DECOUVERTE
Berthe Raymond, dans sa bâte de fuir, afin de cacher le plus possible les larmes jaillies de ses yeux, dans son désir de s'isoler, d'apaiser le tumulte qui l'agitait, conliiiuail de marcher, de suivre les allées, les sentiers qui se présentaient à elle, quels qu'ils fussent.
Pourvu qu'ils l'éloignnssent de la villa, où étaient restés les témoins de son trouble et de sa confusion, c'était tout ce qu'elle désirait.
Elle aurait même été heureuse de rencontrer une porte ouverte, donnant sur le bois, pour s'y enfoncer, aller errer à l'aventure, jusqu'à ce qu'un peu de calme fût redescendu en elle.
Mais la poterne qui y donnait accès, restée close depuis l'attentat dont Mignonnette avait failli être victime autrefois de la part du misérable Favrol , celte poterne avait été définitivement et solidement condamnée après la tentative d'empoisonnement dont les deux jeunes filles s'étaient trouvées les touchantes victimes.
La fille infortunée de Léona errait dans le parc, les nerfs tendus, ses yeux noirs couvant des flammes, et eUe se disailt :
— Que croire? que penser?
Son exaltation dominait sa faiblesse.
Elle longeait le mur qui séparait le parc de la forêt.
Avec Mignonnette, elles avaient évoqué quelquefois le jour où elles étaient venues s'asseoir là : quelques heures après, elles absorbaient le terrible poison versé par une main demeurée inconnue!
Rapprochant ces circonstances, un frisson les prenait chaque fois, et elles n'auraient plus osé y revenir.
Encore moins auraient-elles eu , comme on l'a vu, le courage de s'aventurer dans la forêt dans laquelle Berthe regrettait de ne pouvoir s'enfoncer à cette heure troublée.
Aussi ne s'apercevait-elle pas qu'elle approchait de l'allée au bout de laquelle elles s'étaient assises, le jour terrible qui avait été si près de voir leur trépas.
Un banc était devant elle.
L'exaltation qui surexcitait les forces de la jeune fille commençait à faiblir.
Elle sentit son épuisement revenir, avec une violence en rapport avec l'énervement qui l'avait secouée, et elle se laissa tomber sur ce banc.
C'était celui-là même où elle était restée longtemps à causer avec la fille adoptive de M'"' de Saint-Florent, tandis que, au-dessus d'elle, Alexandre, la Terreur de Grenelle, était blotti dans les branches d'urt arbre et méditait son coup en les épiant.
Berthe ne s'aperçut pas d'abord de cette coïncidence.
Elle était trop impressionnée encore.
L'accablement qui venait de la jeter là avait un peu détendu son angoisse , et elle cherchait à voir clair dans le chaos où son esprit vaguait.
Si sa riière s'était trompée et elle aussi? Si le frère de celle qui avait été la seule vraie amie de son enfance délaissée, la pauvre rnorle dont le souvenir semblait lui reprocher sa dureté, si Hector Brémontier était innocent?... Car elle l'aimait : elle le sentait.
Mais aussi, s'il était coupable?... Car enfin qui donc, sinon lui...
— Ah! ce doute est horrible! — murmura-t-eiie. Sa tête pesait, immobile, ployée sur sa poitrine. Son regard restait rivé à terre.
Dans cette longue contemplation, quelque chose de blanc, sous un buisson, finit par attirer sa vue.
Machinalement, elle se courba pour mieux voir.
Il lui sembla alors voir luire un morceau de verre, le t^oulot d'un flacon, aurait-on dit, sortant d'une feuille de papier dans lequel il aurait été plié.
(Jn flacon là, cela lui parut singulier : elle fouilla sous les feuilles qui le cachaient à demi.
En effet, c'était une petite bouteille que fermait un bouchon à demi rongé.
— Voici une découverte assez singulière, — pensa-t-elle, trouvant dans ce menu incident une bien faible distraction à son chagrin.
Elle retira mélancoliquement le bouchon et l'approcha de ses narines pour savoir ce qu'il contenait, quelque parfum sans doute.
Mais elle rejeta violemment sa tête en arrière et pâlit.
Cette odeur, elle la reconnaissait. Ou plutôt il lui semblait qu'elle la retrouvait pour la seconde fois... une saveur, une émanation lui revenant tout à coup.
Oui, cela lui rappelait cette eau qu'elle avait bue... celte eau qui l'avait empoisonnée.
Il y a comme cela des souvenirs, des évocations subites, imprévues et troublantes.
Un peu de la substance que ce flacon avait contenue restait encore au fond : de là la force de l'émanation qui venait d'affecter son odorat.
— L'empoisonneur serait donc passé par ici? — se dit-elle.
Et se retournant avec l'inquiétude de sentir une main criminelle .>e poser sur son épaule afin d'achever son œuvre, elle regarda, effarée, autour d'elle.
Elle aperçut alors l'énorme branche passant au-dessus du mur, releva des excoriations, des trous dans la bâtisse, comme si un homme était descendu et remonté par là.
