‹ [Mariage d'amourChapitre 62 sur 109 · II. y avait là plus qu'un hasard · texte numérisé non relu

II. y avait là plus qu'un hasard

Voilà pourquoi Berlho restait ainsi, ployée sur sa chaise, dévorée d'une souffrance pire que celle de savoir l'homme qu'elle aimait menacé dans son existence; car elle se demandait si elle avait le droit seulement de l'aimer, et si celte blessure elle-même n'était pas flétrissante.

Ignorante de^ angoisses, des perplexités jalouses qu'avait traversées Hector Brémonticr, elle devait lalalemcnl penser, elle devait conclure ainsi qu'elle le faisait.

El c'est cela qui était horrible.

Se dire :

— J'aime cet homme, mais c'est peut-être un misérable, c'est peutêtre un bandit. Il a tenté d'être le meurtrier de ma mère : dans un but de haine pré'sumable, de vengeance, il a essayé de me faire empoisonner, moi qui l'ai refusé, et avec moi Mignonnelte, une innocente, parce qu'elle était avec moi. Il apporte la félonie et le mal dans cette maison où il est accueilli presque en fils. Il y est une menace, un danger perpétuel, un ennemi caché et mille fois plus redoutable. Et je ne sais si je ne dois pas le dénoncer, et ma langue est paralysée au moment de le faire. C'est peut-être une victime... c'est un héros!... c'est peut-être un coupejarret qui déshonore l'uniforme qu'il porte. Et je l'aime... je l'aime!..".

Voilà pourquoi aucune parole ne sortait de ses lèvres serrées, et pourquoi ses mains se tordaient.

Le chaos, le tumulte emplissaient son cerveau, et elle ne se rendait même plus compte du 'lieu où elle était ni de ceux qui se trouvaient autour d'elle.

Mais un contact tiède et doux effleurant sa tète brûlante la rappela à elle. C'était Mignonnelte qui, jugeant combien elle devait être malheureuse, appuyait ses cheveux sui- les siens, dans une caresse douce et compatissante de sœur.

Entiii, UD corps métallique résonaa sur une assiette. C'était la Balle. (P. 14i;3.

Alors un <;éinissement s'cleva du sein de la fille de Léona.

Oui, il existait sur la terre de bonnes et généreuses créatures.

Mais ce témoignage de fervente amitié ne faisait qu'augmenter son infortune. En effet, si le marin était l'être méprisable qu'elle craignait, n'était-elle pas criminelle elle-même en lui laissant le moyen d'accomplir de nouveaux méfaits?

Mii;nonnette ne pressentait pas quelles réllexions s'agitaient dans l'esprit (Je son amie.

Elle s'efforçait de la consoler, lui disant que la blessure reçue par l'officier de marine serait légère sans doute. Il était soldat, il venait de la guerre, les terribles épreuves qu'il avait surmontées prouvaient que, soldat, il s'était endurci au mal physique. i

La généreuse enfant ignorait que Crémontier avait été touché deux fois...

Et essayant de faire dévier le cours des pensées de M"' Raymond :

— Vous voyez bien que vous aimez l'ami... de mon fiancé. Et essayant de sourire :

— A quoi bon le contester? Le triste événement de cette nuit est un fait providentiel. C'est le bon Dieu quia laissé faire cela pour vous obliger à vous déclarer. Vous vouliez être trop forte; vous vouliez annihiler ce bon cœur que vous avez là. Alors votre ange gardien, — tout le monde parle des anges aujourd'hui, — a envoyé un méchant homme qui a fait une blessure légère à notre héros. On le couchera ici, on l'y soignera ; et vous, vous serez sa petite providence, sa garde-malade, sa bonne petite sœur de charité.

Et caressant un rêve qui était réellement en elle :

— Et dans quelque temps, quand, grâce à vous, il sera guéri, eh bien! nous irons tous les quatre ensemble devant M. le niaire. Vous au bras de M. Hector, moi à celui de Maurice. Nous dirons oui, les uns après les autres. Et nous serons tous bien heureux.

