‹ [Mariage d'amourChapitre 57 sur 109 · ACCOLADE · texte numérisé non relu

ACCOLADE

L'officier de marine se détourna, aperçut celui que la jeune fille venait de désigner : un cri lui échappa, et tous les deux lurent spontanément dans les bras l'un de l'autre.

— Maurice! ^

— Hector !

Leurs deux voix, leurs deux noms s'étaient confondus.

L'élan qui les avait jetés l'un vers l'autre avait été soudain, irréfléchi,

irrésisliblc.

Brémontier venait d'oublier tout à coup les préventions qu'avait fait naître en lui le long silence du fiancé de Mignonnette.

La réception si franche de celle-ci avait anéanti ses doutes, et ses dernières paroles : « Voici votre ami », les eût dissipées si cela eut été nécessaire encore.

Puis, nous venons de le dire, il n'avait pas même eu le temps de réfléchir.

Maurice Donnel s'était élancé dans ses bras, et lui de son côté avait ouvert les siens, heureux de trouver, de rencontrer, de deviner un cœur fraternel.

Enfin, leurs bras se détendireni, ils se reculèrent un peu, se tenant par les mains, se considérant avec de la joie dans les yeux.

— C'est bien toi?...

— Toi!...

Ils se parlaient ainsi, par monosyllabes, ne se souvenant plus s'ils s'élaient tutoyés ou non avant ce jour.

Ils ne discernaient, ils ne sentaient qu'une chose, c'est qu'ils étaient deux esprits, deux cœurs faits pour se comprendre, qu'une fraternité instinctive les rapprochait.

Et ils se parlaient comme deux frères... deux frères dignes de ce nom.

— Ah ! — prononça enfin Maurice, — je désespérais de te revoir. Pas un mot, pas une nouvelle! Le silence absolu. Ah! c'était mal, vois-tu.

Un certain embarras se peignit sur les traits du lieutenant de vaisseau.

Devant le manque de lettres de Maurice, il s'était cru abandonné, oublié, et voilà que celui-ci lui adressait des reproches.

Il garda le silence une minute.

Ce dernier glissa un regard détourné vers Berthe , se rappelant les projets funestes du marin, se heurta à la physionomie fermée de M''-^ Raymond, à ses yeux clos, — à ses paupières scellées comme pour empêcher ses larmes de passer, — et le reporta vers sa fiancée, sur laquelle il lisait ainsi que dans un livre céleste toujours ouvert pour lui.

Il la vit triste et comprit.

Berthe n'avait pas abdiqué cette réserve que l'on ne pouvait expliquer que par un secret.

Ce secret, on n'avait point eu l'indiscrétion de le lui demander.

Cependant, par suite de l'intimité plus étroite établie entre les deux jeunes lilles par leur long rapprochement, Mignonnelte, qui avait l'âme trop charitable pour se renfermer dans un égoïste amour, Mignonnelte, sachant que Brémontier était parti désespéré pour la guerre, avait essayé quelquefois d'attendrir son amie, de porter leur entretien sur l'officier de marine.

Mais, chaque fois, elle s'était heurtée à un mutisme implacable.

Afin de ne point céder, de ne pas entendre plaider la cause de celui qu'elle cherchait en vain à chasser de son âme, Berthe Raymond jamais n'ouvrait la bouche lorsqu'elle s'apercevait qu'on voulait lui parler d'Hector Brémontier.

Maurice et Mignonnette s'étaient communiqué l'obstination de leur jeune commensale.

Et la mélancolie empreinte sur les traits de sa fiancée indiquait au premier que la venue de son ami n'avait rien amélioré.

— Mon pauvre mathurin, — dit-il en lui donnant l'appellation familière sous laquelle, dans l'armée, on désigne les marins, — c'est qu'il n'y a pas seulement que les^ balles de brutales et de mauvaises. Va, nous avons eu noire lot, nous aussi. Et quand je t'aurai expliqué, tu comprendras que je sois reslé quelque temps sans écrire. Moins longtemps que toi cependant.

A ce moment. M"»' de Saint-Florent parut.

Elle s'avançait, appuyée au bras de son mari.

Quelques fils d'argent jouaient dans ses cheveux à l'ondulation naturelle; elle avait, sur la physionomie, le grand calme apaisé des consciences hautes et pures.

Habituée au contact des infortunes, accoutumée à s'asseoir au chevet

des malades et des affligés dont elle était la providence, sa démarche avait revêtu inconsciemment une majesté faite de bonté et de grâce.

