‹ [Mariage d'amourChapitre 61 sur 109 · LUTTE INTÉRIEURE · texte numérisé non relu

LUTTE INTÉRIEURE

— Mon Dieu, que se passe-t-il encore? — avait murmuré M™* de Saint-Florent en entendant les deux coups de fusil tirés par le jardinier.

Dans le jardin, M. de Saint-Florent, penché sur le blessé, avait relevé la tête.

— C'est Firmin qui tire. Ah! puisse-t-il avoir touché le bandit!... Les yeux ternes du blessé s'étaient ouverts brusquement, puis ils se

refermèrent.

Prostré, anéanti, couvert de sang, susceptible de désirer la vengeance, il ne trouvait de force que [lour former le vœu que son meurtrier échappât à ses poursuivant-^,

Favrol découvert, saisi, c'était le déshonneur de Derthe.

Lâchement blessé à cause d'elle, croyait-il, il lui sacrifiait sa vengeance.

MARIAGE D'AMOTR 1405

Ces nouvelles détonations avaient répondu comme un éclio sinistre aux coups frappés sans réponse à la porte de la chambre de M"^ Raymond.

M"* de Saint- Florent, glacée par la répercussion profonde de ces nouveaux coups de feu dans la forêt, était impressionnée par le silence régnant dans la chambre occupée par la fille de Léona.

Elle frappa plus fort, en appelant :

— Derthe!... iJerthe!...

Toujours même silence.

— J'ai peur!...

La comtesse venait de murmurer ces mots en regardant, sa lllle adoptive.

— Mademoiselle Berlhe!... — cria alors Mignonnette d'une voix remplie de terreur.

Pas un mot, pas un souffle,

— Mais alors?... — fit la maîtresse de la maison.

Mille suppositions, impossibles, troublantes, traversaient son esprit. D'un mouvement décisif, sa main tourna le bouton de cuivre. Elle aimait mieux savoir de suite.

Et elle entra.

La chambre de M"= Raymond était dans l'obscurité. Mais, par la fenêtre ouverte, on voyait un coin de firmament dans lequel des étoiles brillaient, très douces.

Devant la croisée, sur le tapis, on aurait dit une masse sombre.

— De la lumière ! — demanda M™= de Saint-Florent que ce silence de toutes choses, que cette nuit impressionnaient.

Mignonnette s'élança dans sa chambre et prit un chandelier.

Dès qu'elle reparut, la flamme de la bougie, rayonnant devant elle, alla frapper sur le corps étendu de la fille de Léona.

Elle était tombée devant la fenêtre, là où elle se trouvait, lorsque l'attentat de Favrol avait suspendu chez elle les sources de la vie.

Et cette ombre étendue à terre, qui avait immédiatement attiré l'attention troublée de la créatrice de l'Œuvre de la Mère et de l'Eiilant, c'était celle de son corps.

— Un malheur de plus. Mais cette maison est donc maudite! — s'était écrié la généreuse femme en se précipitant vers elle.

S'agenouillant devant la fille de Léona, de celte Léona à laquelle elle faisait remonter tous les maux qui successivement les frappaient, elle appuya la main sur son sein, cherchant à percevoir les battements de son cœur.

Mais ils étaient si faibles qu'elle ne les sentait pas.

Elle déi^rana alors rapidement son corsage et les formes déjà renaissantes de la jeune fille ap|)arurent.

— Elle est bien belle pour mourir, — pensa-t-elle avec regret.

M""' de Saint-Fiorenl avait appuyé sa joue, son oreille, sur la poitrine nue de Berlhe.

Une irradiation brilla enfin sur ses traits.

— Elle vit!...

Ces deux mots avaient glissé entre ses lèvres, tels qu'un souffle.

On devinait à leur expression, combien ce peu de vitalité qu'elle constatait devait être fragile.

Se dressant avec promptitude, elle fouilla sur la toilette de la jeune fille.

Elle y découvrit un flacon d'eau de Cologne, et lui en lotionna les tempes, les poignets, lui en humecta les narines.

L'air de la nuit, entrant par la fenêtre toujours ouverte, amenait une grande fraîcheur sur les parties ainsi humectées.

Mignonnetto, réduite à un rôle passif, prononçait le nom de l'évanouie, comme si son àme, perdue en des au-delà insondés, allait l'entendre et lui répondre.

