FAUVES ET CHASSEURS
Le trajet de Paris à Sainl-Germain est assez vite efTeclué.
De Favrol était encore sous l'impression de ces bonnes, — ou mauvaises dispositions, lorsque le train s'arrêta, tandis que les employés faisaient entendre le traditionnel:
— ïoiii le luonde descend!
Il attendit que M. de Saint-Florent eût quitté son wagon, et il passa au contrôle à quelques pas derrière lui.
En étendant le bras, il touchait presque la serviette de maroqtu'n gonflée probablement de billets de banque.
Alors un afflux de sang envahit son cerveau, et il sentit un besoin furieux, une tentation terrible de s'élancer, d'arracher le portefeuiile d'un coup brusque et de se sauver avec.
— Iloup 1 — se dit-il, — un élan et ça y est!
il glissa alors un coup d'œil louche autour de lui.
Mais il y avait trop de monde. Sans cela...
11 comprit que, aux premiers cris poussés par le volé, tout ce monde partirait après lui et qu'il n'aurait pas fait vingt pas que de nombreuses mains se seraient abattues sur lui.
Pour le coup, ce serait bien fini de l'existence de luxe qu'il n'avait pas désespé.é de se procurer de nouveau, n'importe comment.
C'est égal, il regrettait de ne pouvoir faire ce coup-là: cela aurait tout simplifié.
Une Victoria attendait le père de Mignonnette devant la sortie de la gare.
A cette vue, un véritable accès de rage suflbqua le misérable qui n'avait jtas eu honte de vivre aux crochets d'une courtisane.
— Voiture à la ville, voiture à la campagne. Ah! mon tour viendra bien également !
Il oubliait que lui aussi aurait pu vivre heureux et honoré. Mais il aurait fallu pour cela qu'il refrénât tous ses mauvais instincts; et il ne l'avait p;is voulu.
Comme la victoria s'ébranlait, il s'élança après elle et courut un mo-
ment avant de la rallraper. Saisissant alors les ferrures de rarrière-lrain, il se jucha dilficiiemcnt au-dessu?, ne voulant pas qu'on s'en aperçût.
Les roues sonnaient sourdement dans la campagne, emportant le directeur du Comptoir des Indes, et avec lui, sans qu'il s'en doutât, l'homme qui guettait l'occasion de le voler.
Une pensée vint bien à ce lâche déclassé, passer un bras par-dessus la capote et faire feu sur Saint-Florent, assassiner son ancien ami, et aussi le cocher.
Mais le cheval efîrayé prendrait sans doute le galop.
Puis, avoir affaire à deux hommes, même non prévenus?... Non, il était véritablement trop lâche.
Au moment où, arrivé devant la grille de la villa, le cocher ralentit en demandant la porte, de Favrol en profita pour se laisser glisser à terre, et faisant rapidement, plié en deux, quelques pas de côté, il prit l'atlitude et l'allure d'un promeneur paisible.
Nul du reste ne le remarqua. 11 eut néanmoins la précaution de se placer dans l'ombre d'un arbre.
La Victoria franchit la grille qui se referma, et le bandit, s'étant rapproché le plus possible, vit celui qu'il s'était juré de dépouiller gravir le perron de la villa et entrer.
Une demi-minute après, de la lumière filtrant à travers les lames des persiennes de la pièce du rez-d(;-chaussée, que l'on jippelait « le bureau de madame », lui donna à croire que le comte était entré là.
— Est-ce que ce serait dans cette pièce qu'il pincerait son magot? — se dit-il. — Ce serait donc dans le coflYe de sa femme? Un coffre pour rire dans ce cas, une de ces vieilles caisses à dessus en bois. On n'a que la peine de le soulever, pas besoin de clé. Je m'en suis assuré autrefois, en sourdine, au temps où je fréquentais la maison.
Au moment où il faisait ces réflexions, le docteur Sylvain parut, sortant de l'allée qui reliait la villa à l'asile.
Il avisa le concierge et, sans s'approcher, semblant pressé:
— M. de Saint-Florent est-il rentré? — demanda-t-il.
— Oui, monsieur le docteur, — répondit Firmin.
La dislance à laquelle ils se trouvaient l'un de l'autre permettait à de-Favrol de saisir distinctement leurs paroles.
— Il est peut-être avec madame? — interrogea encore le docteur. En même temps il se rapprochait du jardinier-concierge.
— Diable! s'il s'avance trop, je n'entendrai plus rien, — muimura de Favrol.
Les roues sonnaient sourdement dans la campagne... (P. lUO.)
Lfv. iSl. — MICHEL
MORPHY. - MARIAGE d'aMODH. — J RODPF BT C'e, ÉDIT. LPT. 18i.