— Serait-ce le destin qui m'a conduite ici, — murmura-t-elle, — afin que j'avertisse M. et M™« de Saint-Florent? Est-ce le ciel... ou l'enfer?... Oui, l'enfer, car autour de moi, partout le mal, partout le crime.
Elle songeait à Hector Brémontier, à sa tentative nocturne, au coup de couteau reçu par sa mère.
Mais un chiffon de papier entourait ce flacon.
Qui sait, peut-être allait- il lui livrer un indice, lui permettre de découvrir le nom du meurtrier.
Elle se le disait, et pourtant elle hésitait à le déplier.
Puis , quelques lettres attirant malgré elle sa vue, l'y contraignirent en quelque sorte : ces trois lettres étaient Ray...
Elle le défit d'un coup sec : ses doigts tremblaient.
Ce papier portait encore ces mots, flamboyants, menaçants, écrits drns cet ordre :
c< Madame Veuve Raymond,
» Boulevard llaussmann, » Paris »
Sur l'angle, un timbre, oblitéré par le cachet de la poste.
Le bras qui supportait le papier lu par la jeune fille s'abattit le lon^j; de son corps, inerte, sans force.
Etait-ce possible et avait- elle bien compris?
Non, inutile d'élever le moindre doute : ses yeux, ses yeux n'avaient pu la tromper.
Ce papier était l'enveloppe d'une lettre adressée à sa mère et parvenue sans doute à son adresse, le timbre postal en faisait foi.
Mais comment se trouvait-il là? Comment surtout et pourquoi enveloppail-ii ce flacon, ce flacon qui semblait avoir renfermé le poison implacable dont la fille de cette même veuve Raymond avait manqué périr?
L'intelligence de la jeune fille se perdait dans un monde de suppositions effrayantes. Elle ne pouvait deviner ce larcin d'Alexandre, le bandit retrouvé par Léona à Grenelle. Une seule chose pouvait la guider dans ce dédale où elle s'égarait : ce serait peut-être de clierclier, sur ce papier, une autre indication, elle ne savait quoi. Avec une secrète angoisse, une impression d'horreur dont elle n'était point maîtresse, elle le replaça devant ses yeux.
1374 MAUIAGR D'AMUUH
Mais elle ne lui que ces mois, celte adresse effroyable comme une accusation et semblant lui crier :
— Tu cherches la main qui a versé le poison, c'est celle de ta mère. La jeune fille se laissa retomber sur le banc solitaire.
— Ah ! mais je deviens folle ! — s'écria-t-elle.
Va ses mains amaigries pressaient son front à le briser.
Kcrasée, abîmée, elle resta longtemps sur ce banc, immobile, cherchant une lueur dans le noir qui l'enveloppait.
Accuser sa mère !
Oh ! avec quelle indignation elle repoussait une pareille hypothèse.
Il devait y avoir autre chose, un ennemi autour d'eux, dans sa maison peut-être. Le drame de l'effrayante et mystérieuse nuit... et enfin cette enveloppe l'attestaient.
Oui, ce ne pouvait être qu'un familier de sa maison, do la maison de sa mère, qui, ayant à envelopper ce terrible flacon, avait ramassé le premier papier venu, une enveloppe tombée à terre.
Quelque ennemi nourri à leur foyer, ayant juré leur perte!
Et alors elle comprenait; oui, elle comprenait.
La main qui avait essayé d'empoisonner la fille devait être la même qui, quelque temps auparavant, avait tenté de poignarder la mère.
Afin de détourner les soupçons, cet homme, — un homme a seul de ces courages criminels, — était venu l'attendre dans une maison étrangère, au lieu de lui verser le poison chez elle, ce qui aurait risqué de le dénoncer.
Mais alors, Hector Brémontier était innocent, puisque, lors du dernier attentat, il était loin, puisqu'il cherchait à se faire tuer sur les lerres d'Asie.
Et elle l'avait accusé, elle l'avait traité avec une rigueur sans pitié, elle avait jeté sur lui cette horrible flétrissure.
Ah!... mais elle se faisait horreur à elle-même, pour avoir aussi légèrement, aussi coupablement cru à l'opprobre d'un officier français...
Le frère de son amie défunte!...
11 avait voulu mourir à cause d'elle: elle avait presque été meurtrière à son tour.
Et tantôt, lorsque, dédaigné, repoussé par ce trépas qu'il avait recherché, il l'avait aperçue, et, éperdu, était tombé à genoux devant elle, elle n'avait eu que des paroles sèches, et qu'un cruel mépris.
C'était réellement une malédiction qui s'acharnait sur elle et séchait dans sa main les fleurs qu'elle touchait.
Elle en était là de ses amères méditations, lorsqu'un bruit de marche lui fit lever la tête.
Elle enfouit précipitamment dans son sein le flacon empoisonné et le papier qui l'avait enveloppé et se dressa.
M*"' de Saint-Florent s'avançait vers elle.
