savoir à quoi elle s'exposait. Et, tirant un pistolet de ses arçons, un pistolet, arme insuffisante la plupart du temps dans une telle occurenec, il attendit que le sanglier fît son effort, eût achevé de s'alléf^er des chiens qui restaient encore et le dévoraient; il attendit le moment où il allait fondre sur l'imprudente, la femme insensée qui le provoquait.

Brusquement, un bruit de branches froissées, une tempête d'abois rauques, de fanfares haletantes, de galops furieux retentit derrière la bête.

C'était le reste de la meute lancée à la chasse d'un autre gibier qui, après une poursuite, l'avait dépisté et qui, battant l'estrade, venait de flairer, de sentir le sang, de sentir la lutte livrée à cet endroit.

Les piqueurs, aux aboiements, avaient compris.

Et ils avaient poussé leur cri de chasse, sonné frénétiquement les trompes à la voix ardente pour enivrer, affoler, enrager les chiens, fouettés eux-mêmes par les ordres enfiévrés du maître, de lord Warder galopant au milieu d'eux, et leur criant :

— Plus fort, et plus fort encore!

Un ouragan de clameurs, d'hommes, de chevaux, de chiens s'approchait.

Le sanglier se détourna à demi, aspirant l'air d'un coup brusque de son groin renflé du côté d'où le bruit venait.

El, malgré les deux chiens cramponnés encore à lui, il lâcha terre de ses quatre sabots à la lois, se ruant de nouveau sur l'arbre à se briser les reins lui-même.

Dans ce coup brusque, un des molosses qui le'déchiquetaientépouvantablement se trouva pris.

Son corps s'aplatit, creva comme un raisin trop mùr qu'on écrase et le sang jaillit, avec des intestins, de son flanc ouvert, ainsi qu'une outre fendue d'un coup de couteau.

— Oh! — lit Léona, malgré elle, saisie cette fois. Le ftmve n'avait plus qu'un chien attaché à lui. Tout autour des cadavres.

Un chasseur avait voulu se porter au secours de la meute. D'un geste, lady Warder l'avait arrêté. Pas encore. Elle refusait de laisser gâter son plaisir.

l^iaintenant, il ne reslait plus que deux adversaires aux prises.

Le sanglier, allégé, secoua le molosse comme on secoue un arbre pour en faire tomber les fruits..

Et tout à coup il se trouva seul, ses boutoirs redoutables ayant encore accompli son œuvre.

Et, au milieu des chiens râlants qui l'entouraient, il apparut, épouvantable, noir et pourpre, frémissant, ses flancs aux crins rudes ballant à larges coups.

Il tourna son œil louche du côté d'où approchaient, rapides, les clameurs meurtrières, fixa une seconde lady Warder et s'élança sur elle, tout droit.

Cette fois, la chasseresse comprit le danger.

Dans une contraction involontaire, ses bras s'abattirent sur l'encolure de sa jument, imprimant une secousse violente aux rênes.

Sous ce double coup et la blessure du mors, la jument dorée s'ébroua, aperçut en même temps l'animal sauvage lancé vers elle, ainsi qu'un boulet.

Et elle se cabra violemment.

' Lady Warder, surprise, envoya inconsciemment les mains à ia

crinière.

La cavale se sentant libre fil un écart, fuyant celte masse noire et rouge qui se ruait sur elle.

Léoua comprit qu'elle allait être désarçonnée et poussa un cri.

En même temps, une détonation retenlit.

C'était l'Ecossais qui avait en vain prévenu Léona du danger qui la menaçait.

Mais son cheval à lui-môme, effrayé par le bond que venait de faire la monture de lady Warder, ne voulait pas rester en place.

Le coup mal assuré ne porta donc pas aussi juste que l'aurait voulu le tireur, et la balle, blessant le fauve, ne vint qu'attiser encore sa colère.

S'arrêtant brusquement, semblable au taureau dans l'arène, assailli par les banderilleurs et choisissant un ennemi pour fondre sur lui, le solitaire s'immobilisa sur ses pattes courtes et nerveuses, aux crins hérissés.