Elle se tourna vers .M™' de Saint-Florent qui suivait d'un œil méditatif cette courte scène.

— N'est-ce pas, mère, que nous serons tous bien heureux, pour toujours!...

Sa mère d'adoption l'enveloppa d'un regard de bonté. Mais Lerthe s'était dressée à ces derniers mots qui lui produisaient l'effet d'une blessure cuisante.

— Heureux! heureux! — gémit-elle avec une amertume atroce.

Et elle se précipita sur son lit, sa tète comprimée entre ses mains, en s'écriant :

— Ah! je suis maudite!...

Mignonnelte, surprise par cette explosion soudaine, promenait son regard douloureusement étonné de M"' Raymond à sa mère.

Celle-ci comprit que quelque chose de plus grave qu'on ne le supposait devait avoir lieu.

— Laisse-la, — dit-elle à son enfant. — Elle a besoin de repos.

Et elle l'emmena au dehors.

M. de Saint-Florent, Maurice, le docteur Sylvain, aidés de la mère Berthier qui était accourue immédiatement après son mari, tremblant pour celles qu'elle affectionnait tant, transportaient doucement l'officier de marine dans la villa.

Sa chambre, on s'en souvient, était au deuxième étage à côté de celle du fiancé de Mignonnette.

Mais c'était bien haut pour le blessé, qui avait le plus grand besoin de reposer au plus tôt sur un bon lit, afin que le médecin pût le soigner de suite d'une façon complète.

— Mère, — dit la fille adoptive de M"* de Saint-Florent à celte dernière, — si Maurice est encore vivant, s'il n'a pas été emporté par la «ler, c'est à M, Hector Brémontier que je le dois. Mère chérie, laisse-moi lui donner ma chambre. M"' Berthe et moi sommes bien mieux maintenant, nous coucherons toutes deux chez elle. Tu veux, pas?...

— Chère ange! — murmura la noble femme.

Et, attirant la jeune fille contre sa poitrine, elle lui baisa le front.

— Vite, Marguerite, fite! — fit alors la douce et charitable vierge à la femme passée définitivement à leur service. — Aidez-moi.

Et, de ses mains fines, elle se mit à remuer les matelas, oubliant sa faiblesse, aidant la femme de service à recouvrir le lit enlier d'une épaisse couverture, afin d'étancher le sang qui pourrait couler encore et aussi pour que le blessé eût une couche bien souple, bien moelleuse.

Elle avait tant langui au lit, elle-même, elle connaissait la nécessité d'être bien couchée, afin de ne pas pâtir de cette immobilité si douloureuse.

Elle déchirait ses ongles à tendre les draps fraîchement sortis de la lingerie, mettant, à préparer cela, des pitiés, des précautions extrêmes.

Malgré cette préoccupation un noir souci était en elle.

La conclusion violente, imprévue de l'entretien avec Berthe Raymond, n'était pas sans l'avoir profondément affectée.

Et, malgré elle, cela la faisait songer. Et elle se demandait ce qu'était l'humanité pour que l'on ne s'abandonnât pas simplement à ses sentiments, lorsqu'on avait le bonheur, la joie ineflable d'aimer.

A ce moment, elle ne se, souvenait pas de l'époque où elle avait été sur le point d'enchaîner sa vie à ce même Favrol, parce qu'on avait trouvé moyen de faire naître la défiance et la jalousie dans son cœur.

Elle avait été bien soulTranlo, bien malheureuse alors. Et tout à coup ce souvenir atroce lui revint en même temps que le nom de l'agent

de l'exécuteur des vengeances de l'.iricicnnc courtisane, avec tout le cortège de ses infamies.

Mais elle ne supposa pas que cet homme eût eu l'audace de revenir, et qu'il fût le meurtrier de rollicier de marine.

