PLANS ET COMBINAISONS
Les réflexions de Léona avaient tenu celle-ci éveillée jusqu'au petit jour. La présence de lady Sutton auprès de son oncle la tracassait plus qu'elle se l'avouait même.
Ceiininement elle désirait avoir le titre de lady Warder, mais elle voulait aussi la fortune attachée à ce litre.
El si l'existence de la jeune femme ne lui enlevait pas l'espoir d'épouser le riclie anglais, elle lui faisait craindre d'avoir à lui abandonner une partie de ses richesses.
Et, plusieurs fois dans la nuit, les mots qu'elle avait prononcés en se couchant revinrent sur ses lèvres :
— Ah ! — redisait-elle — si Charvet vivait !...
Et, sans compléter sa pensée par des paroles, elle voyait Charvet la débarrassant de lady Sutton.
A force de murmurer le nom de Charvet, elle en arriva à songer aussi à Alexandre, la Terreur de Grenelle, cet ami de Charvet, qui, dans plusieurs circonstances demandant de l'habilelé, lui avait servi de second.
La Terreur de Grenelle qui venait encore, sur les ordres de Léona — la Roussolte, — d'empoisonner Mignonnette, et, par contre-coup, la fille aussi de celle qui avait armé sa main.
Mais ceci, Léona l'ignorait encore, s'inquiétant peu du silence de son enfant.
— Elle n'aime pas écrire, c'est comme moi, — se disait-elle. Et elle ajoutait :
— Elle n'a sans doute rien d'intéressant à m'annoncer.
Et, sur cette pensée, elle ne s'inquiétait nullement de ne pas voir arriver une lettre de iJerlhe.
Lorsque le nom d'Alexandre, la Terreur de Grenelle, vint à l'esprit de Léona, elle se souvint qu'elle lui avait écrit de venir la trouver à Londres.
Elle voulait, par lui, de vive voix, avoir des détails sur l'empoisonne- Bsenl de Mignonnette et savoir quelles seraient les suites de cet attentat.
Trop prudente, elle ne tenait pas être renseignée par correspondance, et murmurait souvent :
— Les paroles s'envolent, les écrits restent.
Si Alexandre n'était pas encore an-ivé il ne pouvait larder.
Le lendemain même, elle se renseignerait sur l'hôtel où i! devait descendre : Au Mouton à cinq pâlies.
Elle savait que cet hôtel se trouvait dans le quartier Saint-Gilles, mais elle avait oublié le nom de la rue.
Puis, selon ce qu'Alexandre lui dirait, elle verrait, soit à le renvoyer à Paris, soit à le garder à Londres, où il serait à sa dévotion.
MAKIAGE DAMOUR 959
Car elle avait bien vite jugé l'homme. Elle avait compris qu'avec de l'argen* et... un peu de passion, elle le mènerait à son gré.
De l'argent, elle en avait.
De la passion... eh bien! s'il le fallait... Après tout, cet Alexandre était un beau gars... Et lui qui avait servi de second à Cliarvcl, dans ses expédilions nocturnes, pourrait le remplacer aussi peut-être auprès de h RoussoKe.
■ La Roussette !...
Ce nom lit travailler la tête de Léona dans cette nuit d'insomnie.
La Uoussotle !...
Oui, bi elle n'avait pas besoin de renvoyer Alexandre à Paris... si le mariage de Maurice et de iMignonnetle était seulement remis à une époque lointaine, indéterminée, eh bien! elle le redeviendrait, la Uoussotle.
Et qui la reconnaîtrait à Londres, dans ce monde qu'elle entrevoyait ?
Et elle songeait à la taverne du Good Boy que fréquentait dame Betsy.
Elle sourit en pensant à la vieille hôtesse.
Certes non, elle non plus ne reconnaîtrait pas M"' Raymond dans la Roussotle, car la grande mondaine Léona d'Ercourt avait dans son sac plus d'une malice pour transformer son visage et toute sa personne.
Alors la Roussolte se vit courant les bas-fonds de la cité au bras de la Terreur de Grenelle ou de son peintre, allant de taverne en taverne, fréqtientant des bouges infects sentant le gin et le tabac.
Et, cyniquement, elle murmura :
— Je vais enterrer ma vie de garçon. J'ai quarante jours pour cela, puis(jue mon futur mari est cloué sur son lit pour ce laps de temps.
Son futur mari...