La jolie alezane que montait Léona avait cessé de se di'rober, freniblant de tous ses membres, les naseaux tendus vers le monstre, — car le sanglier en était devenu un effroyable, sous la sueur, la bave et le sang marbrant son crin soulevé, — et renâclant.

Et l'amazone, les yeux agrandis, emplis de l'épouvante muette qui l'avait saisie à la fin, n'avait même plus la pensée de fuir.

Elle vit le fauve, détourné par le coup de pistolet de l'homme qu'elle avait méprisé un moment avant, prêt à s'élancer sur les chasseurs encore réunis.

Et une lueur d'espérance brilla dans son regard.

Rapidement deux des cavaliers avaient sauté à terre et tiré leur couteau de chasse, préférant la lutte pied à pied, attendant le monstre.

Le tireur avait pris un autre pistolet, et, essayant d'apaiser son cheval, visait de nouveau.

Le groin souillé de la bête, et au bout duquel, par-dessus les lèvres convulsées et noires, saillaient les deux défenses acérées, énormes, oscilla des hommes à la femme.

L'animal hésita sans doute entre ces hommes, le fer luisant à la main, et la femme toule seule, la femme qui avait applaudi à la lutte.

Et d'un élan irrésistible, vertigineux, cette fois, il repartit sur elle.

Les autres amazones, repliées à quelque distance, discernèrent que lady Warder était perdue, et leurs clameurs de véritable angoisse emplirent le bois.

Une nouvelle détonalion se fit entendre.

Le chasseur, voyant l'imminence du péril, cessa de chercher, sur le sanglier, la place mortelle que l'agitation de son cheval ne lui permettait pas de fixer; et il venait d'envoyer sa balle à tout hasard, regrettant de n'avoir pas pris le temps de sauter à terre pour viser.

Le projectile passa par-dessus l'animal en fureur et qui, immuable, irrésistible boulet vivant, arrivait sur la chasseresse.

Tout secours maintenant surviendrait trop tard.

Elle était perdue sans ressource.

Les femmes affolées se cachaient les yeux.

Les hommes, consternés, avaient échangé un regard et s'étaient élancés en avant, mais certains de ne pas arriver à temps.

On n'entendait plus le haro des chiens, des cavaliers, des trompes près de surgir.

On ne voyait ])lus qu'une chose : lady Warder paralysée par la terreur sur sa jument tremblant sur ses quatre membres, lady "Warder dont le massacre par le fauve déchaîne n'était plus que l'alTaire de quelques secondes, — rapides et éternelles.

Tout à coup on tlistiugua une chose effrayante, le jaillissement du sol d'une lorme noire, sous les pieds mêmes de la jument au pelage d'or.

C'était le sanglier.

Ce fut cilarant de rapidité, un coup de foudre, à peine visible : la

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bête sombre soudainement cambrée, frappant de son groin terrible, son groin aux armes mortelles, le poitrail de la jument à la robe dorée.

Et aussitôt, la forme noire, le sanglier, toucha terre et frappa encore.

A-t-on vu, dans les arènes, le taureau évontrcr, étriper des chevaux : ce fut pareil et ce fut plus terrible encore.

Deux ouvertures larges au-dessus de lui, deux grands traits de sang, des chairs béantes à travers lesquelles des choses, des viscères, le foie, savait-on quoi, pendait...

La cavale dorée hennit de douleur et, pareille à une bète à qui l'on a coupé les jarrets, s'aballit d'un coup brusque sur ses genoux.

Un cri de terreur angoissée s'éleva, jailli de dix poitrines.

Lady Warder était condamnée...

Les chasseurs avaient bondi plus vite, afin de la secourir.

Mais avant qu'ils fussent arrivés et eussent attaqué le fauve, avant qu'ils eussent détourné sa fureur sur eux, il aurait fondu sur la jeune femme et aurait labouré ses chairs délicates de ses défenses.

Et cela s'accomplissait, effectivement, comme on ne pouvait que trop le prévoir.

La jument abattue, le sanglier s'était précipité vers celle qu'il voulait immoler à sa vengeance.

Ce n'était même plus une bête, c'était une machine vivante, vouée au mal, à la destruction, allant droit devant elle, ne distinguant plus. Sa tète énorme s'étant de nouveau courbée, ses boutoirs frappèrent.

