A LA VEILLÉE
M"* Raymond n'avait trouvé aucun prétexte lui permettant de ne pas assister au dîner familial auquel Hector Brémontier avait été convié d'assister.
M'"^ de Saint-Florent avait pris la peine de venir la retrouver dan? sa retraite : se dérober encore eût risqué de la froisser. Et Berthe comprenait qu'elle ne le méritait pas.
Ils étaient six à table : trois bommes, et trois femmes, M™* de Saint- Florent, Mignonnelle et Berthe.
La maîtresse de la maison, après une courte hésitation, plaça Maurice- Donnel à sa gauche, à côté de lui sa fiancée; à sa droite elle avait lait asseoir Hector, gâtant ainsi un peu le nouvel arrivant.
L'ordre obligatoire du repas plaçait donc Berthe à côté de lui, le comte de Saint-Florent veillant sur sa fille et faisant face à sa femme.
Aussi une gêne véritable pesait-elle sur l'officier de marine et sur sa voisine.
Celle-ci n'osait lever les yeux vers le ]eune homme.
Lui, observant les règles de la galanterie française, maîtrisant avec peine son émotion, s'appliquait à montrer envers elle les prévenances qu'il aurait eues pour une jeune fille quelconque.
Ah! l'épreuve était rude pour sa rentrée en France.
Quant à Berthe un obstacle barrait sa gorge, et elle ne pouvait boire ni manger.
Elle maudissait la fatalité qui avait mis, entre elle et le jeune homme, de terribles barrières. Mais il était trop tard, se disait-elle ; elle ne le constatait que trop et n'osait réagir.
Maurice Donnel, affligé pour son ami de la contrainte qui pesait sur le repas, s'adressa à lui de l'autre côté de la table.
— Voyons, j'espère que lu ne vas pas faire le modeste à l'excès ; raconte-nous donc un peu tes exploits, afin de savoir si lu mérites les élogesdes dames.
El son regard glissa vers Berthe.
Celle-ci avait, malgré elle, dilaté ses yeux noirs en entendant le fiancéde Mignonnelle obliger celui qu'elle aimait — sans se l'avouer, à les entretenir de SCS faits d'armes.
— Et tu sais, ce n'est pas la peine d'en passer la moitié, — ajoutait malicieusement le jeune homme, — les journaux dont je viens à l'instant je feuilleter la collection en disent assez pour te faire prendre, en ce cas, en flagrant délit de tricherie.
— Oh! les journaux, — protesta Hector Brémontieren rougissant.
— Hein, tu te troubles; alors c'est qu'il yade l'extra à ton honneur. Berlhe à cette phrase de l'impitoyable Maurice leva en sourdine son
œil vers son voisin, vit la confusion qu'y amenait réellement les paroles de Maurice, et ne put elle non plus réprimer un demi-sourire.
Le jeune officier instructeur de Saint-Cyr toucha légèrement le coude de Mignonnette.
— Beithe sourit, elle est vaincue, — pensa-t-il.
Le heutenant de vaisseau était extrêmement embarrassé par les paroles de son ami.
Qu'avaient narré les journaux? Que pouvait-il passer sous silence des faits d'armes dont il avait été le héros?
— Dame, ça n'a pas été tout rose, mon pauvre camarade, — insista à tout hasard le neveu de M"* de Saint Florent.
11 connaissait la réserve de l'officier de marine, devinait ses réflexions et manœuvrait de façon à l'empêcher de trop écourler en lui laissant croire qu'on pouvait le surprendre en déht d'omission.
— Mon Dieu, — fit enfin Brémontier, — la guerre, vous le savez, c'est toujours l'imprévu, le danger...
— Pardon, — interrompit Maurice, — commençons par le commencement, si tu veux. Primo, tu arrives, tu débarques h llaïphong, on l'envoie à droite' et à gauche avec tes fusiliers marins dont on enrôle un certain nombre dans la cavalerie...
Une hilarité spontanée jaillit à ces mots des lèvres de Mignonnette, y rappelant un peu de carnation.
Cette idée de marins servant dans la cavalerie, montant à cheval, comme sur des mâts de cacatoès, la hache d'abordage au côié en guise de sabre, lui avait paru trop diôle.
Du coup la gêne qui pesait sur la petite réunion se trouva en partie dissipée.
L'officier de marine comprit que le mieux était de s'exécuter.
Et, sobrement, il commença le récit de l'alfreuse campagne qu'il venait de faire.
A mesure qu'il parlait, les yeux de Berthe se distendaient, s'emplissaient de lueurs étranges.
Elle semblait le suivre pas à pas dans celte lutte épique.
M""' de Saint-Florent, Maurice, Mignonnelte surtout, épiaient sur son visage le reflet de ses émotions.
— Elle l'aime véritablement, — pensait la comtesse, — quel mobile, quel motif mystérieux retient donc enchaîné l'aveu de son amour?