Et sa nièce, que ferait-elle pendant ces quarante jours?
Ah! elle était folle; avant de penser au plaisir, il fallait trouver le moyen d'éloigner cette lady Sutton.
Comment ^.. Comment?...
Elle ne trouvait rien, et s'endormit au jour en répétant plusieurs fois :
— Alexandre... .\lexandre...
il était onze heures lorsque Léona se leva; elle fit une toilette simple, de couleur nombre, et, après un léger d-jt'uner, elle sortit.
En a[)pi»»cliaiU du quartier Saint-Cilles, elle se renseigna sur l'hôtel du Muiitun à cinq pattes.
Le policeman à qui elle s'adressa la regarda une minute, puis, du ton d'un homme qui admet les choses les plus invraisemblables, il répondit froidement:
— Dans Saint-Gilles, il n'y a pas d'hôlel du Mouton à cinq pattes, mjiis une simple taverne avec quelques chambres, quelques logements de nuit.
Léona, malgré son aplomb, était un peu décontenancée.
— Ce n'est pas pour y loger, — reprit-elle, — mais j'ai besoin de celle adresse.
L'autre, sans répliquer, toujours calme et froid, la lui donna; et lui indiqua même le chemin à suivre.
Léona s'éloigna.
Mais, tout en allant dans la direction indiquée, elle se dit :
— Ce policeman avait l'air de trouver que j'étais trop élégante pour me rendre dans cette taverne... Ma mise y serait alors remarquée, malgré sa simplicité. Et, ce que je veux, avant tout, c'est ne pas être regardée.
Puis, changeant de chemin :
— Pour ça, je suis Anglaise : être, ce n'est rien ; paraître, c'est tout. Donc, de la prudence.
Et elle rentra chez elle, après avoir fait divers achats.
Alors, elle s'enferma dans sa chambre après avoir donné l'ordre de ne pas la dér.inger, et prestement fit sauter les ficelles qui retenaient les paquets dont elle venait de faire l'emplelte.
Elle étala le tout sur son lit.
— Très chic! — murmura-t-elle. — Voyons... si j'essayais... une répétition...
A ce moment, la pendule de sa chambre sonna trois heures.
— Et mon futur que je n'ai pas vu aujourd'hui!... — s'exclamat-elle.
Elle hésita:
— Je pensais voir Alexandre cet après-midi, s'il est arrivé, comme je le suppose, et pouvoir donner ma soirée à lord Warder... Mes combinaisons sont désorganisées... J'irai voir Alexandre ce soir... Il faut que j'aille maintenant chez mon blessé.
Et, avec un soupir, elle renferma tous ses achats dans une armoire dont elle prit la clé.
Et, ayant revêtu une toilette plus savante, elle se dirigea vers la demeure de lord Warder.
— Mais tu n'es plus la Roussotle, — dit son compagnon. — Comment faut-it l'appeler? (P. 968.)
LIV, 121. — MICHEL UORPilY. — UARrAGE d'aUOUR. — J. ROUPF ET C'^, ÉDIT. LIY, 121.
MARIAGE D'AiMOUR 963
Le hasard la favorisa.
Elle apprit, en y arrivant, que lady Sutton venait de sortir en recommandant un grand silence dans l'hôtel, lord Warder reposant, dormant en lin, après une nuit un peu enfiévrée.
— Monsieur ne dormira peut-être pas longtemps, — lui dit le valet de chambre auprès duquel elle se renseignait. — Et si madame -veut attendre...
M"" Raymond eut un moment d'hésitation.
Lord Warder était seul, sans sa nièce...
El puis, après... que pouvait-elle lui dire?
Rien contre celle-ci, certes; c'eijt été inspirer de la méfiance, ou tout au moins de l'étonnement à l'oncle qui l'adorait.
Alors, pourquoi attendre?
Lady Sullon pouvait rentrer d'un moment à l'autre, et insister pour que M"^ Raymond restât ce soir-là près du blessé. Elle ne devrait même pas attendre qu'on l'en priât.
Et, ainsi, sa soirée était perdue sans doute. En tout cas, sa visite à Alexandre remise à un autre jour.
Il était préférable qu'elle quittât l'hôtel de lord Warder immédiatement pour éviter sa nièce.
Alors, s'adressanl au valet de chambre :
— Je reviendrai plutôt dans la soirée. Veuillez seulement l'aire connaître ma visite à lord Warder lorsqu'il s'éveillera.
