DANS LA RETRAITE
Lorsque, le lendemain, à son réveil, Berlhe sonna, deux coups frappés à sa porte lui répondirent immédiatement.
Et François, qui ne sentait point la fatigue, parut à l'instant devant
elle.
— Vous étiez donc là? — interrogea la jeune fille.
Il lui déclara alors qu'il n'avait pas bougé depuis la veille au soir.
— Il n'y a donc pas que des gens vicieux sur la terre, — pensa la jeune éprouvée. — Quel dévouement!
Elle demanda des journaux et les parcourut hâtivement, espérant y trouver des nouvelles d'Hector Brémontier, du lieutenant de vaisseau qu'elle voulait oublier et auquel elle ne pouvait, cependant, s'empêcher de penser sans cesse.
Mais les feuilles publiques étaient muettes sur le drame de la villa de Saint-Germain.
Le tragi.jue événement accompli entre ses murs n'avait pas encore été ébruité au dehors.
Berlhe en ressentit une véritable contrariété : ce manque de nouvelles de l'officier de marine la jetait dans des transes réelles.
Le docteur Sylvain avait dû renoncer, pour le moment, à extraire une des balles; et elle se demandait si de nouvelles complications n'étaient pas survenues.
— Mon Dieu! — fit-elle en joignant le? mains, — pourvu qu'il n'en meure pas !
Et, après un instant, se faisant violence :
— Je ne parviendrai donc jamais à arracher cet amour de mon cœur?...
Elle s'était levée et errait comme une âme en peine à travers les vastes pièces dans lesquelles elle se sentait perdue et plus malheureuse encore.
Enfin, vers deux heures de raprès-midi, Fran(;ois lui présenta une carte sur un plateau.
Berthe la prit vivement et lut : « Maurice Donnel ».
Elle se trouvait à ce moment dans le petit salon, l'espèce de boudoir qui précédait sa chambre et que nous connaissons bien. Une vivacité subite passa dans son regard.
— Qu'il entre! — dit-elle aussitôt.
Puis une faiblesse, dans le coup de son émotion, lui brisa les jambes, et elle se laissa tomber sur un fauteuil.
Il lui était impossible de faire un pas pour aller recevoir dans une autre pièce le jeune instructeur à Saint-Cyr : la détresse soudaine de ses forces le lui interdisait.
— Enfin, il va me parler de lui... de lui!...
Elle ne voyait plus qu'elle le recevait presque dans sa chambre, que c'était un jeune homme, elle ne discernait plus qu'une chose, c'est qu'il allait l'entretenir de celui dont l'existence chancelante tenait toute sa vie.
Du reste n'étail-il pas le fiancé, presque l'époux de Mignonnette et leur amour avoué à eux n'étr.it-il pas la plus sûre des garanties?...
Mignonnette était presque sa sœur, et Maurice, son ami, un peu son grand frère à elle, si isolée dans le monde!
Elle se dressa d'une détente brusque lorsqu'il parut à la porte du salon : une pâleur étrange, saisissante sous le noir de ses cheveux, s'était répandue sur ses traits; ses yeux brûlaient, interrogeaient, ardents!
— Ah! — s'écria Maurice Donnel, oubliant tous les préambules d'usage, — je venais de la part de tous prendre de vos nouvelles, mais je n'ai besoin de rien demander. Tout indique l'imprudence que vous avez commise en nous quittant sans avoir attendu votre rétablissement.
La jeune fille secoua ses cheveux noirs avec un air presque égaré.
— Moi, mais je suis très forte, au contraire!
Maurice s'inquiétait à son sujet à elle. Elle, et qu'importait? C'était de Brémontier qu'elle voulait, qu'elle attendait de Tenlendre parler.
— Forte?... — prononça le jeune capitaine en hochant la tète.
M"= Raymond imposa silence à la fièvre d'apprendre qui la saisissait.
— Je suis arrivée un peu fatiguée, c'est vrai. Mais j'ai dormi, j'ai passé une bonne nuit, et je vais aussi bien que possible.