Enfin un souffle passa entre les lèvres de M''^^ Raymond, et son sein nu, son sein à la grâce déjà affirmée, se'souleva longuement.

— BerEhe! — appela encore la fille adoptive de M'"" de Saint-Florent. Quelques mouvements pénibles se produisirent sur le corps étendu;

les membres s'allongèrent comme dans une souffrance intense et profonde.

Et ses paupières, lourdes d'un poids mortel, se descellèrent.

Elle sembla clierclier autour d'elle, leva son regard vers la fenêtre ouverte, vers lé grand ciel immobile, diamanlé d'étoiles, considéra, en une fulgurance, ses deux compagnes.

Et, tout à coup, sa main s'abattit sur son corps, imprimant ses ongles dans sa chair vierge.

Elle se souvenait!...

— Oh!...— fit-elle, —oh!...

L'expression de ce cii fut déchirante.

Et elle resta une minute totalement immobile, prostrée... Alors, appuyant une nuiin sur le tapis, elle se releva péniblement, ne s'aperce vaut même pas de sa demi-nudité.

— Cela va mieux?... — questionna la voix maternelle de M"" de Saiut-Elorent.

— Oui, — répondit Ijcrlhc d'un accent sans intonation, d'un accent mort, — oui, je vais mieux, merci.

Et elle fixait ses deux interloculrices d'un regard d'interrogation dans lequel passaient des affres de terreur.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes tombée là?

— Je ne sais.

Elle hésita; puis les mots ne voulaient pas sortir. Car, après qu'elle aurait commencé à parler, lorsqu'on lui répondrait, elle apprendrait tout, tout ce qu'elle avait peur de connaître.

— 11 y a une heure, peut-être; plus longtemps, je l'ignore.... Deux coups de feu ont été tirés... J'étais à la fenêtre. J'ai eu peur, je ne sais quoi, je suis tombée... Et après... Après?...

Et ses pupilles distendues dévisageaient, à leur tour, interrogeaient M'"* de Saint-Florent, Mignonnette.

Mais celles-ci n'étaient encore instruites de rien. Et aux écoutes, le corps incliné, elles écoutaient les rumeurs du dehors, tâchant d'y discerner un avertissement.

Berthe s'aperçut alors du désordre de sa toilette, et, rougissante, le répara.

A ce moment, un pas rapide fit crier les graviers du parterre. C'était le père Berlhier qui retournait en courant à l'asile, afin de s'y munir des médicaments et objets de pansement que venait de lui indiquer le docteur Sylvain.

Mignonnette penchant sa bougie au dehors le reconnut et l'interrogea :

— C'est M. Brémontier qui est blessé, — cria le vieillard.

Et il disparut dans l'allée détournée qui mettait la villa en communication avec l'hospice.

— Blessé!...

Ce cri venait d'échapper de la bouche de M"= Raymond. Elle retomba sur une chaise.

Ses mains s'étaient crispées l'une sur l'autre. Sa tête penchait comme sous un poids de plomb.

— Blessé!... — répétait-elle intérieurement.

Et sa pensée désolée, déchirée, plongeait dans un abîme.

Comme dépecée entre sa lamentable douleur et ses soupçons affreux, elle se demandait dans quelles conditions, à la suite de quoi cette blessure.

L'apparition de cet homme, la nuit même de l'arrivée de Brémontier à la villa, n'était-elle qu'une coïncidence, l'attentat de quelque malfaiteur concordant avec la venue du marin, son insomnie, son malaise peutêtre, son besoin d'aller respirer l'air de la nuit?

U08 MAHIAGE D'AMOUIi

Ou bien clait-ce l'arrivée d'un complice?

Et avec ce complice, une explication, un différend, des injures, une lutte...

Cet incertain, cet inconnu, voilà ce qui la bouleversait, la hantait.

La présence d'un maliaiteur, cette nuit-là spécialen:enl, sans que les chiens de garde eussent aboyé, le manque de sommeil, la descente de l'officier de marine au moment même où l'autre gravissait le perron et entr'ouvrait la porto dont il possédait une clé, leur lencontre et leur départ ensemble...

Non, c'étaient trop de coïncidences réunies.

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