‹ [Mariage d'amourChapitre 68 sur 109 · RIVALITES · texte numérisé non relu

RIVALITES

Mais l'heure n'était pas encore venue pour l'ancienne courtisane de jouir sans ménagement ni partage d'une fortune qu'elle ne méritait pas.

Certes, le sanglier qui avait terrassé lord Warder avait accompli avec fureur son œuvre de représailles.

Mais ses redoutables boutoirs, en creusant la poitrine de son ennemi, avaient heureusement creusé davantage en surface qu'en profondeur.

Se rendre compte de l'état réel de ces affreuses plaies, faites de chair déchiquetée, soulevée, en lambeaux et couvertes de sang coagulé, avait été dillicile dès le premier moment.

Leur apparence et l'état de la victime, épuisée par ces horribles blessures, autorisaient les plus sombres pronostics.

Mais, lorsque le médecin put mieux se rendre compte, l'espoir commença à redescendre en lui.

Lord Warder était pourtant aussi accablé que le premier jour : ses yeux avaient perdu tout échit et une lividité cadavérique était répandue sur ses traits.

— Pourvu que celte atrophie générale ne nous joue pas un mauvais tour, — marmonnait parfois le docteur entre ses dents.

11 redoutait une succession de syncopes, suites d'un état général des plus périlleux, malgré l'état relativement rassurant des plaies.

Et il faisait tous ses efforts pour conjurer cette menaçante atonie.

Léona le regardait faire en pinçant les lèvres, l'accompagnant d'un regard malveillant.

Après la tentative d'empoisonnement avortée par suite de son intervention inattendue, elle n'osait plus agir.

Il était évident que la moindre des choses pouvait susciter ses soupçons.

Elle était donc condamnée à s'abstenir.

L'accablement dans lequel continuait à être plongé lord Warder laissait, il est vrai, subsister en elle ses inavouables espérances. Mais pourvu que le zèle malencontreux de ce médecin ne réussit pas à rappeler le moribond à la viel

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C'est pourtant ce qui semblait devoir se produire.

Au bout de cinq à six jours, la prostration qui accablait le blessé parut diminuer, et il resta longtemps à regarder Léona assise auprès de lui...

Celle-ci laissa alors un vague sourire errer sur ses traits. Au fond, elle frémissait de rage.

— Enfin, vous voilà mieux, cher Richard,... — soufÛa-t-elle de sa voix la plus mélodieuse.

Le malade parut rassembler ses forces, passa sa main décolorée sur son front.

Et une expression de tendresse reconnaissante glissant dans son œil fatigué :

— Vous!... toujours là, dévouée et fidèle! Oh! merci...

— Merci!... Oh! Richard. Mais, n'est-ce pas en me sauvant la vie que vous avez ainsi exposé la vôtre?

Elle disait vrai; e( cependant elle voulait lui arracher le peu d'existence qui subsistait encore en lui.

Lord Warder prit de nouvelles forces. Remuer ses lèvres, articuler un son lui semblait une fatigue insurmontable. Cependant ;

— Tout m'est si doux pour vous, chère!...

— Eh! bien, que ne te dépèches-tu de mourir, alors?... — pensa l'affreuse créature.

Un long silence suivit les paroles du lord, les premières qu'il eût prononcées depuis que, succédant à sou énergie factice des premiers moments, la prostration du coma final, l'avait saisi, annihilé.

L'effort qu'il avait dû faire pour échanger ces quelques phrases venait de l'accabler.

Sa main chercha celle de Léona: il la serra faiblement, et, guettant son regard :

— Vous voici encore seule pour me soigner... Puisque vous n'avez pas confiance dans les domestiques, pourquoi n'avoir pas appelé ma chère nièce, lad y Sutton?

A ce nom, Léona mordit ses lèvres jusqu'au sang. Faire venir auprès d'elle celte sainte-nitouche, cette fameuse nièce qui aurait été enchantée sans doute de partager l'héritage de lord Warder, jamais de la vie!

Lurd Warder parut avoir l'intuition de ce qui se passait eu elle, car de sa voix faible comme un souffle, il prononça :

— L'avez-vous prévenue?...

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La mère de Berlheeiil un tel rci;;ir(J qiio, si son mari l'avait considérée à ce moment-là, il n'aurait pas douté de ses sentiments.

— Oui, — répondit-elle d'une voix coupante, malgré sa volonté de ne p;is montrer sa haine. — Mais après réflexion je n'ai pas envoyé ma lettre... J'ai réfléchi combien lady Sutton est d'une santé délicate.

Puis se forçant à sourire :

— Et j'ai été moi-même trop éprouvée par ma chute de cheval, par l'émotion que j'ai ressentie en vous voyant blessé, pour tenir à soignei deux malades, au lieu d'un, votre nièce n'étant vraiment pas en état de supporter la fatigue de longues veilles.

Lord Wardcr ne vit que l'abnégation de Léona assumant toute seule une charge aussi pénible, et une pression de ses doigts amaigris l'en remercia.

