‹ [Mariage d'amourChapitre 8 sur 109 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

L nOTEL DU MOUTON A CINQ PATTES

Une pluie fine et pénétrante tombait depuis plus d'une heure, rendant les trottoirs glissants, surtout dans le quartier populeux de Saint- Gilles, où le va-et-vient des piétons augmentait la boue et le gâchis.

A cent cinquante mètres de l'église Saint-Gilles, un carrefour de ruelles abjectes s'entrecroisent; c'est un dédale d'allées, de passages obscurs, de cours humides, d'impasses fétides oîi chaque demeure suinte la saleté, l'incurie.

Les quartiers de ce genre sont nombreux à Londres et celui-ci n'est guère Iréquenté que par les Irlandais.

Les promeneurs ne s'y hasardent pas; et, si parfois quelqu'un s'y égare, il retourne bien vite sur ses pas.

La plus grande de ces ruelles, nommée la rue Principale ou Principal- Street, est d'une apparence à peu près correcte. Quelques public-houses, quelques tavernes jettent seuls un peu de clarté, aussi lôt la nuit venue.

Ce soir-lâ, par celte pluie menue et énervante, une femme, pressée

parle désir de se mettre à l'abri sans doute, pénétrait vivemont dans une allée mitoyenne à la taverne du Mouton à cinq pattes, siluée au centre, à peu près, de Principal-Street.

Au-dessus de cette allée, une pancarte portait ce seul mot en lettres à moitié effacées :

Good heds (bons lit s.)

Le policeman avait raison, ce qui était visible, connu, c'était surtout la taverne du Mouton à cinq pattes, mais l'iiôicl n'en existait pas moins.

A peine la lemme qui venait de pénétrer dans l'allée avait-elle fait quelques pas, qu'une grosse matrone s'avançait vers elle :

— Vous désirez? — demanda-t-elle.

— M. Alexandre est-il arrivé? — répondit la nouvelle venue en un anglais barbare.

La grosse femme la dévisagea.

Celle qui lui parlait était une jeune femme à la physionomie fraîche et rose, à la chevelure noire et luxuriante.

Ni une ouvrière, ni une grande daine, certes; elle avait simplement l'allure d'une petite bourgeoise étrangère.

Son examen terminé, la matrone, satisfaite sans doute, ouvrit la porte d'un petit cabinet vitré, sorte de loge d'où l'on pouvait voir en même teinps les entrants et les sortants, soit de la Taverne, soit de 1' « Hôtel ».

— Attendez, — dit-elle à la jeune femme, — je vais me renseigner. Et elle s'éloigna.

Son absence lut de courte durée. Llle revint bientôt.

— Suivez-moi, — fit-elle.

Au bout d'un couloir passablement obscur, elles prirent un escalier en colimaçon et ne s'arrêtèrent que devant une petite porte du troisième palier.

— C'est là, — fit l'hôtelière en Irappant à la porte.

El sans attendre qu'on ouvril, elle redescendit l'escalier. Un bruit de serrure se fit entendre et un homme parut sur le seuil de la chambre.

11 s'arrêta soudain, paraissant interloqué.

— Vous demandez, madame? — interrogea-t-il enlm. Une voix flûtée, voix contrefaite, bien sûr, lui réijondit :

— M. Alexandre?

L'homme hésita. Puis :

— C'est moi, madame, mais... je ne vous connais pas. La voix nùlce continua :

— Je viens de la part de la Roussotle...

Alexandre respira enfin, déjà ennuyé de cette visiteuse qu'il ne connaissait pas, inquiet même.

— Ah ! très Lien, — fit-il, — donnez-vous la peine d'entrer.

La jeune femme ne se fit pas prier, elle entra, et prit même une chaise avant d'y être invitée, heureuse, eût-on dit, de s'asseoir. Elle jela un coup d'œil autour d'elle.

Puis, se redressant, elle alla donner un tour de clé à la porte. Alexandre la regardait faire.