MARIAGE D'AMOLR 144.}
Le jardinier de son côlé avait diniiruié la dislance qui le séparait du médecin de VŒuvrc de la mcre et de l'enfant.
— Risquons-nous, — pensa alors celui qui les écoutait.
Et, profilant de l'ombre profilée par les masses épaisses d'un grand orme épandant son feuillage relombanl jusque sur la roule, il gagna à son tour trois ou quatre mètres.
Un chien renifla l'air, eut un aboi bref, puis se tut.
Firmin, le jardinier, se lourna alors vers la roule du côlé de laquelle le cliien avait tendu le mu?ean.
Et, après avoir écoulé :
— Rien... Quelque passant au loin...
Alors, répondant à la phrase prononcée par le docteur Sylvain quelques instants auparavant :
— Je ne crois pas. Madame est au premier auprès de M. Brémonlier.
— Brémonlier!... — murmura l'homme qui les écoulait.
Et il prêta plus ardemment l'oreille, désirant violemment connaître ce qu'il était advenu de l'officier de marine sur lequel il avait déchargé son revolver.
Et le jardinier ajouta :
— Pauvre garçon, elle ne le quille guère.
— Hélas ! c'est qu'il n'est pas trop de tous les dévouements, de toute la sollicitude qui l'entourent.
— Je me demande ce que ça avance la crapule qui a fait le coup ! — continua le brave travailleur, en son rude langage.
Et, irrité :
— Avoir tiré plusieurs fois, puisque le premier coup avait mis le pauvre jeune homme hors de combat ! Le meurtrier est bien avancé maintenant que sa victime a la poitrine crevée à deux endroits, comme si ce n'était pas assez d'une blessure, souvent, pour vous envoyer un homme (l;m? Tauire monde. S'il faut être canaille, lâche, rien du tout!...
Sa voix exprimait une violente indign.ition.
— Oh ! s'il me tombe jamais sous la coupe, celui-là!...
— Prends garde que ce ne soit loi qui tombe sous la mienne ! — menaça entre ses dents le bandit.
— Alors, le comte?.... — redemanda le médecin qui avait hoché la tète en signe d'approbation, partageant la colère du brave homme.
— C'est vrai, pardon; mais je ne puis parler de tout ça sans qiie le sang me monte au cerveau, de rolcre ! Eh ! bien, je crois que M. le comte est entié dans le bureau de madame au rez-de-chau.-sée.
1444 MARIAGE U'AMOLR
Et il montra son ombre qui passait devant la limiière.
— Il avait un portefeuille, une fervielte comme vous appelez ça, bourrée de paperasses et il est sans doute allé l'enfermer.
On entendit claquer une scirure en même temps que la lumière disparaissait derrière la f( nôtre.
— Tenez, le voici justement qui son. Il vient de refermer le bureau à clé.
— Merci.
Le docteur Sylvain avait tourné les talons en prononçant ce mot, et il se dirigea rapidement vers la villa.
Le Jardinier rentra dans le pavillon oîi il habitait et de Favrol resta seul sous les cieux, dans un des coins de cette terre où se perpètrent à chaque minute tant de crimes et d'infamies !
Il s'avança alors davantage de la grille.
Et, touchant de son front un des barreaux de fer:
— Lâche!... canaille!... rien du tout!... ce qu'il y a de plus abject en somme dans l'injure: voilà comment m'a traité cet homme du peuple, Et je suis le baron, le seigneur, le vicomte, le marquis de Favrol, je ne sais plus quoi... je ne veux plus le savoir; je suis un bandit.
Et avec une énergie farouche :
— Eh ! bien, soit, agissons encore en bandit. Sa tête s'écrasa sur le fer ouvragé.
— Et cependant j'ai eu des sentiments d'honneur, j'ai cru que je porterais comme mes ancêtres, sans faillir, le nom qu'ils m'ont laissé, que m'a transmis mon père, — sans une tache encore. Hélas! qu'en ai-je fait?... Et tout cela pour une femme vénale, une créature de vice et d'abjection, une àme criminelle plus que ne l'est la mienne; mille fois plus! Tout cela pour une Léona d'Ercourt ! Ah ! que ne suis-je mort avant de la connaître !
El, promenant un regard lourd autour de lui.
— Voici où j'en suis arrivé, après avoir descendu, degré à degré, toute l'échelle des déchéances; — à guetter l'occasion de recommencer la tentative de vol dans laquelle j'ai échoué une première fois, et dont je ne me suis tiré qu'au prix d'im crime.
Et, connaissant, pendant une minute, le remords:
— Oui, un homme agonise sans doute, car, je l'ai bien compris, un homme râle, là, à cause de moi.