Cet entretien l'avait bien éprouvé ; il cessa de parler.

C'était le malin, des oiseaux chantaient dans le? brandies des arbres plusieurs fois centenaires qui dressaient devant les fenêtres ieurs ramures épaisses.

Pour la première fois depuis qu'il s'était fait transporter dans cette chambre, leur pépiement parvenait à lui, et la gaieté de leurs colloques rassérénait son esprit...

L'après-midi, il appela du regard Léona auprès de lui encore, comme elle y élait le matin.

— Je vois bien que vous êtes atrocement fatiguée, — lui dit-il. — Il faut vous reposer.

Et, essayant de raffermir sa voix blanche :

— Il le faut. Envoyez votre lettre à ma nièce; dites-lui de venir de suite. Ajoutez que c'est ma prière.

Léona avait serré les dents, comme si cette femme se fût trouvée devant elle et qu'elle eût \)u la mordre.

Mais contrarier son mari aurait été maladroit. 11 se serait demandé pourquoi celte opposition, et aurait pu faire des réflexions.

D'autre part, voir revenir cette nièce, cette espèce de fille adoptive de lord Warder à son loyer, la laisser s'insinuer davantage dans ses bonnes grâces et lui disputer peut-être son héritage. Cela la révoltait, l'indignait.

Elle n'avait pas écril, bien entendu, la lettre qu'elle avait mensongcrement prétendu avoir été sur le point d'envoyer à la jeune veuve.

Alors elle passa dans sa chambre, la rédigea à la hàle, — une lettre mielleuse dans laquelle on sentait des enveloppements de clialte, qui attend pour griffer et pour mordre.

E(, continuant sou rôle hypocrite, elle vint la' lire à son mari qui,

remarquant seulenionl le ^lyle de Irompeiise cll'usion avec lequel elle élail libellée, l'ut heureux d'y voir un gage de la tendresse portée par sa nouvelle épouse à son enfant d'adoption.

— Qu'un pont s'écroule sous elle, en passant, et qu'elle se noie! — pensait l'ancienne courtisane en remettant sa lettre à un laquais afin de la porter à l'office postal de la ville.

Lady Sutton était à Soulliampton, dans la villa que nous connaissons pour avoir vu Alexandre, la Terreur de Grenelle, s'y introduire afin d'essayer un coup, lorsqu'elle reçut enfin la lettre de lady Wardcr.

— Pauvre cher oncle ! — exclama-t-elie en parcourant les quelques lignes tracées par Léona,

Elle se rendit aussitôt chez son homme d'affaires et régla avec lui la marche à suivre pour le règlement de ses intérêts. Et le soir même elle partait pour l'Ecosse. En route, ces paroles lui revenaient aux lèvres :

L'Écossais, parjure à sa foi, Pour un denier vendit son roi.

Ces deux vers s'appliquaient au fameux roi d'Angleterre Charles I", que le comte Lœwen et les autres Ecossais de son escorte avaient vendu pour deux cent mille livres.

Et, malgré elle la nièce du lord se demandait si l'accident dont son oncle avait été victime était bien tel que le lui écrivait la nouvelle lady Warder, si nulle malveillance n'y était étrangère.

Malgré le ton d'allabilité exagérée de la lettre que lui avait adressée Léona, elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver envers cette femme une soite d'éloignement, d'instinctive défiance qu'elle ne pouvait s'expliquer.

Lorsque son oncle lui avait présenté l'ancienne Léona d'Ercourt, lorsqu'il lui avait fait connaître son projet de l'épouser, elle n'avait rien objecté : son oncle n'avait pas besoin de ses avis, et du reste espérer enrayer une passion déclarée chez un homme arrivé à l'automne de sa vie lui paraissait une chose superflue. Elle l'eût froissé sans rien moiiifier.

Toutes ces réflexions qu'elle avait faites autrefois lui revenaient durant le long voyage qu'elle venait d'enlrei)rendre.

Mais, contrairement au vœu de Léona, aucun pont ne s'elTondra à son passage, et elle arriva bientôt en vue du château des Warder, en dépit d'Alexandre lui-même, revenu bredouille à Londics.

Mue par le sentiment d'insliriclive défian(e dont elle ne pouvait se défaire, elle fit causer les gens des environs.

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Elle apprit ainsi que c'est en volant au secours de sa femme que son oncle avait eu la poitrins défoncée par un vieux solitaire.

— Est-ce que mes pressentiments seraient vrais? — se dit-elle. — Et cette femme lui porterait-elle malheur?

Elle arriva au château imbue de ces idées, mal à l'aise. Pourtant l'accueil de Léona fut aussi gracieux qu'il pouvait l'être dans une telle circonstance.

— Rentrons nos griffes, — s'était-elle dit.

Et devant ses caresses, le pieux chagrin qu'elle montrait pour le malheur qui venait de frapper son mari, lad y Sutton sentit ses présomptions se fondre.