Que de maux futurs eussent élé évités si quelque chose était resté, dénonçant l'identilé de l'homme que le jardinier et ses compagnons poursuivaient à travers les méandres de la forêt.

La douce Mignonnetle fuyait autant (jue possible ce sujet de réflexions trop plein de souvenirs cruels.

Aussi éprouva-t-elle, pour ainsi dire, une sorte de soulagement en voyant apparaître le funèbre convoi des amis qui transportaient le blessé.

Maurice vit que sa fiancée avait cédé sa chambre virginale à Brémonlier.

— Brave petit cœur! — lui dil-il en passant à côté d'elle. Uiie clarté passa sur les traits de la jeune fille.

L'approbation de celui qu'elle aimait, c'était l'ultime récompense.

Elle avait offert sa chambre spontanément, par suite de son instinct inné d'aide, de solidarité.

Mais, être approuvée d'une façon aussi charmante par son fiancé, faisaii plus que lui faire oublier le petit sacrifice qu'elle avait consenti, c'était en quelque sorte le lui rendre agréable, quoique ce mot agréable lui parût déplacé dans une telle circonstance.

Elle se retira tandis que l'on installait le blessé sur le lit, dans cette chambre où elle avait oscillé des semaines durant entre la vie et la mort.

Elle était donc destinée à recevoir des éprouvés!

Mais aussi elle y était revenue à la santé.

En se retirant, heureuse de ce présage, elle se dit :

— Cela lui portera, bonheur.

Elles étaient réunies en dehors sur le palier. M""* de Saint-Florent, Mignunnette, son amie Ariette, la feunne du docteur Sylvain que la mère Berthier était allée remplacer à fasile, ce qui lui avait permis de venir apporter, dans cette nouvelle traverse, le témoignage de son amitié respectueuse aux hôtes de la villa.

Ariette était le premier a aide » de son mari, le docteur Sylvain.

11 était donc nécessaire qu'elle se tînt à sa portée.

C'est ce dont s'était souvenue .M"" Berlhier en allant la remplacer, si contrariée qu'elle fût elle-même de quitter leurs nobles amis, dans une telle circonstance.

MAIUAGE D'AMOUR l'tll

— Les vieux ne sont plus bons à grand'chose, — avait-elle dit à Lucienne de Sainl-FIorent en la quilla'nt.

Et embrassant Mignonnetle avec une sollicitude peureuse après ce nouveau malheur, elle lui avait bien recommandé :

— Surtout, ne quitte pas la mère!...

Comme l'enfant qu'elle avait nourri, et plus encore, ajoutait-elle parfois en souriant, était devenu une grande et belle demoiselle, elle lui disait « vous » maintenant, mais la tutoyait encore à ses moments d'expansion ou d'émoi.

G'estqu'alors sa tendresse intarissable retrouvait Tenfanl tel qu'il avait trotté dans ses jupes.

Le docteur Sylvain, ayant fait demander si sa femme était là, l'avait priée de l'aider.

11 s'agissait d'aller chercher les projectiles au fond des plaies, tunnels obscurs creusés dans les tissus.

D'une main délicate et expérimentée, la jeuiie femme étanchait le sang, tandis que le médecin promenait la sonde dans les chairs du patient.

Patient, le mot est bien exact; car c'était une réelle torture que les tâtonnements de l'instrument au milieu de ces tissus déchirés.

Comment faire pourtant?..,

Enlln, le docteur Sylvain eut un soupir de soulagement.

— J'ai touché la balle, — dit-il. , Et au blessé :

— Encore un peu de courage; elle a dévié et s'est logée entre deux côtes. Elle sera assez facile à extraire et surtout le mal sera aisé à guérir.

Il attendit que l'épanchement fût un peu ralenti.

Alors, armé d'une pince, il alla chercher ce ce mauvais locataire », comme il essaya de dire, quoiqu'il n'eût guère le cœur à plaisanter.