Et, avec hésitation :
— Et madame de Saint-Florent... et mademoiselle .Marie?...
Elle n'osait pas prononcer le nom de Brémontier qui, cependant, lui brûlait les lèvres.
— Oui, — scanda .Maurice Donnel comme un reproche, — et madame de Saint-Florent... et Mignonnette... et Hector Brémontier!...
Un cri fut sur le point de jaillir des lèvres de la jeune fille, cri de
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révélation, aveu d'amour, mais la volonlé ou la confusion l'emporta, et elle courba la lète sous le poids du reproche.
— Je vous remercié pour Ions, — ;ijouta le jeune homme, implacable et compatissant cependant. — Elles sont reposées, elles aussi, de cette nuit aftreuse. Mais lui!... — et il pesa sur ce mot, — n'est-il pas lamentable de rentrer dans son pays après avoir fait glorieusement son devoir pour tomber ainsi sous les balles d'un misérable assassin!
Il avait mis une âpreté à peine contenue dans ses paroles, le refus de l'officier de marine de désigner son assassin, d'en parler même, ayant fini par lui faire se demander si son infortuné ami n'avait pas eu affaire à un rival, à un amoureux inconnu de Berthe peut-être même, et assez osé pour avoir franchi les murs du parc.
Et, dans celte hypothèse, il en voulait un peu à la jeune fille d'avoir causé ainsi les blessures, si ce n'élaiL plus, de son ami.
Il aurait même été tenté d'aller plus loin, de croire presque à un autre amour favorisé par M"^ Raymond, si elle n'avait donné trop de preuves de son ardente affection pour Crtmontier, quoi qu'elle fît pour la dissimuler.
— Tout cela cache un mystère; et mon pauvre ami en est victime, — grondait-il intérieurement.
Voilà pourquoi, avec son ardente et sincère nature, quand Berthe, n'osant nommer Brémontier, parlait des habitants de la villa, il n'avait pu retenir son cri de protestation.
Plus calme, il dit ensuite :
— Nous sommes encore tous sous le coup du cruel malheur qui vient d'atteindre mon ami. La tentative d'empoisonnement dont vousmême et ma chère fiancée avez été victimes, et qui vous a conduites l'une et l'autre aux portes du touibeau... — l'éuiolion coupa un instant la voix au jeune homme, — vous a permis de juger de l'inimitié implacable qui s'attache à notre maison...
Et il continua, après avoir glissé un regard investigateur vers la fille de l'ennemie qui, pensait-il, n'avait cependant pas du vouloir sacrifier sa propre enfant :
— Cette haine n'est jamais lasse. Toute occasion lui semble bonne pour frapper. Moi-même...
Mais il s'arrêta...
Celte maison, dans laquelle une nécessité impérieuse, celle de la visite qu'il accomplissait actuellement, lui avait seule fait remettre les pieds, cette maison élait habitée par une jeune fille innocente des crimes de sa mère, il n'en doutait point.
Et il ne se reconnaissait pas le droit de faire connaître, à cette lille, que lui-même avait été abreuvé là de stupéfiants, de poisons narcotiques, afin de permettre la perpétration des infamies complotées entre l'ancienne Léona d'Ercourt, la veuve Raymond et ce bandit du grand monde, appelé M. de Favrol.
A cause de cette retenue, il ne divulguait pas, à la jeune fille, assez du secret qui pesait sur eux tous pour lui permettre de di>;cerner suffisamment de la vérité, afin qu'elle lût bien persuadée que Brémoniier ne méritait aucune de ses accusations, — afin qu'elle [ùi l'aimer hautement et sans remords, en maudissant sa mère, hélas!...
Fatale nécessité qui devait toujouis arrêter, briser le bonheur entre ceux qui en étaient si dignes!
Maurice Lionnel donna alors, de lui-même, quelques détails sur l'état du lieutenant de vaisseau.
Berthe l'écoulait sans avoir la force de l'interrompre.
En elle tout st brisait en l'entendant parler, mais ses lèvres restaient fermées, cadenassées, comme elle s'était juré que son cœur serait mort désormais.