— Allons, — se disait-elle mécontente de s'être laissé gagner par des pensées peu charitable?, — quelles sottes chimères m'étais-je forgées?

Quant à lord Warder, lorsqu'il revit sa nièce, ses yeux s'éclairèrent.

Il avait perdu son fils qui s'était suicidé dans des conditions que le lecteur n'a pas oubliées: toute sa famille à peu près était éteinte; et, d'elle, il ne lui restait que lady Sutton à qui il pût penser comme à une amie vraie et désintéressée.

Elle était le lien qui le reliait au passé, ce passé vers lequel on revient avec une émotion toujours si douce, surtout lorsqu'on est éprouvé...

il appela la jeune femme près de lui, et la pria de pencher sa tête afin qu'il piît lui mettre un baiser au front.

— J'ai été bien bas... bien bas, — prononça-t-il. — Et sans ton admirable lante, je crois que je ne t'aurais plus embrassée...

Des larmes montèrent à ces mots aux yeux de lady Sutlon, et les paupières blêmies de lord Warder se mouillèrent avec l'émotion communicative qui est le don des âmes élevées.

Lorsqu'ils tournèrent l'un et l'autre leurs regards vers Léona, elle ne pleurait point; mais son regard dressé vers le ciel avec une expression intense révélait une prière, une contention si éloquente qu'ils gardèrent l'un et l'autre le silence, pénétrés de tout ce qu'elle avait dû souffrir et éprouvait sans doute encore.

Lady Sutton savait maintenant que la nouvelle épousée avait passé presque toutes ses nuits et ses journées auprès de son mari, et par suite de quel noble mobile, de quel scrupule, elle s'était sacrifiée, s'abstenant d'expédier à la jeune veuve la lettre qu'elle avait faite depuis plusieurs jours.

Et celle-ci se reprochait comme une mauvaise action de l'avoir méconnue.

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A partir de ce moment, les deux femmes se partagèrent la charge d'acti\rer la prochaine convalescence du blessé, dont la mort ne voulait réellement pas cette fois.

Même, malgré la venue delà jeune veuve, Léona était plus assidue auprès de Lord Warder.

— Ah! je resterai à la peine! — se disait-elle parfois. — Mais je ne laisserai pas celle lady Sulton accaparer mon mari!...

Sous prétexte de devoirs de politesse, elle avait jusqu'alors trompé les ennuis de son métier de garde-malade en flirtant avec les jeunes gentilshommes du voisinage qui venaient prendre des nouvelles du blessé, — et courtiser sa femme, ce qui était sans doute plus agréable, à en juger par leur assiduité.

Maintenant, elle ne paraissait presque plus au salon.

Ou bien elle envoyait lady Sulton pour les recevoir.

Elle avait ainsi un double but :

Elle s'éloignait moins de son mari, en éloignant celle en qui elle découvrait, — au point de vue intéressé, — une rivale : puis elle courrait la chance de voir la jeune veuve se jeter dans une intrigue avec quelqu'un de ces Ecossais au sang un peu prompt.

Et plus d'une fois elle l'épia, derrière la porte du salon, avec ceux des visiteurs qu'elle savait les plus entreprenants, toute prèle à ébruiter et à exploiter habilement ce qu'elle aurait surpris.

Mais elle eut le dépit de voir que la jeune veuve était ou paraissait être réellement vertueuse, car pour Léona la vertu n'exislait pas.

Donc pas le moindre prétexte pour nuire à la jeune femme, pour la perdre aux yeux de son oncle.

Au contraire, elle semblait faire des progrès dans l'attachement de celui-ci. Chose grave! il voulut faire un testament!

En effet, lord Warder, parvenu à un certain état d'amélioration, n'avait pas vu progresser le mieux observé.

Esi-ce que réellement la chambre seigneuriale dans laquelle il s'était fait transporter lorsqu'il se croyait près de la mort serhit fatale?

— Mon bon oncle, — lui suggéra lady Sulton avec son alTection communicative, — ce lit, ces tentures sombres, tout cela a sur vous une impression fâcheuse, vous devriez vous faire porter ailleurs, dans une pièce plus gaie, d'où vous veiTiez les fleurs, les verdures renaissantes.

Et soumis à cette influence salutaire, le malade, qui était aussi défait et aussi suggestible qu'un vieillard, avait accepté.

— Est-ce que celte lady Sulton deviendrait la maîtresse ici? — so dit Léona. — Allons, puisqu'il le faut, en avant les grands moyens!

Jiù lin mot partit pour Londres.

Il ('lait adressé à Alexandre, la Terreur de Grenelle.

Le papier sur lequel il était écrit ne contenait qu'une ligne d'une écriture conlrelaite.

Cette ligne, c'était une adresse, celle du château de Kingsvvorth. Comme signature, un L et un R. Ce qui signifiait : La Roussotte.

Alexandre, le forçat évadé, comprendrait.

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