Sa main gauche légèrement appuyée au bras de son mari indiquait l'expansion confiante d'une affection partagée sans réserve.

M. de Saint-Florent faisant oublier son passé à force de constance, de travail et de dignité vraie, faisant plus que le racheter, avait enfin reconquis sans restriction cette âme si véritablement noble.

Et généreuse comme elle l'était en toutes choses, elle élait heureuse de le lui témoigner, se rapprochant autant de lui que le passé les avait éloignés.

D'une gravité mâle et fière sans arrogance, les cheveux prématurément blanchis par ses veilles consacrées au travail et dans le repentir, la physionomie du comte de Saint-Florent s'harmonisait avec l'aménité austère et bienveillante à la fois de sa noble compagne.

Un sourire de bon accueil rajeunissait leur physionomie , tandis qu'ils s'avançaient afin de recevoir le jeune visiteur qu'on venait de leur annoncer.

Hector Brémontier se porta vivement à leur rencontre.

— Ma bienfaitrice me pardonnera, — dit-il, — d'avoir voulu que ma première visite à mon arrivée à Paris ait été pour sa maison.

Et, se tournant ensuite vers le comte, il lui exprima son remercîment de ce qu'il voulait bien l'accueillir avec une amitié aussi condescendante.

— La surprise heureuse que vous nous causez, — lui répondit M"'= de Saint-Florent, — atténuera les reproches que nous aurions peut-être été en droit d'adresser au jeune oublieux que vous avez semblé être.

Jamais l'angéfique créature n'accusait, disant qu'on ne sait pas assez pour cela.

— Vous nous avez un peu négligés...

Le jeune homme protesta d'un geste.

Et, d'une voix profonde :

— Si vous saviez !...

Mais déjà la main de M"® de Saint-Florent se tendait pour pardonner, pour absoudre.

Il s'inclina pour la baiser.

Mais la sainte femme le releva.

— Lorsque l'on revient dans sa patrie , on aime à retrouver un parent, une sœur, une épouse,... une fiancée, — elle regarda Berthe, — ou une mère. Voulez-vous que je remplace un peu pour vous cette mère envolée?...

Et l'altirant vers elle :

MARIAGE D'AMOLR

En effet, c'était une petite bouteille que iermail un bouchon à demi louyo. (l*. 1872.)

— Au nom de celle dont ni vous ni moi n'avons perdu le souvenir, allons, embrassez-moi.

L'olficier de marine comprit qu'elle parlait de la dernière parente qu'il avait eue, de sa sœur décédée dans le couvent de Sèvres ; et devant celle constatation du vide de sa vie, appuyant sou front sur l'épaule de celle qui le traitait en fils, il laissa couler ses pleurs.

Lui qui, tant de fois, avait bravé la niorl !...

Le cœur gros devant ce spectacle, Mignonnette tourna ses yeux lourds de reproclies vers Berlhe , et celle-ci sentit aussi le poids de ceux de Maurice qui se dirigeaient également vers elle.

Alors son cœur comprimé se détendit.

Et les larmes qu'elle refoulait depuis un long moment se firent jour enfin.

Elle était vaincue.

Mais, au nième instant, les paroles terribles de sa mère lui revinrent à la mémoire, accusant à coup sûr, hélas ! Brémontier de tentative d'assassinat, — paroles de malédiction.

Berthe Raymond, appuyant alors, dans un effort nerveux, sa main sur le bord de sa chaise longue sur laquelle elle était assise, se dressa brusquement et s'enfonça dans le bosquet, allant cacher, dans les endroils les plus touffus, le trouble, le désordre de ses sentiments.

L'amour et une haine faclice se disputaient son cœur.

Tout en elle lui criait :

— Tends-lui ta main! Unissez vos cœurs!

Et elle se raidissait, entendant, écoutant une autre voix disant :

— Misérable! Assassin!...

Laquelle croire?...

Trouvant dans la fièvre qui l'agitait une vigueur ardente, elle arpentait les chemins les plus éloignés du parc, mordant son mouchoir.

— Pauvre enfant ! — avait prononcé M^^ de Saint-Florent -en la voyant s'éloigner.

Loin de s'offenser de cette soudaine retraite, elle plaignait W"« Raymond, au contraire, ayant aperçu les larmes qu'elle s'était efforcée de cacher et coiiiprenant quel combat douloureux devait se livrer en elle.

Brémonlier, lui, était anéanti.

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