Ce fut encore un cruel tourment poiu' le blessé.

iMais, soit épuisement total, soit que, à force de souffrir, il eût été Irappé d'inertie, soit que la volonté, chez lui, eût ployé le corps, pas un muscle de son visage ni de son corps ne tressaillit.

Enfin, un corps métallique résonna sur une assiette.

C'était la balle.

Le docteur Sylvain la reprit et rapprocha d'une lampe, considérant les parcelles de chair ou de sang qui y adhéraient.

— C'est bon signe, — murmura-t-il.

11 n'avait en effet rien découvert sur ses parois, ni au bout de beî

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pinces qui indiquât, ainsi qu'il le supposait du reïte, qu'elle avait traversé ou lésé des ort^anes essentiels.

Restait l'autre balle.

Mais le blessé avait besoin d'un peu de repos.

Le médecin en profita pour examiner le projectile lui-même.

— C'est une balle de revolver, du calibre 12, — fit-il. — Le coquin qui a fait le coup était bien armé.

M. de Saint-Florent, plus que soucieux, avait à son tour pris la balle. Mais elle ne lui donnait aucun indice.

Maurice, lui, les dents serrées, tenait la main brûlante de son ami, faisant passer de sa force et de sa vigueur en lui.

Arlelte, accomplissant sérieusement son rôle modeste et utile d'aidemédecin, était allée annoncer l'heureuse extraction de la première balle.

M""' de Saint-Florent, ouvrant alors doucement la porte de Derthe, entra dans sa chambre.

Elle n'avait pas frappé, tous les bruits étant nuisibles au malade. Mais une mère ne frappe pas pour entrer dans la chambre de sa fille. Et elle sentait que, à celte heure, elle devait devenir un peu la mère de Berlhe.

Elle la trouva assise contre la fenêtre, son regard brûlant fixé sur les ténèbres.

S'approchant d'elle, elle lui mit un baiser sur le front.

— Ëtes-vous mieux, mon enfant?

Un sanglot étouffé lui repondit, sanglot sans larmes. La seconde mère de Miguonnette s'assit auprès d'elle, et lui prenant la main :

— M'aimez- vous un peu?...

— Oh! madame !...

L'accent pénétré de ces deux .mots aurait été à lui seul une révélalion, révélation d'une tendresse, d'un culte reconnaissant et sincère.

— Eh! bien, ayez confiance en moi. Vous savez que celui qui ouvre sa conscience, ne l'ouvre qu'à moi seule. Un secret, c'est un fardeau bien lourd pour un seul être. Je ne désire certes point de confidence. Mais je suis peinée de vous voir affligée, et je voudrais tant vous soulager, vous venir en aide.

Ijcrthe garda le silence.

Elle avait honte de ce qu'elle aurait raconté.

Puis aussi, trop de trouble était en elle. Tantôt tout lui semblait accuser Rrémontier, tantôt tout semblait le défendre.

— Le secret qui scelle ce cœur est donc bien énorme que vous n'osez

pas me le faire connaître. Oh ! gardez-le alors, chère enfant, si vous jugez devoir le faire. Car qui connaît jamais les mobiles qui font agir les créatures humaines, et je ne vous blâmerai pas.

Qui connaît jamais les mobiles qui font agir les créatures humaines, venait de prononcer la noble femme. Ces paroles parurent à la jeune fille comme une lumière dans les ténèbres où elle s'agitait.

Elle fut sur le point de tomber aux genoux de M"'= de Saint-Florent et de lui crier :

— Voilà ce que l'on m'a dit autrefois, voilà ce que j'ai vu, ce qui s'est passé, voilà ce qui me ronge, me dévore, m'obsède.

Et alors, sans doute, M""^ de Saint-Florent eût calmé sa blessure, l'eût consolée, l'eût rassérénée. Mais non, non, il valait mieux garder son secret horrible pour elle seule : le temps se chargerait de l'éclairer!...

— Merci, — murmura-t-elle enfin. — Merci de votre généreuse sollicitude. Mon état vient de mon impressionnabilité, de la secousse nerveuse occasionnée par ce drame. Un peu de repos, et demain il n'y païaîtra plus.