Mais ils rencontrèrent la jument qui se débattait, entaillant ses flancs.

Puis, comme ce n'élait pas là la proie qu'il voulait, il obli(|ua, cherchant la créature humaine, la femme.

lAlais à ce moment, dans un tumulte de clameurs, de bris de branches, un cavalier surgit, passa comme une trombe devant les chasseurs.

Deux détonations claquèrent coup sur coup, délourn;int le monstre. Et un homme soudain sauta de cheval, à un mètre du solitaire, rallacpiant en face.

C'était lord Warder.

On se souvient de ce bruit de course entendu vers le bois au commencement de cette scène dramatique.

C'était le mari de Léona qui, repris de son ancienne passion de la chasse, au temps de sa jeunesse, poussait devant lui l'autre partie de la meule, excitée par ses cris, les sonneries des piqueurs entraînés dans sa course rapide.

Les chasseurs restés avec lady Warder, impressionnés par la scène

134i MARIAGi£ U'AMOUR

rapide, — et en inèrne temps, pour eux, longue d'un siècle à laquelle ils assisl;iient, — avaient fini par l'oublier.

Mais, malgré le tumulte de sa course, lord Warder avait perru les coups de l'eu lires sur le lauve.

Ses instincts de nemrod écossais n'en avaient été que plus surexcilés.

En même temps une anxiété inconsciente s'emparait de lui, inquiétude instinctive, irraisonnée.

— Hardi! hardi! — avait-il crié à ses dogs.

.Mais un fossé profond, infranchissable, carrière ouverte il y avait cent ans, puis abandonnée, lui avait barré le chemin.

Il avait dû l.i contourner, chercher un passage.

Lorsque, soudain, des cris effrayés de femmes avaient frappé son oreille!

Ces détonations, ces clameurs répondaient à l'appréhension instinctive (|ui l'avait saisi.

hlnlevant son cheval, au risque de se rompre les os, il l'avait lancé au-dessus du fossé.

Le cheval s'était cramponné des quatre fers à l'autre bord dont la terre s'effritait sous lui. Les éperons de son cavalier l'avaient remis au galop, fendant les fourrés, écrasant les branches.

Et alors, blême, épouvanté, il avait aperçu celle femme qu'il avait épousée par amour, à terre, les jupes prises sous sa monture renversée, et le vieux sanglier se ruant sur elle.

Celte- fois l'acier de ses éperons était réellement entré dans le ventre de son cheval.

En même temps, ses mains avaient retiré ses pistolets des arçons; il avait lire sans viser, sans songer même que, par suite d'une secousse, le coup pouvait dévier, atteindre celte femme (ju'il idolâtrait.

El ses deux balles envoyées sans s'arrêter, jetant les armes inutiles, il avait sauté à terre, dégainant son couteau de chasse, attaquant le solitaire irrité.

Celui-ci en elïet avait abandonni^ la victime (ju'il s'était choisie et portait toute sa colère veis l'imprudent qui venait le déranger.

11 se rua de tout le poids de sa masse, les lèvres retroussées faisant luire l'ivoire de ses défenses redoutées.

On vit briller l'acier dans la main de l'homme : un choc, un piétinenienl... L'homme et la hèle étaient aux prises.

Lord Warder, sous l'altacpie, avait loulé sur l'herbe, terrassé, renversé, et le solitaire était sur lui, fouillant sa poitrine.

Les piqueurs cl les chiens étaient arrivés.

L'un d'eux chercha rapidement le défaut de l'épaule et y enfonça son couteau de cba^^se.

Les chasseurs accourus à l'aide de la jeune femme enloumi'-nl le sanglier.

L'un d'eux chercha rapidement le défaut de l'épaule et y enfonça son couteau de chasse : déjà les chiens, de leur côté, sentant le sang, plantaient leurs crocs.

L'énorme fauve s'ahaflil, essayant encore de lutter, de faire payer son agonie à l'homme qu'il avait terrassé.

On entoura lord Wurdcr : du sang le couviail.

Il fallut déboutonner son habit, et l'on aperçut alors sur sa poitrine deux larges ouvertures où des caillots refluaient à chaque haletée de souffle.

