LE RETOUR
Arrivée chez elle, boulevard Haussmann, Berthe trouva une lettre de sa mère.
Lady Warder lui écrivait sur du papier armorié — pour de bon. Ce n'était plus, comme au temps où elle était Léona d'Ercourt, une couronne quelconque.
Ces armoiries étaient bien à elles, sinon par droit de naissance, au moins par droit de conquête.
Dans celte lettre, la nouvelle lady annonçait à sa fille l'accident dont lord Warder venait d'être victime.
Elle y faisait cette singulière remarque: « Dans ce pays, on dit que lorsqu'un homme a vu s'abattre sur lui, une fois, la rigueur du sort, d'autres maux l'atteignent ensuite. C'est le dicton: «après la dent, la griffe».
En lisant cette phrase, sa fille courba douloureusement la tête.
Elle venait de penser à Hector Brémontier.
Elle avait entendu la veille le récit écourté de tout ce qu'il avait subi, souftert, enduré, en Asie.
Il retournait dans sa patrie, point encore totalement rétabli.
Et, quelles que lussent les causes ayant amené ses allreuses blessures, il venait d'être Irajipé plus durement encore.
— Après la dent, la grilTe! — murmurait tristement la jeune lille.
Elle reprit enlin la lecture de la lettre que, pour se désennuyer sans doute, lui avait adressée sa mère, la troisième depuis qu'elle avait touché les rivages de la Grande Bn t;igne.
En tout, vingt ou vingt-cinq lignes: et celle-ci était la i»lus longue, indice probable d'une inaction dans laquelle elle avait eu recours à celte distraction rarement employée : écrire à son enlant.
«J'avais un moment songé à te dire de venir me rejoindre, — lui mandait-elle. — iMais ce château est bien sombre, bien morne, bien isolé,
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quoique les genlilshommes du voisinage làclient de m'en rendre le séjour le moins ennuyeux possible, mais avec un malade...
« Ah! Paris est bien plus gai. Aussi j'ai réfléchi; reste à Paris, tu languirais ici. Puis je préfère cela pour divers motifs. »
Elle préférait que sa fille restât loin d'elle. Et cela pour divers motifs, prélendait-elle.
Il était facile de les deviner, et c'était son égoïsme, sa vaniteuse coquetterie qui la faisait parler.
La présence de sa lille aurait attesté son âge, cet âge contre lequel elle se défendait avec toute l'énergie savante de la courtisane qu'elle était restée au fond.
Et, qui sait? la fraîcheur, l'éclat, la jeunesse de Berthe eussent été capables de détourner d'elle quelques-uns de ses adorateurs. Voyait-on, la mère et la fille rivales !...
Puis même si Berthe, quoique seule dans l'immense ville, était restée s pure et chaste, si elle ne devait pas lui disputer ses amants, à cause de sa pureté même, son voisinage ne serait-il pas une gène pour elle?
Non, à cause de toutes ces considérations, il valait mieux qu'elle ne vînt pas. Elle ne voulait pas qu'elle vînt.
Oui, il se passait ceci : la jeune fille, venant à peine de quitter le toit hospitalier de la villa de Saint -Germain, toute pantelante encore de son adieu à celui qu'elle ne parvenait pas à chasser de sa mémoire, arrivant dans l'immensité vide et désolée de ses vastes appartements, où elle sentait déjà tout le poids de l'isolement, et trouvait une lettre de sa mère.
Et, au moment où elle espérait y rencontrer une consolation, un apaisement, elle n'y lisait que des phrases sèches, péniblement venues, et l'avis peu déguisé, hélas! qu'elle ne vînt pas, surtout, encombrer celle qui lui écrivait : une mère !...
Le brusque retour de Berihe avait mis la maison en révolution.
A sa vue, le concierge, qui fumait sereinement un demi-londrès en sirotant un verre de fine tirée en cachette de la cave de la maison, plongé béatement dans un fauteuil, avait sursauté.
Comment, voilà la piopriétaire qui se permettait de revenir >ans crier gare !
Et, passant sa tête dans le vasistas qui lui permettait de communiquer avec l'oflice, il avait lancé ce cri d'alarme d'une voix effarée et effarante :
— Voilà madeumisellt! !
C'avait été aussitôt un tuliu-huliu indiiilile, dans l'émoi d'une nouvelle aussi inattendue.
François s'était relâché de sa sui vcillance ilepuis qu'il faisait de IVé-
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quenls voyages à Sainl-Germain pour aller prendre les ordres de ^^ mademoiselle ».
Ces voyages, qu'il renouvelait le plus souvent possible, n'étaient du reste que des occasions de se rapprocher de Bertlie.
Et, lorsqu'il rentrait, après avoir passé, à la villa de Saint-Germain, la moitié de la journée, employant tous les prétextes afin de revoir Uertlic, lorsqu'il revenait enfin boulevard Ilaussmann, sa pensée semblait absente.