Alors, changeant de sujet de conversation, essayant de raffermir sa voix, elle demanda des nouvelles d'Hector Brémontier.

M'"^ de Saint-Florent lui répéta ce qu'Ariette venait d'annoncer,

— Pauvre jeune homme, — muruiura M"'= Raymond avec une émotion profonde et bien vraie, — revenir dans sa patrie pour y être ainsi éprouvé!

Elle accompagna sa visiteuse jus(|u'à la porte de sa chambre, et là, l'ayant embrassée avec une angoisse poignante, elle revint se jeter sur son lit, demandant au sommeil une détente, un oubli qu'il lui refusa, l'insomnie continuant à habiter ses yeux brûlés de fièvre.

Afin de ne pas troubler son repos, Mignonnelte avait demandé qu'on lui dressât un lit dans le cabinet de toilette de M"" de Saint-Florent.

— Comme si elle redevenait petite fille, — avait-elle dit.

Le lendemain seulement, on s'occuperait de son installation dans la chambre de son amie, qui, elle savait pouvoir l'espérer, lui accorderait l'hospitalité.

De la sorte chacune d'elles serait moins seule.

Et elle comptait faire fondre ainsi le vilain obstacle qui était venu se mettre entre Berthe et le pauvre blessé qui ne demandait (ju'uii peu d'amour pour voir de nouveau lui sourire la vie.

Mais le lendemain, quand M""' de Saint-Florent, qui avait passé une partie de la nuil au chevet de l'olficier de marine, se leva, et vint lui annoncer que M"<= Raymond demandait à lui parler :

— Qu'elle vienne vite! — répondit la généreuse femme.

Klle espérait que la jeune fille, convaincue par ses réflexions de la nuit, ven.iit épancher dans son cœur ce secret qui, c'était certain, pesait sur elle et avait troublé un attachement que trop de signes démontraient pour qu'il pût être révoqué en doute.

Lorsque Berlhe entra, la pâleur de ses traits défaits lui indiqua de suite quelle nuit d'orage ou de lutte elle avait dû passer.

— Vous avez été encore souffrante? — lui dit-elle.

— Oui, madame, oui, ma chère bienfaitrice, — repartit la jeune fille à qui les paroles de celle qu'elle venait trouver facilitaient la tâche.

Et faisant appel à toute sa résolution :

— C'est pourquoi j'ai voulu venir vous voir dès ce matin. Ma santé en général est presque complètement rétablie. Le reste n'est plus que l'œuvre du temps. D'un autre côté, le... malheur arrivé celte nuit à M. Brémontier va être forcément une surcharge de labeur pour vos serviteurs si obligeants et si dévoués.

Elle essaya de sourire, d'un sourire navré.

— Puis j'ai appris que M"' Marie, toujours si généreuse, si purement bonne, a cédé sa chambre au blessé; la voici donc comme un pauvre petit oiseau sans nid. Souffrante, comme elle l'est encore, elle n'aura pas trop d'une chambre tout entière, si contente que j'eusse été qu'une intimité plus étroite resserrât notre commune affection.

L'œil clair, interrogateur de son interlocutrice semblait lire sa pensée.

Baissant la tète, embarrassée, elle continua cependant :

— Je vous avais manifesté, il y a quelque temps, mon intention de rentrer dans ma maison du boulevard llaussmann. Vos obligeantes instances onl eu raison de mon désir. Mais aujourd'hui ma convalescence est pre?(|ue achevée, et je languis de voir ce qui se passe chez moi. Aussi vous dcnianderai-je la permission de prendre congé de vous cet après-midi.