— Kh bien! — songeait-il, — à la bonne heure, elle ne se gêne pas... Elle fait comme chez elle... Si elle n'était pas envoyée par la floussolle, je me demanderais ce qu'elle veut.

Puis voyant qu'elle ne parlait pas :

— Comment va-t-elle, celte chère Roussotle? — intcrrogea-l-il pour éire quelque chose.

— Pas liop mal, — répondit l'autre en souriant. Alexandre la regardait.

— Elle est bien, celle brunelle, — se disait-il. Celle-ci se prêtait à son examen.

Placée en pleine lumière, elle le fixait bien en l'ace. 11 crut qu'elle cherchait un compliment.

— La Roussotle a des amies bien gentilles, — fit-il.

— Vous trouvez?

— Oui.

— Je le lui dirai.

Alexandre prit un air si perplexe que la jeune femme éclata de rire en voyant sa mine.

— Ah! non! — s'exclama-t-elle, — oubliant de contrefaire sa voix, — non... tu as une trop drôle de tête.

— Qui êles-vous? — demanda Alexandre énervé, comprenant que sa visiteuse se mocjuail de lui.

— Comment... vrai, lu ne me reconnais pasl'

— Toi... la Roussette?

— Moi-même.

— La Roussotle, brune?

— 11 laut bien varier les couleurs comme les plaisirs.

Et la jeune femme riait mainlenanl de la slupélaclion du: son com-

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pagnon qui, bien sincèrement, admirait la fraîcheur de son teint et son rajeunissement,

— Brune, — fit-il! — et si jeune!...

La nouvelle Roussotte ne méritait plus ce surnom en eiïet.

Aujourd'hui, admirablement brune, non du brun de l'ancienne Léona d'Ercourt, mais d'un noir à reflets rouges, sa tête était couverte de grosses boucles qui la rajeunissaient énormément en lui donnant l'air tapageur.

Les fards et les onguents de toutes sortes avaient donné à son teint réclat de la jeunesse.

Elle prit la bougie posée sur une table et s'avançant vers une glace :

— Oui, pas mal, — fit-elle en s'admirant.

— Mais tu n'es plus la Roussotte, — dit son compagnon. — Comment faut-il t'appeler?

Léona prolesta :

— Je reste la Roussotte... C'est mon nom, et non pas un surnom, voilà tout.

Alexandre se rapprocha d'elle.

— Tu as donc fait couper tes cheveux?

La jeune femme hésita.

Elle était heureuse de celte première équipée qui lui faisait entrevoir la possibilité de parties plus ou moins fines avec la Terreur de Grenelle; heureuse surtout de la certitude où elle était de ne pas être reconnue, puisque Alexandre, même en lui parlant, avait été trompé par son déguisement.

Alors, prenant son parti :

— Regarde, — fit-elle.

Et, prestement, elle enleva de sa tête la délicieuse perruque de boucles noires, qui la faisait un peu garçonnet.

— Ah! je te retrouve, ma Roussotte, — s'exclama Alexandre, en apercevant la chevelure blonde tordue, martyrisée pour pouvoir être cachée sous la perruque.

Puis regardant les boucles noires :

— Eh bien! tant pis, mais je l'aime mieux avec ta perruque.

— C'est tant mieux qu'il faut dire, — reprit Léona, — car c'est la perruque noire que tu me verras porter si tu restes en Angleterre.

— Si je reste en Angleterre? — interrogea Alexandre ahuri. Rappelée à la situation et aux choses sérieuses qui avaient surtout

motivé son entrevue avec la Terreur de Grenelle, la question de celui-ci lui enleva toute pensée d'escapade.

— Oui, parlons sérieusement maintenant, — dit-elle.

Alexandre fit arrêter sa compagne devant un public-house. (F. 976.)

Et se mettant en face de son complice :

— D'abord, des nouvelles de l'hôtel de S.iinl-Florcnt.

— De la villa de Sainl-Germain, veux-tu dire?

— De la villa, soit, c'est tout comme... D'eux enfin.

Alexandre s'assit et se mit à son aise, comme quelqu'un en ayant long à conter.