Son accent alors devint haineux.
— Pourquoi s'esl-il trouvé sur uion chemin? pourquoi a-t-il entravé
mon œuvre el m'a-t-il empêché de m'emparer de cet or que je veux, que j'aurai !...
Et, dans un accès de fureur, secouant les barreaux de la grille:
— Oui, je l'aurai, car je le veux! Je m'en emparerai en dépit de cette grille, en dépit des portes et de tout. N'ai-je pas sur moi les fausses clés dont j'ai eu la précaution de me munir autrefois? Je ne possède qu'un moyen de ravoir la fortune, et je la laisserais échapper, jamais, jamais!
Dans sa frénésie soudaine il secouait de nouveau les barreaux.
Alors un chien, qu'on entendait grogner sourdement, bondit hors de la loge du concierge et s'élança vers la grille en aboyant avec force.
A ses aboiemenis furieux, les autres dogues lâchés dans le parc, dès la nuit venue, accoururenL aussi, et tous se ruèrent avec fureur sur la porte grillée.
— Maudites bêtes ! — gronda de Favrol. — L'appeau quejeleur donnerai tout à l'heure les empêchera d'aboyer pour la vie.
Le jardinier et sa femme parurent sur leur porte.
— C'est drôle, — observa le jardinier, — Nemrod a déjà donné de la voix il y a un moment, et il n'a pas l'habitude d'aboyer pour rien.
De Favrol s'était vivemenl jeté en arrière, dissimulé maintenant de façon à ne pouvoir être découvert.
Les chiens qui le sentaient continuaient à hurler.
M. de Snint-Florent avait été rejoint par le médecin au moment où il prenait l'escalier, alln d'aller quérir des nouvelles de l'olficier de marine, auprès de qui Lucienne de Saint-Florent se trouvait en effet.
En entendant les chien? s'élancer ensemble sur la grille, il s'avança sur le perron, sondant les ténèbres.
— L'inquiétude de ces bêtes répond au renseignement qu'on vient de m'apporier, — dit le docteur debout à coté de lui.
— Elle est en effet singulière.
— C'est un des garçon^ de salle rentrant parle même train (jue vous (le Paris, où il était allé en permission, qui m'a apporté la nouvelle. Quand votre voiture à quitté la gare pour vous ramener ici, il a parfaitement vu un homme b'élancer (lerrière en courant.
— Quel pouvait être son but?... — interrogeait à part lui le mari de Lucienne, le père de Mignonnelte- — S'emparer de l'argent que je portais? Mais, si c'est un malfaiteur, il aurait eu des complices et m'aurait attaqué aisément dans le trajet de la gare à la villa. Un agent de Ltona, profitant de ce que Berthe a quitté la villa pour tenter une nouvelle infamie? Qui sait?... Ce n'était pas impossible en somme.
Et son Iront se plissa à la pen-éc des maux (ju^avait amenés sur les siens son ancienne liaison avec la haineuse femme.
— Je vous remercie, — dil-il au méde:in. — Nous avons appris par expérience qu'une vigilance incessante est nécessaire.
— Désirez-vous que je reste, ou que je vous envoie le brave et énergique père Berlliier?
— Merci, mon clier docteur. Si vous entendiez tirer, accourez... en prenant toutefois vos mesures pour que l'établissement où .-^ont les intéressantes protégées de la comtesse ne demeure pas abandonné, car, avec les ennemis sans scrupules auxquels nous avons afl'aire, il faut toujours s'attendre à. tout. Merci, encore une fois, et, en passant, envoyez-moi Firmin. J'espère que cela sulfira... pour le moment.
— Je vais le faire à l'instant ; bonsoir, monsieur le comte, et fasse Dieu que nous n'ayons, cette fois, qu'une fausse alerte.
— Bonsoir, mon cher docteur, et encoie une fois merci «du fond du cœurl...
Les deux hommes se serrèrent la main, et le mari d'Ariette alla prévenir le jardinier.
Tandis que ce dernier se rendait auprès du comte de Saint-Florent, resté sur le perron d'où il essayait en vain de percer les ténèbres, le médecin reprenait le chemin de l'établissement hospitalier, se disant :
— Ce que vient de me dire M. de Saint-Florent me donne la chair de poule ; voit-on quel désastre, quel malheur, un incendie par exemple, éclatant dans cette vaste maison pleine de malades !...
Il arrivait dans l'allée conduisant de l'hospice à la route.
— 11 faut que j'en aie le cœur net.
El» se dirigeant vers la sortie, il s'élança sur le chemin, étouffant le bruit de ses pas.
