L ORDONNANCE
En quittant M"' Raymond, Maurice Donnel s'était rendu à l'hôtel où Crémontier avait retenu un logement dès son arrivée à Paris.
Le lieutenant de vaisseau avait voulu en effet une résidence plus en harmonie avec sa mélancolie que ne l'était le Cercle militaire situé en pleine avenue de l'Opéra.
Et il avait choisi celte fois un petit hôtel situé dans une rue déserte derrière le Luxembourg.
Il y avait laissé son ordonnance, le jeune et brave Malice, tandis que lui-même se rendait à Saint-Germain.
Malice, en ne voyant pas rentrer son officier, ne s'était pas d'abord inquiété à l'excès, sachant qu'il était allé dans les environs de Paris.
— Il doit avoir couché là-bas, — s'était-il dit.
Il s'étonnait tout de même un peu que son « capitaine » ne l'eut pas prévenu de cette éventualité, Brémontier étant très prévoyant. Il s'était couché vers minuit, en se disant :
— Le capitaine rentrera demain pour déjeuner.
Mais la matinée s'était écouléa sans qu'il reparût, puis la cloche de l'hôtel avait sonné l'heure du repas.
Toujours pas de Brémontier.
Malice avait secoué, brossé l'uniforme de l'officier afin de passer son temps, polissant les ors, fourbissant les buffleteries vernies.
Toute la garde-robe du maître et du serviteur y avaient ensuite passé.
Et avec une douceur dans la voix, il se disait, en étalant soigneusement son col bleu soutaché de blanc, bien empesé :
— Ma pauvre petite Ninh le trouvait si joli!
El il s'était arrêté un instant, le cœur bien gros, revoyant le tombeau en fcr-à-cheval, tout là-bas, sous les grands arbres mt'lancoliques de la Montagne Noire.
Tout de iiiùine, il ne voulait pas se laisser abattre, maintenant qu'il devenait un lioinine.
Et il avait besogné de toutes ses forces... ce qui ne l'empêchait pas de penser...
Mais Brémontier ne revenait toujours point.
Malice était descendu sur la porte de l'hôtel et, regardant alternativement des deux côtés de la rue, guettant les voilures qui apparaissaient de loin en loin, il se disait :
— Il faut qu'il lui soit arrivé quelque chose.
Le brave garçon mangea un morceau du bout des dents et s'informa pour la dixième fois s'il n'était rien arrivé pour lui, espérant toujours un télégramme de son maître.
— Je vais aller à la place, — lînit-il par se dire, — pour déclarer ce qui arrive; car, bien sûr, mon capitaine a été victime d'un accident.
Ayant consulté le Bottin de l'hôtel, attristé et soucieux, il allait accomplir celte démarche.
Il mettait à peine le pied sur le trottoir lorsqu'il croisa un officier portant le costume de l'infanterie.
Ce dernier s'arrêta net, et le dévisageant rapidement :
— N'ètes-vous pas l'ordonnance du lieutenant de vaisseau Hector Brémontier?
Les yeux de Malice s'écarquillèrent dans la vive joie qu'il éprouva. Et soulevant le bord de son béret, geste plus familier aux marins que le salut réglementaire :
— Avec plaisir, oui, mon capitaine.
Et, à part lui, il pensa :
— Je crois que je dis des bêtises.
L'officier sourit. Il reconnaissait là un de ces dévouements fidèles que l'on rencontre parfois dans l'armée.
— Eh bien! je vous apporte de ses nouvelles, mon ami!
Malice retint avec dilliculté un ouf de soulagement, près de jaillir de sa gorge.
— 11 a été victime... d'un accident.
— Quand je le disais! — exclama enfin le marin qui avait besoin de donner une issue au tracas qui l'oppressait. — Pour sûr qu'il est arrivé quelque chose à mon capitaine, et j'allais à la place dire comme quoi je l'avais perdu.
Malgré son inquiétude, Maurice Donnel ne put réprimer un geste de satisfaction.
— Brave garçon, — se dit-il, écoulant Malice qui poursuivait :
8a tète s'écrasa sur le fer ouvragé. (P. 1444.)
— 11 a peut-êlre été i abordé t> par une voiture, n'est-ce pas, mon capitaine? Ces cochers gouvernent une guimbarde la moilié du temps, comme un quartier-maître calfal dirigerait un cuirassé.