— Tous sont dan? la désolation... La jeune fille, M"' Mario, couune

ils rappellent, est toujours en vie, mais ne vaut guère mieux, paraît-il. J'ai fait c;i user les fournisseurs... les domestiques... mais ceux-ci ne sont pas faciles à aborder... Enfin, tous disent qu'elle est encore entre la vie et la mort et que, si elle en réchappe, elle restera paralysée... Mais ils craignent surtout la mort...

Léona l'écoutait sans l'interrompre. Ce dernier mot sonna plus fort à ses oreilles, car elle répéta avec lui ;

— La mort !...

Voyant qu'Alexandre se taisait.

— Ensuite? — demanda-t-elle.

— C'est tout, — répondit-il.

Il se disait que Léona voulait surtout savoir ce qu'était devenue M"* de Saint-Florent, et que le reste, les détails lui importaient peu.

Mais il se trompait.

Mignonnette entre la vie et la mort, ou menacée d'une paralysie, c'était assez pour satisfaire momentanément la haine de Léona.

Le mariage de Maurice retardé indéfiniment, c'était tout ce qu'elle avait voulu.

Mais les détails l'intéresseraient, maintenant qu'elle était sûre de ne pas voir de longtemps cette union des deux jeunes gens.

Aussi demanda-t-elle :

— Où sont-ils?... Toujours à Saint-Germain?

— Toujours.

— Qui s'y trouve?

— Le père, la mère et le fiancé; les domestiques et les deux... malades.

— Quelles deux malades!

— Les deux jeunes filles.

Léona, sa pensée toute à Mignonnette, avait en effet oublié qu'une de ses amies avait été empoisonnée en même temps.

Pouitant elle l'avait lu sur le journal, mais ce fait était complètement sorti de sa mémoire.

Aussi, impatientée, demanda-t-elle encore :

— Quelles deux jeunes filles?

— Tu n'as donc pas lu les journaux?... Une amie de la lionzelle était avec elle lorsqu'elle s'est administré un verre d'une liqueur de ma façon, et sans doute qu'en bonne camarade elle en a olîerl à l'autre.

— Tant pis pour elle, — murmura Léona.

Une victime de plus ou de moins que lui importait! Tanl pis pour elle!...

Celait la seule explosion de regret qui était venue à son âme, et cela pour sa fille.

Et, sans s'arrêter à cet incident, elle demanda :

— El comment as-tu pu lui faire parvenir... la poudre?

Alors longuement, minutieusement, n'omellant aucun détail, pas le plus petit, pour satisfaire la curiosité de sa complice, il raconta sa station devant l'hôtel de Saint-Florent à l'avenue du Bois-de-Boulogne, pendant trois jours, sans trouver le moyen de mener son affaire à bien. Puis sa rencontre avec le père Loriot, qui l'avait renseigné sur la sortie quotidienne des dames de Saint-Florent, et leurs promenades au Uois.

Et Alexandre s'étendait sur ces insignifiances, faisant volontairement languir sa compagne.

— Ensuite... ensuite? — lit-elle.

— Ensuite ' Je vis sortir deux jeunes filles de l'hôtel, escortées d'une gouvernante et suivies d'un coupé.

— iM''-^ de Saint-Florent?...

— Oui; et l'amie qui a partagé son nectar.

Alexandre narra ensuite sa course, sa poursuite après les deux jeunes filles. Poursuite qui, depuis le Bois de Boulogne, par l'Etoile et le chemin de fer, le conduisit à Saint-Germain, dans la forêl où jadis...

— Tu es revenu là? — interrompit Léona.

— . Bast ! qui veux-tu qui rue reconnaisse après de si longues années el basané et balafré comme je le suis?

Et il continua, disant sa rencontre dans la forêt avec les jeunes filles, sa conversation avec la servante venant chercher le mouchoir oublié. Enfin, la chance qu'il eut d'assister, du haut de son arbre, caché à tous les regards, à l'entretien des deux amies.