Il franchit rapidement la distance qui séparait la grille de l'Œuvre de celle de la villa.
Au moment où il approchait, son pied buta dans un trou, et il manqua tomber ; ce bruit dénonçait sa venue.
Au loin, un homme sorlil alors de derrière une masse feuillue et disparut rapidement.
— C'est bien vrai, — se dit alors le médecin, — quelqu'un était caché là. Dans quel but?
El, se dirigeant en (pielques bonds vers la grille, il appela le directeur du Comptoir des Indes et le jardinier et leur lit part de sa découverte.
— Oui, envoyez- moi Berlhier, — conclut alors le père de .Mignonnette, — au lieu de faire les rondes accoutumées, chacun do nous veillera à tour
MARIAGE [VAMOUR 1447
de rôle, quoique cel individu, supposant peuL-èlre qu'il a été deviné, soit capable de s'abstenir. Je le regrelterais, car mieux vaudrait en finir. Mais pas un mot à ces damus.
Après quelques paroles encore, pour réi^lcr la surveillance nocturne qui venait d'être décidée, il rentra dans la villa, soucieux.
En passant devant le bureau dans le vieux coffre-fort duquel il avait effectivement enfermé sa serviette de maroquin, bourrée de valeurs et de billets de banque, ainsi que l'avait supposé de Favrol, il s'arrêta.
11 se demandait s'il ne ferait pas bien de la reprendre et de la monter dans sa cbauibre.
Mais il craignit les questions de sa femme étonnée qu'il ne l'eiit pas renfermée dans la caisse comme d'babitude.
Il préférait lui laisser la tranquillité.
Lucienne avait traversé assez d'épreuves pour qu'il ménageât son repos.
Puis, dès l'instant que Firmin et son aide Berthier et lui-même devaient veiller, bien armés et cachés dans les fourrés où ils seraient tels, chacun, qu'une sentinelle invisible, il n'y avait rien à craindre, au moins de ce côté.
— Ah ! s'il n'y avait que l'argent en jeu !.,. — murmura-t-il.
Ce qui le préoccupait, c'étaient les chères existences auxquelles leurs ennemis paraissaient vouloir maintenant s'attaquer.
Il atteignit le palier du premier étage, encore accablé de ces tristes réflexions.
Il se (lirigeait vers la chambre dans laquelle souffrait Brémontier, pensant y trouver M""* de Saint-Florent, lorsqu'une porte s'ouvrit et un froissement d'étoffes légères s'éleva.
C'était Mignonnette qui, ayant reconnu son pas, se hâtait de venir à sa rencontre et lui présentait son front h baiser.
Celui qu'elle supposait n'être que son père par adoption et qui garaaii malgré lui ce secret paifois prêt de jaillir de son cœur, la retint longuement contre sa poitrine.
— Ange du ciel!... — nuinnura-l-il , tandis (jue ses lèvres elfleuraient l'ivoire de ce front où jamais une mauvaise pensée n'avait germé.
(^esl depuis qu'il avait été sur le point de la perdre, depuis qu'il voyait un nouvraii danger la menacer peut-être, qu'il sentait clairement combien il l'aimait.
Et on la lui ravirait? On viendrait troubler le bonheur qu'il voulait tant pour elle?...
Oh! cette menace l'irritait à la lin; et puisque c'était la lutte, elle
1448 MAIUAGE D'AMOUR
serait sans merci de son côté : il était résolu et il rendrait coup pour coup.
Il aurait raison à la fin de cette inimitié. Et, à son (our, rien ne l'arrôleiait non plus.
Un instant après, il était debout auprès du lit du lieutenant de vaisseau qui, les yeux clos, présentait l'iuia^ne anticipée de la mort.
Ses paupières s'étaient soulevées, et le blessé avait appelé un fugitif sourire sur ses traits, pour accueillir le nouveau venu, puis, le poids étant trop lourd, elles s'étaient refermées.
Malice, recueilli dans le costume de marin qui allait si bien à sa jeunesse, était droit aussi, immobile, tête nue, tout près de son officier, pareil à une sentinelle, prêt à défendre celui auprès duquel il veillait.
Le docteur Sylvain, en venant procéder à un nouveau pansement, une lioure auparavant, avait recommandé que Ton ne séjournât pas trop autour du malade , dont on raréfiait l'air ainsi.
M. et Mme (j(3 Saint-Florent se retirèrent sur la pointe des pieds.
La soirée était assez avancée lorsque la porte de la chambre se rouvrit.
Marguerite, autrefois recueillie à l'hospice, et qui avait soigné avec un zèle si touchant Mignonnette et Berthe, lors de l'empoisonnement qu'elle se reprochait comme ayant été causé par son manque de prévoyance, Marguerite fit un signe à Malice pour l'éloigner du lit.