— Non, — répondit Maurice qui ne croyait pas le moment venu de fournir de plus amples explications au marin. — C'est antre chose. Le lieutenant Brémonlier m'a seulement recommandé de vous amener auprès
i434 MARIAGE D'AMOUK
de lui, avec tous vos bagages, chez nous, à Saint-Germain. Je suis le capitaine Maurice Donnel.
La figure fort inquiète du jeune matelot durant la première partie de ces paroles de l'officier, se dérida tout à coup,
Paris lui faisait l'elTel d'un immense traquenard; et cet inconnu en costume d'officier venant lui annoncer que son capitaine avait été victime d'un accident et qu'il l'appelait à lui, avec toute la cargaison, ne lui inspirait pas plus confiance que cela, en dépit du prestige de l'uniforme, porté plus ou moins authenliqucmeiit...
Mais c'était Maurice Donnel !...
Oh! plus de doutes alors!... Maurice Donnel dont il avait si souvent entendu prononcer le nom entre Brémonlier et le lieutenant-colonel de Versac !
— Tout de suite, mon capitaine. Tout de suite! El vous dites qu'il lui est arrivé un accident! Ah! bon Dieu de nom de... Pardon, mon capitaine, j'allais jurer et il y a de quoi... Gomment ça a-t-il pu se faire?...
Et s'élançant, il cria dans le bureau de l'hôtel :
— Préparez la note à l'instant, je vais vous régler. Gar j'ai ma bourse
— ajouta-t-il avec un naïf mouvement d'orgueil en s'adressant à Donnel.
— Une minute, mon capitaine, et nous sommes prêts.
Quelques instants après, une voilure l'emmenait avecle fiancé de Mignonnette à la gare Saint-Lazare.
En roule, voyant sa préoccupation, celui-ci lui avoua à peu près ce qui s'était passé.
Hector Brémontier avait entendu un malfaiteur, dit-il, et il avait voulu s'en emparer; le bandit avait alors tiré sur lui et l'avait blessé.
— Mon pauvre capitaine! — gémit le marin. — Ah! pourquoi ne m'a-l-il pas emmené?...
L'officier-instrucleur lui recommanda de refouler son indignation, de ne parler de rien. G'était le désir de Brémontier.
— On se taira, allez; mais ouvre l'œil au bossoir; et le bon! J'ai pas dit mon dernier mot.
Quand Malice arriva enfin à Saint-Germain et qu'il lut introduit dans la chambre si généreusemeiil cédée par Mignonnette au blessé, le saisissement le cloua sur le seuil.
Était-il possible que le misérable bandit l'eiit mis dans un tel état?
Et son poing fermé menaça cet ennemi inconnu.
A partir de ce moment, le blessé eut un garde- malade de plus, un inlirmier infatigable, d'un dévouement tie jour et de nuit.
Malice avait établi son « hamac », comme il disait, dans un pelil
cabinet voisin, sa « cabine », déclarant qu'en mer, l'on a encore moins ses aises.
II s'était fait montrer par le jardinier l'endroit où IJréniontier avait été trouvé.
Et il avait renouvelé ce que Maurice Donne! et M. de Saint-Florent avaient déjà fait avant lui, fouillant les fourrés, chercliant quelque objet échappé au meurtrier durant la lutte, et permettant de découvrir son identité.
Mais rien...
La nuit, lorsqu'il n'était pas « de service », son couteau de marin dans la poche, il se gli^sait dans le parc.
11 s'était fait montrer l'endroit du mur par où le brigand avait nié.
M. de Saint Florent l'avait fait recrépir soigneusement et surélever. Mais, non loin, comme par suite d'une négligence, une sorte de brèche avait été laissée intentionnellement.
— Le loup revient toujours à la proie, — avnil-il calculé.
Et l'espoir de mettre la main sur l'ennemi de sa race, sur celui qui venait empoisonner sa fille, assassiner ses amis, l'avait décidé à ne pas faire de scandale, ainsi que l'avait demandé l'officier de marine.
Mais une surveillance incessante était exercée, la nuit surtout.
Des patrouilles fréquentes étaient laites sans lumière.
On attendait que le meurtrier eût franchi le mur pour lui couper la retraite.
El alors, puisqu'il faisait lui-même une guerre de sauvage, ce serait une lutte et des représailles sauvages aussi.
Les rondes opérées n'avaient encore rien signalé.