Quant à la fiancée de Maurice Donnel, elle ne cherchait pas : elle ne discernait qu'une chose, c'est qu'elle-même avait, comme on le sait, une profonde et fraternelle affection pour Hector Brémontier, qui avait sauvé son fiancé et que Berthe cesserait bientôt de se montrer « si vilaine » envers lui. Et ce serait bien gentil, alors, deux couples d'amoureux si tendrement amis les uns avec les autres.
Ils se marieraient tous quatre le même jour, chaque ménage vivrait amoureusement uni et ils auraient des enfants, jolis comme de petits anges, etc., etc..
Hector Brémontier était rapidement arrivé à la prise des lignes de Minh-Kong, ayant sauté des détails relevés malicieusement par le jeune officier instructeur de Saint-Cyr qui les avait attentivement notés, prétendait-il, pour l'éducation des générations guerrières.
Mais, après avoir énoncé sommairement l'enlèvement de la forteresse annamite perdue au milieu des marais que les lecteurs n'ont pas oubliés et qui la rendaient presque inaccessible, il s'était lu.
11 hésitait à continuer.
Une fausse honte l'empêchait de raconter sa captivité.
A quoi bon apitoyer les autres sur les tortures qu'il avait subies?
Il paraîtrait ainsi vouloir se rendre intéressant.
Et il se taisait.
— Alors c'est tout? — insinua Maurice, qui s'était juré de le contraindre à parler, à se livrer, à se faire voir enfin tel qu'il était.
Et, comme le lieutenant de vaisseau répondait d'une voix évasive :
— Pardon, il se fait tard :
M"'= de Saint-Florent et son mari souriaient, heureux, se demandant où il voulait en venir.
— Quand es-tu arrivé en France?... à Toulon? — reprit le capitaine instructeur.
— A Toulon, avant-hier.
— Et tu es venu sans relâcher? Ça c'est bien, merci, merci pour nous tous, — fit-il avec élan.
Puis continuant :
— Ayant donc débarqué à Toulon le 21 septembre, tu as dû partir d'IIaiphong vers le 12 ou le 15 août.
— En effet.
— C'est là OÙ je t'attendais. Eh bien ! monsieur le dissimulateur, la prise de Minh-Kong datant du milieu de juin, qu'avez-vous fait pendant ces deux mois?
Et riant d'un bon rire franc et joyeux :
— Voilà où je te guettais. Ah! tu sais, ruse de guerre [ L'officier de marine élait bloqué.
Il fallait s'ext'culer.
Mignonnette, à qui celte diversion laisait oublier qu'elle n'était encore qu'une convalescente, partageait ses regards d'admiration et de joie maligne entre son fiancé et le lieutenant de vaisseau.
M"' Raymond, elle, se taisait.
De grands coups avaient soulevé sa poitrine lorsque Hector Brémonlier avait été forcé d'indiquer en passant les dangers qu'il avait côtoyés, les faits d'armes auxquels il avait pris part.
Et maintenant, comprenant que quelque chose de très grave avait dû avoir lieu dans cet intervalle de deux mois que l'ofticier de marine voulait passer sous .^leuce, elle attendait, anxieuse, palpitante, agitée de mille sentiments divers.
' Avait-ce été quelque blessure effroyable, ayant mis ses jours en
danger, ou quelque intrigue qu'il ne pouvait avouer?
Déjà la jalousie s'insinuait en elle, et son regard noir s'assombrit tout à coup.
L'ofticier de marine en voulait un peu à son ami de sa précision tracassière.
Mais il comprit que son silence prolongé risquait de faire naître des commentaires inexacts, quoiqu'il soupçonnât le fiancé de Mignonnette de savoir à quoi s'en tenir.
En effet, une correspondance de Toulon, publiée dans un journal du soir, avait résumé les aventures arrivées au lieutenant de vaisseau Brémontier et sa cruelle captivité.
Maurice Donnel, entre autres documents, avait le journal en jiochc, et, s'il n'en avait point parlé encore, c'était afin d'obliger .M"' Raymond à apprendre, de la bouche de celui qui l'aimait à vouloir en mourir, les malheurs qui l'avaient accablé.
— Alors, son âme s'ouvrira peut-être à la pitié, — s'élait-il dit.
Il ne songeait plus, tout à l'amour comme il l'était, à délourner son ami de sa passion pour la charmante et innocente fille de l'abominable Léona.
— Je suis un peu fàclié contre Maurice, — fit enfin Dn'monlier, — de la nécessité où il lue met de donner une importance peut-être excès-
sive à un fait assez commun en somme à la guerre, dans celle guerre de sauvages que l'on fail là-bas. J'ai eu le malheur ou plutôt la sottise d'être capturé par les pirates.
Et alors, poussé par les interrogations habilement semées par l'officier inslrucleur, il dut raconter l'attaque inopinée des Annamites, sortant de la vase et s'élançant sur lui à l'improviste, tandis que, accablé, épuisé, il prenait un peu de repos.