Quand Maurice eut terminé, elle prononça ces mots :
— Je prierai Dieu pour lui.
Ce fut tout.
Le jeune homme était navré.
S'il avait consenti à reparaître dans la maison qui avait appartenu à Léona, c'était avec l'espoir d'attendrir m jeune fille,. de la ramener auprès du blessé, car sa vue, sa présence, ses soins eussent été le véritable baume, sans doute le gage du salut pour l'infoituné.
Mais il ne trouvait que cette réponse glaciale comme le tombeau : 4 Je prierai pour lui. »
Avait-elle donc déjà, dans son esprit, vu, couché au fond du cercueil, celui qui semblait mort pour elle?
Oh! que ne pouvait-il pénétrer le fatal secret!
Et il quitta la jeune fille, chargé des protestations de la plus expansive reconnaissance envers la famille de Saint-Florent, et d'autant plus désespéré, car cela lui montrait (jue Berthe ne manquait pas de cœur.
.Maurice Donnel parti, M""= Raymond se livia anlin au désespoir qu'elle avait contenu en sa présence.
— 11 souiïre de la sorte! il souffre et je ne puis rien pour lui! H m'appellera peut-être dans le délire de ses nuits, et je ne dois pas répondre à sa voix. Oui, comme le dit Maurice, revenir de si loin, après avoir tant souffert; et, à peine après avoir louché le rivage natal, être frappé aussi
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cruellement. Et tandis que son cœur à lui s'ouvre sous la balle meurtrière, trouver fermé, irrévocablement, celui clans lequel il espérait épancher les effusions de son ame, de son âme que j'ignore ! El, se heurtant le front de ses poings fermés :
— Ah! que maudit soit le jour de ma naissance!
Elle marchait comme une lionne en cage dans les pièces du vaste appartement, murmurant parfois des mots entrecoupés.
Enfin, après deux jours de cette existence, sentant q^ie cela ne pouvait durer, que sa résolution allait faiblir, qu'elle allait retourner à Saint- Germain, elle demanda une voilure.
Et, faisant mettre dans une chapelière les objets de toilette les plus indispensables, elle se rendit à Sèvres, à la douloureuse surprise de son intendant.
Elle se rendait dans le couvent où elle avait été élevée, et où plusieurs fois elle avait eu l'intention d'aller chercher un peu de repos.
Aujourd'hui l'épreuve était trop forte, elle ne voyait que cette retraite où elle pouvait retrouver un peu de calme.
— Les sœurs me consoleront, — se disait-elle.
Les religieuses l'accueillirent, en effet, comme un être égaré dans la tourmente de la vie.
La jeune fille leur avait paru bien exposée.
Son retour fut béni par elles comme la rentrée de la brebis toujours pure au bercail.
Berthc revit donc ces lieux où elle avait vécu enfant, et elle tâcha de s'y réhabituer, se plongeant, pour oublier, dans les pratiques d'une piété excessive.
Mais ce qu'elle voyait lui rappelait son amie d'autrefois, morte poitrinaire, la digne et tendre sœur d'Hector Brémonticr; tout le lui rappelait lui-même !
Elle le revoyait par le souvenir, au parloir, auprès du lit de l'agonisante.
Son ombre plaintive paraissait la suivre dans les longs corridors.
Elle arriva alors à s'imposer des macérations, à se condamner aux plus âpies rigueurs de la vie monastique.
Mais, au plus fort de ses méditations, l'image aimée se représentait devant elle, défiant Diou!
Elle revoyait Brémonticr, pâle, défait, presque sans vie, sur son lit de soulïrance, la poitrine trouée de ses deux plaies béantes, et l'appelant d'une voix faible, afin de ne pas mourir sans l'avoir revue.
Et levant les bras au ciel dans un geste d'invocation et de désespoir, elle criait d'une voix étoulïée :
— Oh ! mon Dieu, que faire?...
Et s'abattant sur les dalles de la chapelle.
— Oui, que faire?... Car je l'aime !