— Ma chère enfant, — répondit M""^ de Saint-Florent, — je ne vous contrarierai pas. Je vous dirai une seule chose qui peut dissiper peut-être chez vous quelque scrupule. Hier soir, M. Hector Brémontier a refusé ira(-("cpler notre hospitalité ; il n'a passé la nuit ici que parce (jue le dernier train pour Paris élait parti; et combien je le regrette ! Cette nuit, p r une fatale circonslance, il est grièvement blessé, obligé d'accepter celle hospitalité ([u'il avait repoussée sous le même toit que vous : alors, c'est vous qui partez !

Berlhe Raymond ferma les yeux à ces paroles montrant que la seconde mère de Mignonuetle pressentait une partie de son secret.

Et il icparut devant Berthe, portant sur un plateau artistiquement ciseli- linfusioa parfum-'C.

A ce moment, Mignonnelte entrait, et avec sa spontanéité, s'adressant

à Derlhe :

— Pauvre M. Lircmoiitier! le docteur a dû renoncer pour le moment à extraire la seconde balle. Cependant il nous a autorisées à,aller le voir une minute ou deux. Venez-vous, Bertlie?

La jeune lille étendait la main pour un geste de refus.

Mais tout à coup se ravisant, avec une expression ardente :

nS. — MARIAGE DAMOLR.

— Oui, allons! allons! — dit-elle.

Une minute après, un masque de pâleur sur ses traits, les pulsations de son sang arrêtées, dans l'angoisse qui l'étreignail, conduite par Mignonnette, elle franchissait le seuil de la chambre dans laquelle était étendu rofficier de marine.

Au bruit léger de la porte ouverte, l'infortuné ouvrit ses yeux fermés.

Une irradiation se peignit alors dans son regard.

Et malgré l'endolorissement que lui occasionnait le moindre mouvement, ses bras se soulevèrent et ses mains se joignirent.

— Oh! — fit intérieurement Berthe, — non, il ne peut être le criminel que je crois.

Elle s'était approchée; et debout auprès de son lit, sans un mot, échangeant avec lui le langage expressif du regard, ils semblèrent se confondre l'un dans l'autre.

Mille paroles se pressaient sur les lèvres de M"^ Raymond. Mais ses lèvres restaient closes toujours. Elle sentait que, si elle prononçait un seul mol, le peu de résistance qui lui restait encore s'elFondrerait.

Elle aurait avoué à l'infortuné son amour, ses soupçons, ses incertitudes, et, après cette confession, c'eût été fini, elle n'aurait jamais plus quitté cette maison qu'elle voulait fuir, justement, afin de ne pas l'aiblir, — et dans la vie comme dans la mort elle aurait été à Brémoiitier pour toujours, — à Brémontier peut-être chargé de crimes.

Mais, comme sa résolution, son âme, son corps chancelait dans un abandon, une expansion totale.

Ses jarrets fléchirent lentement, et elle tomba à genoux devant le lit.

Si elle n'avait pas le droit de l'aimer, s'il lui était interdit de faire entendre les paroles qui se pressaient à ses lèvres, nul ni rien ne pouvait lui défendre de prier.

Sa prière serait pure, ce serait ce qu'elle pourrait sans remords lui donner d'elle, de ce qui était en elle de plus subtil, de plus élevé.

Lorsqu'elle se releva, l'extase qui brillait dans les -yeux du jeune homme semblait indiquer une communion surhumaine.

Berthe allait se retirer.

La main hésitante de l'officier de marine chercha sa main : elle n'eut pas la barbarie de la retirer.

Hector Brémontier la porta alors lentement à ses lèvres : il soufTrai tant pour faire ce geste! et ensuile, la laissa aller après cette caresse dont il devait conserver le souvenir le reste de ses jours.

La jeune fille réprima un sanglot convulsif, et retenant avec peine le besoin de respirer l'âujc de celui (pii l'aimait si idéalement, sur cette

main sur laquelle il venait de poser son haleine, n'y voyant plus, à tâtons, elle chercha la porte — et s'enfuit...

Oui, s'enfuit — pour jamais, peut-être — car une heure après elle avait quitté la villa...

Y reviendrait-elle?...

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