Elle était restée là-bas !
Et, après un sombre regard jeté sur les domestiques, il allait se renfermer, soit dans la chambre de Berlhe, soit dans son réduit, sous les toits.
Alors il sortait son coutelas, le fameux couteau de boucher qui devait lui procurer la fortune par le meurtre; et, assis devant sa petite table, il le considérait.
Celui qui aurait alors colié son oreille à la porte aurait entendu des monologues dans ce genre :
— Tout a un but... comme tout a une fin. Ce couteau, je l'ai acheté dans le but de tuer. Eh ! bien, pourquoi ne frapperais-je pas à coup sûr, celte fois, dans ma poitrine?... puisque tout doit avoir aussi une fin. Amour insensé,.... amour sans espoir. Mieux vaut mourir.... Oui, ce couteau,... Un coup et ce sera terminé. Non, je suis lâche ! lâche !...
Il continuait encore à parler ainsi. Parfois, il se plongeait aussi, de nouveau, dans les fumées du kiir.
Et il ne reparaissait que i)Our se rendre à l'office, à l'heure desrepa-, où il mangeait à peine, taciturne et silencieux...
Quant à l'entretien de la maison, il ne s'en occupait plus.
De là, le lâchage général.
Aussi comprend-on l'émoi de la domesticité à la brusque apparition de Berthe.
François averti arriva à la bâte, ne pouvant ajouter loi à ce qu'on lui annoncail.
La veille, au matin, il avait vu la jeune fille à Saint-Germain, et elle ne lui avait parh' de rien.
Mais il ne put plus douter lorsqu'il se trouva en lace d'elle.
— Vous! — murmura-t-il. — Quelle imprudence !...
Que s'était-il donc produit. chez le comte de Saint-Florent pour causer cette brusque décision de la jeune fille?
Il se le demandait avec anxiété, ne voyant que le mal auquel s'était vraisemblablement exposée la convalescente en se mettant en route.
La fièvre causée par la fatigue avait amené un peu de colorât icm
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sur les joues creuses de Berthe, et il la trouvait plus captivante encore.
— Ya-t-il quelque chose de nouveau? avait demandé la jeune fille.
Des lettres?...
Et la singulière épître de sa mère lui avait été remise par l'intendant beaucoup plus préoccupé d'elle-même, et lui disant:
Ah ! mon Dieu, pourvu que vous ne vous soyez pas fait du mal
en partant comme cela!
Puis, reprenant le Ion de la domesticité:
Si mademoiselle nous avait, au moins, avisés; si elle avait dit de
lui préparer quelque chose; mais pas même un bouillon, pas une infusion,
rien, rien...
Les nouveaux domestiques engagés par lui s'étaient abattus comme une volée de moineaux d;ms l'appartement, et les plumeaux marchaient, enlevant à la hàle la poussière.
Berthe était trop lasse pour se rendre compte de l'abandon où tout
était tombé.
Elle se dirigea vers sa chambre, sentant la fièvre galoper ses veines après sa fatigue suivant une aussi terrible nuit.
Elle la trouva soignée, presque embellie encore, par des soins pieux, avec des fleurs nouvelles dans un vase...
Celte vue lui fit du bien, et elle éprouva une détente bienfaisante.
— Ah ! l'on est bien, ici, — murmura-t-elle. La poitrine de l'intendant se détendit.
Le nid, le sanctuaire de celle qu'il aimait, il n'avait laissé à aucun autre le droit, la charge d'en prendre soin.
Et quelle délicatesse, quelle attention minutieuse et émue il y apportait. Aussi la satisfaction de sa jeune maîtresse lui allait-elle au cœur.
El, en lui, il comprenait, il se disait qu'il est réellement possible de se réhabiliter, de se relever par l'amour.
Berthe, épuisée, s'était laissée aller sur le bord de sa chaise longue^
Après l'avoir contemplée une seconde, François s'élança vers la cuisine. Une minute après le fourneau ronflait. Il semblait aviver le feu de son regard ardent, ayant ordonné à la cuisinière de préparer du thé.
Et il reparut devant Berthe, portant sur un plateau artistiquement ciselé l'infusion parfumée, dans une admirable petite tasse de Sèvres.
Un ensemble engageant, à donner envie de boire.
Il savait que les malades, les convalescents ont besoin de choses qui les charment, les encouragent.
La jeune lille se rendit compte de cette affectueuse intention.
— Mon bon François! — murmura-t-elle. — Merci!
Le malheureux aurait fléchi les genoux en l'entendant parler de la sorte.
— Ah! — se disait-il — la servir pour rien, et ne la quitter jamais, être son esclave,... pourvu qu'elle n'en aime jamais aucun autre,.., pourvu que nul homme n'entre jamais ici, dans cette chambre, en époux, en maître!