Elle se retira, bien décidée maintenant à ne pas diner chez elle ce soir-là, de crainte qu'un contre-temps ne vînt l'empêcher d'employer sa nuit selon son désir.
Et ce fut avec précipitation qu'elle refit les paquets qu'elle avait défaits avec tant de joie quelques heures auparavant. Elle les réunit tous en un seul.
Elle craignait à chaque instant de voir arriver lady Sutton venant la prendre.
Aussi, donna-t-elle des ordres pour qu'on allât lui chercher immédiatement une voiture.
Elle y fit descendre le paquet qu'elle avait ficelé et auquel elle avait joint un grand manteau de voyage, très simple et très sombre.
Alors, devant la gouvernante, elle donna au cocher l'adresse d'un grand magasin de confections assez éloigné de Jlyde-l'ark.
— Au Gran<i Dazar Parisien ! — dit-elle. Le cab partit au petit trot de son cheval.
Léona, la tête derrière les vitres relevées pour ne pas être reconnue,
lisait les noms des rues que longenit sa voiture, parcourant des yeux toutes les enseignes sur lesquelles son regard pouvait se fixer.
Tout à coup, ouvrant un carnet qu'elle tenait à la main, elle inscrivit une adresse.
Puis, le refermant, elle se renversa en arrière, ne s'occupant plus des rues qu'elle traversait, ni des maisons, magasins ou établissements devant lesquels elle passait.
Elle avait sans doute trouvé ce qu'elle désirait.
Un instant après, le cab stoppa.
Léona jeta un regard à la portière.
Elle était arrivée devant un grand magasin, véritable bazar universel, où les choses les plus hôtérocliles se coudoyaient.
M'"' Raymond paya son cocher, et prenant son paquet, un peu volumineux trouvait-elle, mais qu'elle ne voulait confier à personne, elle pénétra dans le magasin.
L'heure n'était pas encore avancée, aussi le Grand-Bazar regorgeait-il de monde.
L'entrée de Léona ne fut donc pas remarquée.
D'ailleurs, celle-ci ne fit que traverser le grand hall du rez-de-chaussée, et, gagnant une autre porte du magasin opposée à celle par laquelle elle était entrée, elle ressortit sans avoir rien acheté.
Jetant un regaid autour d'elle, elle aperçut à quelques mètres une station de voitures.
Elle se dirigea de ce côté et , sautant dans un cab avant même que le cocher eût eu le temps d'intervenir, elle s'y engouffra en lui disant :
— Hôtel d'Ecosse...
Le cocher l'interrompit.
— Je connais; c'est à deux minutes d'ici.
Et, tout joyeux de l'aubaine, il remonta prestement sur son siège.
Pendant ce court trajet, Léona eut le temps de s'envelopper dans son vêtement de voyage.
Aussi, lorsqu'elle arriva à l'hôlel d'Ecosse, le cocher, content de sa course si vite faite, dit-il avec un air d'intérêt :
— Ti(ms, la petite dame a mis son grand maquintoche, elle avait froid... Il fait si chaud dans ces grands magasins.
El il tourna bride pour rejoindre son poste.
Léon;i ne connaissait pas l'hôtel a'Écosse. Mais, pressée de quitter son apparicuicnt et ne pouvant le faire sous les atours de la Roussotte,
elle s'était dit qu'elle trouverait aisément un hôtel pour y opérer sa transformation.
En effet, dans son trajet de Ilyde Park au Grand-Baznr parisien, M""' Raymond avait lu cette enseigne en lettres d'or et l'avait inscrite sur son carnet en se disant :
— Voilà mon affaire.
A peine installée dans la chambre qu'elle avait demandée, M""* Raymond commanda qu'on lui portât son souper.
Elle voulait attendre la nuit pour sortir; l'obscurité favorisant ses projets.
A peine loucha-t-elle aux mets qu'elle avait demandés; et, aussitôt que la femme de chambre eut desservi, elle ferma sa porte et s'installa devant sa toilette. Alors un travail minutieux commença.
Les minutes succédaient aux minutes, les quarts d'heure aux quarts d'heure, et Léona d'Ercourt, M'"« Raymond, disparaissaient petit à petit; et de la réunion de ces deux chrysalides sortit enfin une toute jeune femme qui n'était ni Léona d'Ercourt, ni iM""= Raymond... ni même l'ex- Roussotte.