Et lui parlant à l'oreille :
— Vous devez avoir besoin de repos, moi je vais veiller.
— Vous m'en répondez? — déclara le jeune mousse.
La femme, vieillie auprès des souftrants, le rassura. Et Malice, après un adieu muet à son officier, alla prendre son large et fort couteau de marin, l'attacha à sa ceinture par une lanière de cuir, comme à bord, lorsqu'il s'agissait d'aller dégager quelque « manœuvre » au haut d'un mal, et sortit sans bruit par l'escalier de service.
Il avait bien entendu les chiens aboyer, mais il ignorait ce qui s'était passé...
De même l'on ignorait sa sortie.
Depuis le commencement de la nuit, il était tourmenté par le désir d'aller reprendre le poste d'observation où il avait passé déjà en vain de si longues heures.
Hector Brémontier avait eu une très mauvaise journée; il y avait eu une recrudescence de lièvre.
Et le jeune marin, dans un moment où le blessé cédait à une somnoence agitée, avait étendu le bras vers lui et tout bas avait fait ce serment :
— (Juc lu vives ou que tu meures, je te vengerai, va !
il y alla avec les dénis, les plantant là où elles rencontrèrent la chair - en plein visage, - pénétrant, emportant presque le morceau. (I . lioOJ
A cours DE crocs!
De Favrol s'élail hâté de [.rendre le lui^je lorsque la chute du docteur Sylvain l'avait averti de son approche.
Nf compromettons pas le succès, — s'élait-il dit.
1^2. — MARIAGE DAMULR.
14K0 MARIAGE D'AMOL'R
Il valfiil mieux dispar.'iîlre tout à fait, afin que l'ulariiic soulevée par les diiens se ruant vers lui eût eu le temps de se calmer.
11 reviendrait au milieu de la nuit, lorsque tout serait endormi.
Uu quart d'heure d'audace et de chance, et la forte somme contenue certainement dans la scrvietle de maroquin serait à lui.
Alors, il gaLinerait l'étranger... et il verrait ensuite.
Mais c'étaient ces chiens de garde dont il lui fallait à tout prix se débairasser.
11 n'était pas encore neuf heures, et les officines de pharmacien ne devaient pas cire fermées dans la petite ville de Sainl-Gernjain.
11 gagna donc la cité à grands pas.
Mais, arrive sous les réverbères qui éclairaient les rues, il eut peur et, se retournant à plusieurs re()rises, s'assura qu'il n'était pas suivi.
Enfin, une lueur rougeàlrc projetée par la flamme d'un bec de gaz passant à travers une énorme urne de verre de couleur pourpre frappa sa vue.
C'était bien une boutique de pharmacien.
Il se glissa à l'intérieur et demanda de la mort-aux-rals. Il habitait, disait-il, une villa infestée par les rongeurs et avait essayé de tout jusqu'à ce jour sans parvenir à s'en débarrasser.
Et il insista pour avoir, cotte fois, quelque chose d'énergique.
Le pharmacien inspecta sa tenue d'un air soupçonneux, et lui donna enfin de la graisse fortement saupoudrée d'une poudre grise.
— \oilà de quoi empoisonner tous les rats de la création, — dit-il. De Favrol, aussitôt dehors, se dirigea du côté du château où il savait trouver un boucher.
On allait éteindre et il eut tout juste le temps de se faire couper trois morceaux de viande grossière, à défauts de rognures.
— four mes chiens, — déclara-t-il.
Une fois muni de ce qu'il désirait, il gagna la superbe terrasse d'où l'on a, durant la journée, une si belle vue sur la plaine. Elle était absolument déserte à cette heure.
— Un endroit superbe pour la cuisine que je vais préparer, — pensa-l-il ironiquement.
11 ciicrcha un banc, étala devant lui. les morceaux de viande qu'il avait fait débiter, et étendit soigneusement, sur leur surface, la graisse empoisonnée que lui avait remise le pharmacien,
— Avec celte dose, la meute de M. le comte de Saint-Floient ne jappera pas longtemps à mes chausses, — reprit-il.
MARIAT.!-; n'AMOlR 1431
Ses préparatifs terminés, il longea un moment la terrasse, songeant aux parties fines qu'il était venu faire autrefois dans la cité chèi'e aux touriste .
Maintenant, il ne trouvait, dan? ces souvenirs du passé, qu'une résolution plus violente })Oui' reconquérir, à quelque prix que ce lût, un^ nouvelle fortune.
Puis, prenant une large allée qu'il paraissait bien connaître, il s'y engagea résolument.