Mais Malice, lorsqu'il était libre, la nui!, allait trouver le jardinier.
— Pas besoin de vous déranger, — disait-il. — Je prends le tour. Et, emportant une échelle, il allait l'appliquera l'endroit du mur, par
où, autrefois, Alexandre, la Terreur de Grenelle, s'était introduit dans le parc.
Avec son agilité de marin il grimpait sur la branche d'arbre où nous avons vu autrefois l'agent de Léona épier ce qui se passait dans la villa.
Malice, lors de sa première étude des lieux, avait jugé que ce devait être là un excellent observatoire.
Et y étant monté, il avait vu en elTct que, de ce point élevé, il dominait toute la partie du parc enclavée dans la forêt.
Et, immobile, durant de longues heures, comme lorsqu'il était en sentinelle perdue, durant la guerre du Tonkin, l'oreille tendue, il écoutait tous les bruits de la forêt, perçant l'ombre de son regard aigu.
Plus d'une fois, il av.'iil eu de violentes espérances, des alerles soudaines pendant lesquelles sri respiration s'arrêtait suspendue.
Mais ce n'avaient éié que des illusions.
Celait quelque animal nocturne, chercheur de proie, qui, sortant de sa tanière, faisait craquer une branche morte ou froissait, dans une marche lente, les feuilles toiiibi'os.
El, ! bien, rien de nouveau encore? — lui demandait parfois le
jardinier, lorsqu'il « descendait de garde ».
— Non, pas encore, — répondait Malice. — Mais je ne me décourage pas. Le coquin qui a fnit le coup s'est d'abord tenu tranquille dans la crainte de la police. Mais depuis, voyant que rien n'a bougé, il aura repris du toupet, d'autant plus que des particuliers de cet acabit, ce ne sont pas les préjugés qui les étoufTent.
Et il ajoutait :
— De là à ce qu'il tente un nouveau crime, il n'y a pas loin. D'autant plus qu'il n'a pas réussi à son gré, puisque mon officier vil encore, quoique grièvement atteint. Il tentera bien encore quelque manigance de sa fnron. Bon Dieu do bon Dieu! Si je suis là, c'est alors qu'on s'amusera.
Ce qu'il disait élait dans l'ordre des choses réalisables.
On croyait à une haine stipendiée, frappant sciemment : une haine qui avait versé le poison, fait couler le sang et qui aurait recours à la torche, si cela devenait possible.
On ne croyait pns à une tentative inspirée par l'appât de l'or...
Et pourtant, de Favrol, réduit à s'exiler de l'appartement meublé qu'il avait pris il y avait quelque temps, dans un hôtel de troisième ordre, — où il n'occupait plus qu'une chambre dont le faux luxe le jetait dans des racies blanches, — de Favrol assistait avec des fureurs à l'accroissement régulier de la fortune de Saint-Florent, tandis que lui roulait de plus en plus bas vers l'enlisement final, et il ne se contentait pas de maudire et d'envier son ancien compagnon de plaisir depuis longtemps retrempé dans le travail et les saines joies de la famille.
Avec une avidité accrue par son di;rnier échec, il voulait s'emparer d'une partie sinon de toute cette fortune.
N'ayant plus entendu pailer de Léona, il se traînait, on le sait, dans une détresse noire.
— Le bagne ou l'échafaud... ou la fortune! Mais j'en sortirai, — grondait-il.
C'était quelques jours avant la fin du mois.
Il savait par expérience que, la veille des jours d'échéance, M. de
Saint-Florent avait, toutes prêtes, les sommes nécessaires aux paiements du jour suivant.
L'imprévoyance de sa jeunesse l'avait rendu circonspect.
Craignant les vols si fréquents à Paris dans la période des échéances, il emportait alors cet argent chez lui, et, ces soirs-là, ne bougeait pas de sa demeure.
— Je suis comme le dragon antique qui garde son trésor, — disail-il en plaisantant.
Du moins cela s'était passé ainsi lorsque de Favrol était entré avec lui au Comptoir des Indes, et pendant quelque temps où Saint-Florent s'élail trouvé sans caissier.
Favrol avait même essayé alors de faire commettre une indélicatesse à son ami ; mais celui-ci avait eu assez de force pour résister.
Restait à savoir si M. de Saint-Florent faisait encore de même.
De Favrol attendit la veille de l'échéance.