M"* Raymond ne tarda pas à se mettre au lit : son corps brisé, son esprit si profondément troublé demandaient un absolu repos. François proposa d'aller chercher le médecin; elle s'y refusa.
— En tout cas, mademoiselle me permettra bien de veiller dans le petit salon, — insista-l-il... — Allez, cela vaudra mieux.
Il avait l'air si apitoyé, si réellement inquiet, qu'elle y consentit d'un signe de tête, n'ayant plus la force de parler, à présent que la réaction se faisait.
Une veilleuse, à la lumière incertaine, brillait dans sa chambre.
Dans le petit salon, la précédant, François chaussé de pantoufles à semelles de feutre, allait et venait dans une tension continue dôw son esprit, le bruit de sa marche totalement étouffé sur le tapis épais.
Il n'avait pas sommeil, et le silence planant sur tout, plus entier à mesure que la nuit s'avançait, laissait sa pensée replonger dans le passé et s'envoler vers l'avenir.
11 revoyait son enfance misérable, son évasion de l'horrible tanière qu'était pour lui le logis familial, son affreux vagabondage dans cette banlieue de Paris semblable à un des cercles de l'enfer décrits par Dante; il se revit au service — un service ou un servage pour lui? — son amour avec Kreira, la mauresque,... à la fin tragique de laquelle, réellement bon à cette heure, il accorda une larme,... il revit le silo, la géhenne militaire dont la compatissante musulmane l'avait aidé à sortir,... et le meurtre du sergent Merlier, cette brute humaine, et la fuite, et sa rechute dans le vice, le vol... Puis son retour à Paris, auprès de Favrol, de cet ancien maître plus taré que lui,... et son entrée chez l'ancienne courtisane,... l'ouverture de son àme à un amour ardent, coupable d'abord, et maintenant si sincère, si épuré...
Oui, un amour devenu chaste à force de tendresse, un amour tel que, séparé seulement de la jeune fille par une porte ouverte, nulle suggestion inavouable ne hantait son cerveau.
Avec les pensées mauvaises qui, autrefois, corrodaient son sang, il n'aurait eu qu'à tourner le loquet, pousser ce battant de porte, et, surprenant la jeune fille dans l'écrasement de son mal, il lui eût été facile d'assouvir ses mauvais instincts.
Mais rien de pareil à cette heure, ou plutôt durant les iieures de cette longue nuit,... rien que son oreille aux écoules avec une crainte soudaine.
C'est qu'il lui semble avoir entendu parler; c'est qu'il croit avoir saisi des mots vagues, comme des vagissements.
Berthe se trouverait-elle plus mal?
Il s'avance vers la porte, il écoute. Des soupirs intermittents viiennent jusqu'à lui.
— Que faire?... murmure-t-il. — Que faire?...
Il a peur, et cependant il n'ose pas ouvrir cette porte. Il est le terrible Maréchal, il est Jean ïouraille l'assassin, le voleur, le faussaire, et cependant une pudeur invincible — exquise à cette heure chez cet homme — le relient.
Ayant sur lui le poids, le remords de ses désirs antérieurs, il a peur maintenant de commettre une profanation.
Pourtant, de nouveau, des mots entrecoupés s'élèvent.
Alors, il se fait violence, et doucement, peureusement, ayant presque conscience de commettre une mauvaise action, il ouvre...
— Mademoiselle,... — souffle-t-il — en dirigeant un regard inquiet vers le lit, — mademoiselle, vous souffrez?...
Berthe ne répondait pas. Il y eut un silence pesant pour l'homme. Ne ferait-il pas bien d'avancer?
Enfin le bruit de la respiration -de la jeune fille s'éleva, régulier.
Elle avaij: eu le cauchemar, et l'intervention de l'intendant l'avait dissipé; elle venait de retrouver uu sommeil plus calme.
A peine, en effet, s'était-elle endormie que son esprit, frappé par les événements de la nuit précédente, n'avait pas .tardé à les lui représenter.
El le songe, plus poignant encore que la réalité, l'avait fait assister à la lutte de Brémontier avec son meurtrier.
C'est alors que des appels rauques et étouffés, jaillissant de sa gorge, étaient venus frapper l'ouïe de l'intendant.
Elle ( riait au secours afin de défendre l'homme qu'elle aimait et dont elle avait pourtant, au j)rix de son propre désespoir, refusé, renié, re- [)Oussé l'amour!...
L'intervention de François s'était produite à ce moment-là; l'affreuse vision avait alors disparu de son cerveau, et Berlhe était retombée en un sommeil meilleur.
N'étes-vous pas l'ordonnance du lieutenant de vaisseau Hector Bréinontier. (P. 1432.)
Après avoir un moment écoute et contemplé la silhouelto indistincte de la dormeuse, l'intendant referma la porte avec le même soin, en prononçant ces mots à mi-voix :
— Fou que je suis de l'aimer ainsi!...
Et il continua sa veillée solitaire.
(79, — ilARlAGL UAllOUU.