Au-dessus de lui, les arbres cacbaient presque entièrement le ciel.
Deux l'ois, dans ce tiajet, il changea de roule, s'arrèlant à cli.Hnm des crochets qu'il faisait, afin de s'assurer qu'il n'était pas suivi.
Trois quarts d'heure s'étaient écoulés ainsi lorsqu'il s'arrêta.
A quelque dislance, devant lui, une ligne sombre f^arrait netirmcnl l'horizon.
— C'est le mur qui entoure le parc de Saint-Floreni, — murmura de Favrol. — Je suis fatigué, reposons-nous. Puis, il est encore un peu tôt.
Et avec un sourire menaçant :
— Ne confondons pas vitesse et précipitation, comme on dit.
Il se laissa aller au pied d'un chêne, et le poing tendu vers la villa d'où ne venait aucun bruit, d'une voix sourde il proiéra celte menace :
— Je finirai bien par avoir la fortune, serait-ce au prix de ma peau, ou de la tienne, de S;iinl-Florent.
Puis, les sourcils contractés, il repassa une à une toutes les conditions du plan qu'il avait formé pour réussir cette fois sans coup férir.
Aucun bruit ne s'élevait en effet dans l;i villa, mais tous ne dormaient pas, ni dans la maison, ni alentour, ,.
Malice, grimpé à son observatoii'c, avait cru entendre sur les feuilles desséchées des craquements que son oreille, maintenant exercée, comprenait n'avoir rien de commun avec les foulées des bêtes nocturnes.
Le cou tendu, la pupille dilatée, essayant de sonder les ténèbres, il appliqua toutes ses facultés à écouter.
Mais le bruit avait cessé; Favrol venait de s'asseoir, reprenant de nouvelles forces.
— Cependant, je crois bien que j'ai entendu marcher, — se dit Malice. — Et plus rien. Cet arrêt soudain ne fait que confirmer mon soupçon. Pare à virer et veille au grain!
Obliquant doucement la tête à droite et à gauche, il s'assura qu'aucune ombre ne venait couper la ligne abrupte du mur.
La nuit était si épaisse qu'il n'avait aucun indice pour se rendre coniple si quelqu'un était en train de tenter l'escalade.
Il surveillait surtout, à côlé de l'endroit récemment réparé, l'espèce de brèche que l'on avait laissé volontairement subsister.
Il commençait à désespérer, lorsqu'un craquement significatif frappa son ouïe.
— llein?— fit-il.
Maintenant, étouffé, espacé, le bruit se rapprochait. Par momenis il n'entendait plus rien, puis une nouvelle plainte de feuille piétince ou froissée s'élevait, aussitôt éteinte.
— Plus de doute, on marche, — reprit le jeune marin, dont le cœur batlit tout à coup très fort.
Il n'avait jamais eu peur dans la guerre à laquelle il avait pris part récemment et où il avait cent fois joué sa vie. Et à présent une inquiétude dont il n'était pas le maître le poignait.
— Fst-re que je canerais ? — se dit-il. — Hé ben ! quoi. Malice, t'as pas honte ! Flancher?... Un marin français, jamais de la vie !...
Et il dompta son involontaire émotion.
11 fallait y appliquer une fiùre attention, pour remarquer, pour suivre ce bruit, car le particulier qui se «balladait » parla prenait de terribles précautions pour ne pas donner l'éveil, s'il s'agissait réellement d'une créature humaine.
Maintenant ça semblait suivre le mur, s'éloignant de l'endroit où Malice était juché.
— C'est à me demander si je n'ai pas la berlue? — marmonnait le jeune matelot.
D'autant plus qu'il n'entendait plus rien du tout. Avidement, il regardait vers la droite, où ça avait cessé. Soudain, une exclamation étouffée monta à sa lèvre.
— P'ichtre ! Le voilà bien!...
Sur l'arête du mur à la netteté de laquelle son œil avait fini par s'habituer, il venait de voir s'élever une masse d'ombre.
Etait-ce un homme? une bcte? il n'eût pu le spécifier. Mais comme les quadrupèdes, sauf les chats, n'ont pas l'habitude de grimper sur les murailles, ce ne pouvait donc être qu'une créature humaine.
— Faut voir, — se dit Malice. — Le gibier me parait gros! Tandis qu'il se laissait glisser doucement de son observatoire, un bruit
mat parvint jusqu'à lui, connue un paquet que le personnage établi à califourchon sur le chaperon de la nuu'aille aurait lancé dans le parc. Malice ne se trompait dans aucune de ses su|)posilions.
MARIAGE DAMOIR 14:;3
Le noble de Favrol, jugeant le moment d'ngir arrivé, s'était dirigé à pas de loup vers le parc.