La soirée était frache... S'enveloppant le cou d'un épais cache-nez, il alla rôder auprès du Comptoir des Indes, faisant semblant de lorgner les devantures... et les petites «jeunesses » aux cheveux en papillotes, assises à l'intérieur des magasins.
11 avait vu la voilure de Saint-Florent stationner à la porte.
— Pourvu qu'il ne me reconnaisse pas! — murmurait-il en exhaussant son cache-nez et en ramenant sur ses tempes creuses le peu de cheveux qui lui restait.
Enveloppé d'une redingote fripée, le pantalon tirebouchonnant, le chapeau déformé, jamais il n'av.iit été dans un éiat aussi précaire.
Aussi, à moini: d'une attention soutenue, celui qu'il guettait aurait certainement de la peine à deviner sa personnalité.
Favrol se regarda dans une glace de devanture, vit, éclatante aux lumières, la misère de son costume.
— Damnation! — hurla-t-il d'une voix étouffée. — Oh! rien ne m'arrêtera : rien !
Mais ce nouveau coup d'œil le satisfaisait cependant.
Nul ne s'aviserait certainement de retrouver l'ancien brillant viveur dans l'homme à la mise déj)lorable qui stationnait là.
Enfin la porte principale du Comptoir des Indes s'ouvrit.
Et .M. de Saint-Florent parut.
11 était tard; l'heure habiliielle de la sortie des bureaux était passée; il vit sa voilure, juste devant la porte, et ouvrit lui-même la portière.
Sous son bras gauche était une serviette d'avocat fortement bourrée.
— C'est le magot! — silfla de Favrol.
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Dans sa joie, il avait réellement prononcé ces mots. Et il se retourna effaré pour voir si nul ne l'avait entendu.
Il n'y avait, sur le troltoir, que quelques passants assez éloignés.
— Mais va-t-il à Saint-Germain ou reste-t-il à Paris? — se demanda alors l'homme qui le guettait. — Je puis bien me payer encore un fiacre. Je vais être assez riche pour cela.
Le coupé de M. de Saini -Florent s'ébranlait.
De Favrol s'élança derrière lui en courant: puis il sauta dans le premier fiacre vide qu'il rencontra, en ordonnant au cocher de suivre le coupé du directeur du Comptoir des Indes.
11 vit la voilure, derrière laquelle roulait la sienne, arriver sur la place de l'Opéra, enfiler la rue Auber, obliquer encore à-droite et venir se ranger enfin dans la cour de la c;are Saint-Lazare.
— il va à Saint-Germain, tant mieux!
L'ancien amant et ancien agent de Léona d'Ercourl attendit quelques minutes, et, après avoir vu le comte pénétrer dans la salle d'attente, il prit un billet en disant :
— Puisque la veine me favorise, il vaut mieux la suivre.
Et lorsque le train tut près de s'ébranler, il s'élanra, traversa la salle d'attente en coup de vent et sauta dans le wagon de queue.
Il élail tout joyeux.
Dans la poche gauche de sa redingote, il touchait son revolver, un dogue dont on connaissait la voix et le coup de dent dans la villa de « Môssieu le Comte de Saint-Florent » ; dans celle de droite, un poignard, ayant prévu le cas où il pourrait être démuni de la première de ces armes, connue il lui était arrivé quelque temps auparavant dans sa lutte contre celui qu'il appelait en persidant, l'amoureux de M"' Raymond.
— On ne s'attend certainement pas à mon retour, — se disait-il, faisant un peu le calcul qu'avait pensé M. de Saint-Florent. — On ne suppose pas que, ayant échoué une première fois et m'en étant tiré si difficilement, au prix d'une ou deux balles... dans la peau d'un autre, j'aurai l'audace de recommencer.
Regardant la campagne enténébrée, favorable à. ses desseins, il ajouta:
— Eh ! c'est juslenienl l'audace qui fait le succès. D'abord, le loup de mer... d'eau douce n'a pas parlé, tant est-il qu'il le puisse. Sans cela, malgré mes précautions, j'aurais vu poindre le vilain nez de quelqu'un de la rousse, ou celui de mon ancien ami, ce Môssieu le comte de Saint-Florent )). Nul ne songe donc à moi, et, de ce côlé, je ne crains rien.
Et tout à lait encouragé, il conclut :
— Il vaut donc mieux que j'agisse maintenant plutôt que d'attendre.
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