Durant ce temps, d'autres chasseurs dégageaient Léona de dessous sa

jument.

Inerte, pareille à une belle fleur que l'on a cueillie et qui penche sa tête épuisée, la jeune femme gisait, évanouie, sur l'encolure dorée de sa

cavale morte.

Une morne torpeur emplissait l'assistance.

Les valets réaccouplaient les chiens, tandis que d'autres coupaient des branches afin de confectionner deux civières, une pour le lord, l'autre pour Léona, qui n'était pas encore revenue à elle.

Un des valets, remontant à cheval, était parti au galop pour la ville voisine, afin d'en ramener un médecin.

Les femmes réunies autour de lord Warder parlaient bas, échangeant leurs impressions, tandis que, par un pansement sommaire, on essayait d'étancher le sang qui coulait de ses plaies.

Le blessé, se raidissant contre la douleur, dirigea son regard vers celle qui portait son nom.

Et la contraction causée par la souffrance fit place à une sollicitude anxieuse.

— Est-elle blessée? — murmura-t-il.

— Non, — lui répondil-on, — milady est seulement évanouie. Lord Warder écarta ceux qui l'entouraient.

— Soignez-la d'abord, — murmura-t-il d'une voix faible.

On était allé puiser de l'eau à une source et l'on humectait les tempes de la jeune femme.

Un garde, débouchant une gourde de gin dont il s'était muni, l'approcha de ses lèvres et versa dans sa bouche quelques gouttes de la forte liqueur.

Sous l'influence de ces soins, Léona ne tarda pas revenir à elle.

Ses yeux s'ouvrirent avec lourdeur, comme si la vie ne voulait pas revenir. Puis ils rencontrèrent la masse sombre du sanglier immobile.

Une violente expression de terreur s'y peignit alors.

— Rassurez-vous, il est mort, — • prononça une voix pénible à côté d'elle.

C'était celle de lord Warder.

II la voyait revenue à elle; et, oubliant ses blessures, il trouvait, dans son amour, la force héroïque d'un bon et doux sourire.

— Mais vous-même,... vous êtes blessé!

— Penh!...

Et s'adressant aux piqueurs, raffermissant sa voix pour donner quand même cet ordre :

— Milady a rouvert les yeux : tout va bien. La bête est bas; allons, sonnez l'ballali...

Et comme l'on hésitait, impérieux, il répéta :

— llourrah ! la bêle est morte, sonnez l'hallali! Faites la curée!

Et les yeux embrasés de passion — et de fièvre, — il se releva sur un coude, afin d'entendre le chant de triomphe du chasseur.

Et, tandis que les valets livraient aux chiens détachés et furieux les entrailles fumantes du sanglier, il écouta les trompes de cuivre jeter, aux échos de la forêt, leurs notes ardentes, devant les spectateurs impressionnés.

La civière sur laquelle on devait transporter lord Warder au chàleau était terminée.

Un lit de mousse épaisse et souple en garnissait le fond : le blessé, qui ne parvenait pas toujours à dominer sa souffrance, y fut étendu, et quatre hommes en prirent les brancards.

Quant à Léona, ne se ressentant pas de sa chute et voulant réagir, ayant honte, dans son orgueil, d'avoir faibli devant d'autres femmes, elle ordonna de transporter sa selle sur le cheval de son mari et reprit son rôle, marchant au pas de sa monture, avec une affectation de tendresse qui impressionnait les témoins, à côté de la civière qui transportait rhoiiuiie qui l'avait élevée jusqu'à lui, et qui venait de braver la mort pour elle.

Lord Warder, dont les \eux se fermaient sous l'empire de la douleur, relevait parfois ses paupières et, dans une expression infinie d'amour, (ixail sur elle ses prunelles dilatées par le mal.

Devant lui, vain trophée, sur une claie, quatre valets portaient la bête nioile, comme pour attester quand même la valeur du maître.

Et Léona, promenant son regard du sanglier expiré à son mari, sentait se dérouler dans son esprit des pensées confuses... des pensées que l'on hésite à indiquer tant elles étaient monstrueuses,

La bête ne s'était-elle pas vengée terriblement avant d'expirer... et lady Warder ne serait-elle pas encore veuve bientôt?

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