— ^ Je n'eus qu'à écouter, — fit Alexandre goguenard; — les poulettes m'inspirèrent elles-mêmes ce que je devais faire. Puis, sans s'en douter toujours, elles me montrèrent le chemin pour aller dans leur chambre.

— Mais cette chambre n'était pas ouverte à tous les vents cependant? — questionna Léona.

La Terreur de Grenelle, avec un rire cynique, repartit :

— Oh ! quand même elle aurait été ferm<'e, ce n'est pas ce qui m'aurait embarrassé... surtout dans une villa inhabitée.

— Enfin, comment t'y es-tu pris?... quand les deux jeunes filles et la femme de chambre eurent quitté la jilace, qu'as-tu fait?

Alexandre se passa la main sur l'estomac.

— Je me suis lesté d'abord. Je suis descendu de mon perchoir, où

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j'aurais pu être vu d'un promeneur. Je cherchai dans un coin du jjois un petit endroit commode pour la réflexion et pour le repas.

— Tu pouvais manger au njoment d'agir?... — interrompit Léona.

— J't'ciois. Faut prendre des forces dans ces occasions-là. Et bibi soigne, son estomac.

— Oîi as-tu été manger?

— Chez moi, donc.

— Voyons, ne plaisante pas.

Alexandre riait.

— Vois-tu, quand je pars en guerre, j'ai toujours mes provisions de bouche dans mes poches. Comme ça on ne manque pas d'avoine.

— Alors?...

— Alors je m'installais dans le bois et je m'invitais à souper, comme je te disais.

Et changeant de ton :

— A propos, as-tu dîné?

— Oui, oui, continue.

Il reprit sa narration :

— Tout en mangeant, je combinais mon plan. Il était simple : attendre la nuit el...

— Entrer dans la villa, — interrompit Léona.

— Oui, dans la chambre des jeunes filles. Tout marcha comme sur des roulettes, j'arrivai sans encombre jusqu'à leur nid. — Chouolte, cette chambre, bibi s'en paierait bien une comme ça... pour sa Uoussotte... brune...

Léona s'impatienta; baissant la voix:

— Tu avais donc du poison sur loi?

— Du poison sur moi?... j'en ai toujours. La Roussette pâlit.

— Vieille habitude apportée de Gayenne. Oui, j'en ai toujours dans mes poches; cela fait aussi partie de mes provisions de bouche... pour les autres.

Léona était gênée. Cette perspective d'avoir avec elle un amant portant sur lui une semblable provision, lui souriait peu. Elle avait réellement peur.

Devait-elle le garder à Londres, ou le renvoyer en -France ?

En France il ne pouvait lui être utile pour l'instant, tandis qu'en Angleterre...

Et la pensée de ladv Sntlon revint à Léona.

Ce qu'elle voulait faire pour éloigner la nièce de lord Warder, elle l'ignorait encore. Elle n'avait connbiné aucun plan.

Elle n'avait qu'un désir pour le moment : l'obliger à quitter Londres. Après elle aviserait.

El pour cela un aide... discret pouvait lui être utile. Elle pouvait compter sur Alexc aire, elle n'en doutait pas... pourvu qu'elle y mît le prix.

Elle hésitait pourtant à le garder, dans la crainte qu'il ne devînt encombrant, exigc.iut, gênant, peut-être, et ne lui occasionnât des désagréments avant qu'elle fût lady Warder.

Lui cacher ses projets, cela se pouvait encore; mais ne pas lui faire connaître sa demeure, c'était assez difficile.

Et pourtant elle ne voulait pas recevoir chez elle la Terreur de Grenelle, on le comprend.

Bah ! elle trouverait bien une combinaison. Cela ne l'embarrassait pas. Toutes ces difficultés, qu'elle se créait à plaisir, c'était sa vie.

Ce qui l'arrêtait pour l'instant, c'était ce poison qu'Alexandre portait toujours sur lui.

Oui, il fallait qu'elle s'en emparât, alors elle serait tranquille.

Toutes ces réflexions avaient traversé l'esprit de Léona, en bien moins de temps qu'il ne faut pour les écrire. Cependant la Terreur de Grenelle remarqua sa préoccupation.