Longeant le mur, il tàtait avec la main, chercliant des anfractuosités lui permettant l'escalade. Mais partout le crépi était lisse, le mur élevé.
11 arriva ainsi jusque devant l'endroit par où il avait pu s'introduire autrefois.
— Tiens, ils l'ont fait refaire à neuf, — se dit-il.
Il commençait à craindre pour le succès de son expédition.
— .le ne puis pourtant pas traîner une échelle après moi. Pourquoi pas une équipe de maçons, afin de m'ouvrir un passage?
Il laissa échapper un grossier juron qui fiijit dans une exclamation joyeuse.
— Si c'est cnncre, les bourgeois! — murmura-t-il gaîment, sans songer que lui-même ne voulait pas en sortir de cette élégante bourgeoisie. — Il a l'ait réparer un pan de mur, et il le laisse à moitié démoli à côté. Merci, monsieur le comte, merci!
Trouvant d'un heureux présage cette facilité inattendue, moins d'une minute après, il avait pris place sur la muraille.
— Ouais, maintenant il s'agit de ne pas se faire dévorer vivant par les molosses. D'autant plus que ces vilaines bêtes donneraient l'éveil.
Déjà le chien Nemrod. qui l'avait flairé, s'approchait sans aboyer d'abord, selon son habitude.
Les chiens de ce genre sont les plus dangereux. De Favrol déplia le paquet dont il était cliargé, et lança un morceau de viande dans le parc.
C'est le bruit que venait d'enîendre Malice.
Le dogue avait tour à tour dirigé ses prunelles phosphorescentes sur l'homme et sur la proie qu'il lui jetait.
Puis il se mit à tourner autour du morceau de viande, le flairant avec force.
De Favrol, inquiété par la méfiance de l'animal, ne distingua pas une forme vague qui, glissant d'un arbre situé à une trentaine de mètres, s'était art'alée sur le chaperon du mur.
Celte ombre n'était autre que Malice.
Celui-ci, à peine arrivé sur le mur, s'était rapetissé, écrasé.
Habitué à se mouvoir sur le bout des vergues, dans les positions les plus difficiles, il tira son cuutrau et l'ouvrit avec ses dents.
Lorsqu'en plein Océan, à vingt-cinq ou trente mètres au-dessus du pont du navire, à des hauttur? à donner le vertige aux plus braves, il lui fallait atteindre le bout d'une vergue de perroquet ou de cacatoès, malgré le balancement du navire, le creusement noir des vagues, il se couchait à
plat ventre, et serrant le bois des genonx «oinine un cavaliiT, se crannponnant des mains et des coudes, il rampait vf-ritablenfient, son couteau ouvert entre les dents.
Ainsi il faisait à cetle heure.
Le cliicn à qui le bandit avait jeté la viande empoisonnée venait de se décider et liappait le morceau à pleines dents.
Au bruit de ses crocs, deux dojiues, flairant également la chair crue, accouraient...
Favrol leur lança rapidement ses appeaux avant qu'ils n'eussent aboyé.
Les deux bêtes, en voyant l'autre déjà en train de manger, s'élaient jetées sur les morceaux de viande.
— Ça va bien ! — pensa de Favrol, — avec la provision d'arsenic qu'ils absorbent, avant une demi-heure ils seront sur le flanc.
Mais, tout occupé de cette première partie de sa besogne, il ne remarquait toujours pas une ombre qui, presque confondue avec le mur, se rapprochait de lui à chaque minute.
Les grognements de satisfaction des chiens l'empêchaient d'entendre le frottement des vêtements de Malice sur les pierres.
Pourtant, il crut à un moment percevoir quelque chose, tout près.
11 tourna la tête cetle fois, avec l'anxiété de ceux qui commettent une mauvaise action.
— îNom de... — jura-t-il d'une voix étouffée. Il n'eut pas le temps d'achever.
Malice, qui était à moins de deux mètres, se voyant découver», s'étaii dressé tout d'un coup et d'une violente délente de ressort, se lançant en avant, comme un projectile, venait de tomber sur lui.
— Ah! je te liens enfin! — gronda le marin.
Sa main calleuse avait empoi^^né en plein cou le genlilhomme taré, accrochant sa chemise d'une étreinte terrible.
Si Malice, tout seul dans la nuit, avait eu un moment d'anxiété, il le réparait crânement à cetle heure.
Le bandil, pris à l'improviste, rejeta son buste en airière pour se dégager.
Mais l'autre avait solidement planté ses doigls.
— Rends-loi! — siffla le marin, dont la voix passait mal entre ses dents serrées comme un étau sur son couteau toujours ouvert.