11 dut indiquer sa lutte contre ces hommes, dans le marais ; il y fut obligé afin de ne pas passer pour un lâche devant Berlhe surtout, Derthe qui le dédaignait, qui le martyrisait, mais aux yeux de qui il ne voulait pas déchoir.
11 dit comment, après s'être débarrassé de ses gardiens, il avait espéré recouvrer sa liberté, puis son ensevelissement dans le marais, où il avait cru mourir.
Berlhe à ce moment ferma les yeux. Il avait manqué périr de cette horrible mort; et c'était pour elle, elle le sentait... elle le savait!...
Mais l'officier de marine continuait, talonné toujours par Maurice <jui ne lui faisait pas grâce lorsqu'il le voyait passer trop vile. Il raconta ainsi, après la longue marche dans les marécages, comment on avait atteint la route, les liens dont on l'avait chargé, les brutalités des faces jaunes le piquant avec leurs armes, se faisant un jeu de son sang pointant à ses vêtements.
Berlhe élait pâle et, en l'écoulant, ses mains se serraient nerveusement, irrésisliblement, comme pour l'élreindre.
Hector Brénionticr montra ses poignets sciés par les cordes qui les avaient attachés, ses poignets moins abîmés pourtant que ses chevilles et où une marque livide était restée, un bracelet qui jamais ne disparaîtrait.
A cette vue, la poitrine de M"* Raymond se gonfla longuement, et, plus forte que sa volonté, une larme expiatrice roula dans ses paupières et glissa sur sa joue.
— Non, ce n'est jtas son cœur qui est endurci, — murmura M°* de Sainl-Florenl. — Quelque chose comprime l'expansion de son amour: mais quoi?... Le souvenir cruel de sa mère!...
L'officier de marine, lui aussi, avait vu cette larme, et une immense tendresse était entrée en lui, un apaisement d'une infinie douceur. Berlhe ne l'aimait plus, peut-être; mais elle le plaignait encore!...
Dune voix lenle, il acheva, il refit les étapes de ce calvaire qu'il 4ivail subi : il rappela la cangue, les ceps emprisonnant ses jambes dans
le repaire de la Montagne Noire, toute son affreuse souffrance, son intraduisible détresse.
Il dit la venue irradianle de Ninli, le jeune ange de libération et de dévouement.
Il cita l'attaque du fort par les troupes françaises, l'intervention sublime de la chaste et noble enfant, le reflux des bandits contre lui et contre elle, la blessure de la vierge d'Asie, son tragique et doux, inoublié trépas !
A ce moment, sa voix trembla, et il cessa de parler.
Le silence était absolu et poignant.
Un sanglot le troubla. C'était Berthe qui, ne pouvant plus comprimer son émoi, trahissait tout ce qu'elle venait de passer, de souffrir, de sentir...
Mignonnette alors se dressa, et, angélique et douce, approcha sa jeune tête pâle de celle de M"' Raymond, et elle murmura :
— Vous voyez bien que vous l'aimez.
Elle l'aimait, certes oui, comment le nier à cette heure? Mais, torture mortelle, s'il ét;.it le meurtrier de sa mère, avait-elle le droit de nourrir cet amour? Elle pouvait excuser son audace vis-à-vis d'elle lors du nocturne rendez- vous... mais le reste?...
Le meurtrier de sa mère? Était-ce Dieu possible?
Mais le flacon qu'elle venait de trouver?
Ah! elle ne savait pas, elle était perdue...
Hector Brémontier, éperdu lui-même devant tout ce qu'il voyait, attendait, suppliant, muet et pâle.
Berthe le vit, eut peur de défaillir, de se laisser tomber non dans ses bras, mais à ses genoux pour lui demander pardon de tout ce qu'elle lui avait causé de douleurs et d'épreuves, pour s'accuser, le prier de ne pas la maudire, elle qui, malgré tout, toujours, l'avait aimé.
Mais les paroles de malédiction de Léona, comme un glas fatal, ré- . sonnèrent encore à son esprit. «
Et ne sachant plus ce qu'elle allait faire, si elle restait une minute de plus, elle se leva, balbutia quelques mots d'excuses, prétextant un malaise, elle ne savait quoi, et s'enfuit, s'enfuit réellement, allant cacher dans le silence de sa chambre son désespoir et sa désohition. Une immense stupeur cloua alors l'infortuné marin. Maurice Donnel vint lui serrer la main pour le réconforter.
— Courage! — dit-il.
— Va, j'en aurai, — murmura l'officier de marine. — C'est ma destinée, ne suis-je pas habitué à tout souffiir?
1384 MARIAGE D'AMOUH
M. et M""* de Saint-Florent avaient assisté, silencieux et attristés, à cette dernière scène.
Pour eux, il était évident qu'un mobile impérieux paralysait la
jeune fille.
Oui, dil enfin M"" de Saint-Florent, — comme répondant à la
pensée de son mari et rompant ce pénible silence. — Il y a là un mystère fatal qui fait deux malheureux. Comment le pénétrer"?