— Ma chère enfant, — commença-t-elle de sa voix si aisément persuasive, — j'ai craint pour vous les conséquences de celte mauvaise fièvre qui vous a tracassée, et je viens vous chercher.
— Elle ne me parle pas de lui, — pensa la jeune fille avec un regret confus,
La mère d'adoption de iMignonnette avait pris sa main.
— Vous êtes brûlante, Berlhe, pourvu que vous n'ayez pas commis quelque imprudence?
La jeune fille balbutia. Ces attentions la troublaient. Elle aurait voulu parler et aucune parole ne venait à son esprit.
Elle était encore toute bouleversée par la découverte qu'elle venait de faire.
Elle éprouvait un besoin instinctif d'en avertir sa généreuse hôtesse dont la raison aussi haute que l'était son cœur aurait discerné l'usage qu'il fallait en faire; mais un secret instinct lui commandait aussi le silence : le nom de sa mère mêlé à cela!
Et, malgré ses raisonnements, ceci l'effrayait.
A la villa le repas l'attendait.
Hector Crémontier avait été prié instamment de rester afin d'y prendre part.
— Tu nous raconteras un peu tes aventures de coureur de forets, — lui avait dit Maurice.
Lorsque Berthe parut, il s'inclina pour la saluer et, se roidissant, affecta une stoïque indifférence.
— Il ne m'aime peut-être plus, — se dit l'infortunée jeune lillc. — Il me méprise... Et c'est ma faute!
Mais trop oppressée par tout ce qui s'agitait en elle, trop fière d'une part, trop timide de l'autre, elle garda pour elle le secret de ses perplexités.
N'osant tourner son visage de son côté, toute reportée à l'angoissante découverte qu'elle venait de faire, au llacon qui meurtrissait son sein, au papier qui en blessait la peau délicate, elle cherchait encore à percer ce mystère.
Il aurait été facile à expliquer pour celui qui se serait allaché aux pas de Lcona, le jour oiî, sur le point de quitter Paris pour Londres, elle s'(!tail rendue à Grenelle afin de s'y aboucher avec Alexandre.
Durant, leiu's ébats celte enveloppe était tombée de sa poche, sans qu'elle s'en aperçût.
Après son entente avec le bandit, celui-ci avait combiné les moyens de mettre à exécution les projets qu'il avait accepté de servir..
Les grands hommes d'État, les grands généraux ont chacun leur moyen lavori de méditation afin de préparer leurs projets : à l'un le bruit, à l'autre la solitude des forêts, du cabinet, la foule à un troisième, etc..
Pour Alexandre, la Terreur de Grenelle, rien n'égalait les fossés des fortifications, à l'herbe lépreuse et ravagée.
Il était donc revenu le lendemain de ce soir oîi sa passion, unie à l'appât de l'or, l'avait attaché d'une façon si ardente à Léona.
Il avait cherché et retrouvé le chemin qu'ils ayaient suivi la veille.
— Ça m'inspirera, — se dit-il en s'abatlant dans l'herbe foulée.
Le bandit avait appuyé une main sur son énorme couteau, fermé dans sa ceinture et élevait en l'air un mince objet.
— Ceci ou cela? — interrogeait-il.
Cela, c'était un flacon qu'il faisait luire et briller an soleil. Avec lui pas de sang.
Il le remettait dans sa poche point encore décidé entre le poison et le Icr, lorsque le flacon lui avait échappé, roulant sur l'herbo.
— Fichtre, faudrait pas qu'il se brise, — ronchonna-t-il.
Un morceau de papier était à deux ou trois pas; il s'était traîné paresseusement jusque-là, l'avait ramassé sans trop regarder, — il y en a tant (Je vieux papiers vers ces régions de gadoue, — et il en avait enveloppé la précieuse et abominable petite bouteille.
Des agents passaient... Il s'était remis en marche... On comprend le reste.
Son coup fait dans la villa de Saint-Germain, il avait déguerpi à là hâte, escaladé le mur. Dans sa gymnastique, le flacon avait glissé, sans se briser, grâce au papier qui l'entourait.
Et Alexandre, qui n'avait pas le loisir de chercher trop longtemps, avait préféré prendre le large, ne se doutant pas quelle indication terrible il laissait derrière lui, le destin se jouant souvent de toute la prudence des hommes par des moyens imprévus et d'autant plus puissants.
Un(> lois à Londres, il avait jugé inutile de raconter â « la patronne » Taccident, tout à luit secondaire à son idée, du flacon perdu.
Elle se leva, balbutia quelques mots d'excuses... (P. 1383.)
Elle aurait été capable de ne pas lui donner toute la sonuue promise.
Pui.s il n'y avait pas son nom et son adresse, n'est-ce pas, comme les pharmaciens le font sur leurs étiquettes?
Non, mais il y avait autre cliose : le nom et l'adresse de Léona, et plus encore, quelques noies tracées au crayon par la veuve Raymond et que, dans son saisissement, Berthe n'avait pas encore aperçues.
i7J. — MARIAGE DAMULR.