Favrol se sentait chanceler sur ce mur où Malice au contraire possédait tous les avantages.
Il ne se trouva pas assez sur de ses mouvements pour porter la main
Mariage damouu t455
,à ses armes, et ne songeant qu'à se débarrasser, il envoya en plein visage un coup de poing à son adversaire.
Ses os maigres sonnèrent sur le maxillaire du jeune malelot, en même temps que le bandit, d'un mouvement sec, se rejetait sur le côté, espérant du même coup se dégager et fuir, se jelant à terre, du côté do ia forêt.
Mais Malice, décidé à en fiuir, ayant encore tout frais à la mémoire le serment qu'il avait prêté sur le lit de soulfrance de son chet, se tenait agralé, comme noué à lui.
Le mouvement de Favrol lui avait fait perdre l'équilibre, et il partit avec lui, les deux hommes formant une seule masse, Malice, décidé à ne pas lâcher et, le suivant dans son saut, ou mieux dans sa chute, entraîné pai- lui...
Mais dans cette chute son couteau lui avait échappé.
Ensemble ils touchèrent terre, et il y eut un moment de confusion, d'écrasement, sans un mot.
De l'autre côté, dans le parc, les molosses rappelés à leur naturel par le bruit de la lutte avaient lâché la viande empoisonnée et se lançaient contre le mur en aboyant férocement.
Ils sentaient dans la forêt les deux hommes, aux prises, se roulant l'un sur l'autre avec des souilles rauques.
Malice en entendant le vacarme des bêtes, pris de l'espoir de voir arriver du secours, employait toutes ses forces à s'attacher au bandit, à l'empêcher de se mettre sur pied.
L'autre luttai I avec l'énergie du désespoir. Alors, craignant de voir son pi isonnier lui échapper. Malice avait cherché à sa ceinture le lien qui devait retenir son couteau.
Mais il ne sentit qu'un bout de la courroie qui s'était rompue tandis qu'il tombait. 11 était désarmé. Pourvu que l'autre ne frappât pas!...
Dans le parc, une voix s'élevait.
C'était celle de M. de Saint-Florent qui avait pris la garde depuis un instant.
Surpris par cette lutte, car il croyait être seul à veiller là, il arrivait en courani, et criant à tout hasard :
— Tenez bon, me voici!...
Favrol renteiiilil.
Saint-Florent! Pour le couj» il était perdu.
L'enfer était donc contre lui?
Il fallait se défaire au plus vite de cette brute qui l'étranglait.
Il n'avait que le teuqis.
14î;6 mariage D'AMOUR
11 était armé.-
Mais se servir du revolver lui sembla scabreux... Il serait toujours assez lot de faire du bruit et de risquer peut-être d'attirer quelque garde en tournée.
Se laissant martyriser une minute par la poiL;iie brutale du jeune marin, il chercha son stylet...
Enfin il le rencontra, en saisit le manche.
Et, au hasard, il frappa...
Aussitôt, la main qui le tenait au cou, qui l'étranglait, se détendit.
11 avait louché.
— A moi ! — cria Malice.
Favrol se redressait pour fuir.
Alors, Malice qui avait encore dans l'esprit le souvenir de l'atroce guerre d'Indo-Chine, eut un coup de rage.
Ah! il l'aurait quand même. Et se lançant dans un dernier effort sur son ennemi, quoique son bras droit pendît inerte, il y alla avec les dents, les plantant là où elles rencontrèrent la chair, — en plein visage, — pénétrant, emportant presque le morceau.
Favrol eut un hurlement de douleur atroce qui centupla ses forces, et s'arrachant à celte morsure, à la main qui le tenait encore, il s'enfuit, comme un fou, dans la forêt, semant du sang autour de lui.
M. de Saint-Florent arrivait, et d'autres derrière lui, attirés par le bruit de cette lutte, portant des lanternes trouant la nuit.
L'on avait franchi le mur, et l'on s'empressait autour de Malice dont l'épaule saignait.
— Vous êtes blessé!... — disait le comte de Saint-Florent, désespéré d'être arrivé encore trop tard pour secourir le brave garçon, désespéré aussi de voir échapper toujours cet insaisissable malfaiteur.
Mais un éclair de colère joyeuse brilla dans l'œil du marin.
Et montrant ses dents rouges encore du sang qui avait giclé sous son effroyable morsure :
-^ Mais j'ai ma revanche! — répliqua-t-il. — Je l'ai marqué. On le reconnaîtra. C'est en pleine figure. Vous pouvez chercher à terre sa trace sanglante!
Et avec une certitude féroce :
— Oh ! il n'ira plus bien loin !...
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