— Eh! bien, à quoi penses-tu? — demanda-t-il.

La RousFOtte ne manquait pas de présence d'esprit. Elle comprit que son silence pouvait avoir trahi ses craintes. Elle répondit donc sans hésiter :

— Je me demandais si je te ferais encore gagner la grosse somme en le gardant en Angleterre à ma disposition, ou s'il ne valait pas mieux que tu retournes de suite à Paris.

— Quoi faire à Paris? — questionna Alexandre avec un peu d'humeur.

A peine arrivé à Londres, il lui était agréable d'y faire un petit séjour.

Puis, il se disait, connaissant les goiits de Léona, qu'elle avait la bourse bien garnie, et qu'avec elle la vie ne serait pas à dédaigner

Et, comme la Roussotle, il prévoyait une série de parties de plaisir.

— Rien à faire pour moi à Paris en ce moment, — répondit Léona, — mais ici non plus je n'ai rien à le faire faire et de longtemps peut-être...

Elle voulait connaître sa réponse.

— Eh! bien, — dil-il, — j'attendrai aussi bien ici qu'à Paris que tu aies besoin de moi.

— Et en attendant, comment vivras-îu?

— Mais...

Il s'arrêla.

— Mais quoi ?

Alexandre regarda la jeune femme. Certes elle était belle, et pouvait passer pour jeune. Celait une maîtresse enviable.

Mais avant tout la Terreur de Grenelle aimait l'argent. Tout le reste c'était des accessoires.

Fêtes, plaisirs, orgies, cela embellissait la vie pour lui, mais l'argent primait.

Il voulait bien Léona, la Roussotte, pour maîtresse, il désirait même sérieusement la garder; mais une partie de son admiration pour elle venait surtout de ce qu'il l'avait toujours vue manier des billets de banque, depuis les affaires où il avait été mêlé avec Charvet jusqu'à la dernière qu'elle lui avait indiquée, avant son départ de Paris.

La Roussotte... c'était pour lui la poule aux œufs d'or.

11 voulait bien la ménager, l'aimer, la servir avec un entier dévouement, mais il ne fallait pas qu'elle fît mine de vouloir liarder avec lui.

Ah ! non, qu'elle ne s'en avisât pas.

Léona remarqua le regard mauvais que lui jeta son complice.

La pensée du poison enfermé dans une poche du vêlement d'Alexandre revint à son esprit.

Aussi, fut-ce avec plus de douceur qu'elle reprit:

— Tu disais donc?

Alexandre av:;il pris son parti.

— Tu me demandes comment je vivrais à Londres en attendant qu'une nouvelle aiïaire me fasse gagner la grosse somme?

— Ocji.

Il se mit à rire.

— Tu as la mémoire courte, je vois. Mais, ma poulette, n'ai-je pas à croquer, d'abord, le gros lot que tu vas me verser?

— Le gros lot?...

— Oui, celui i)romis pour l'affaire de Saint-Florent? Et comme Léona songeait.

— Pas de bêtises, hein! — lit-il d'un ton qui ramena mille terreurs dans l'àine de sa complice.

Léona était brave cependant à sa fa(;on, et la façon aulorit li'c ;ivec laquelle Alexandre lui parlait la révolta.

— Ce que j'ai promis, je le tiens, — lit-elle, — Seulement rappelletoi bien une chose, c'est que c'est moi qui commande, et non toi. Je t'emploierai encore, ou je ne t'emploierai plus, à mon gré; cela dépendra de ta façon d'agir; mais je ne veux pas que tu essaies de faire du chantage; avec moi ça ne prendrait pas. Et comme c'est moi qui tiens la bourse, c'est moi qui serais la plus forte. Du reste, ton dernier coup est à peu près râlé!

Alexandre se taisait maintenant.

Il conjprenait qu'il avait fait fausse route.

Léona pouvait, après avoir payé ce qu'elle lui avait promis, le laisser en plan, et iaire gagner à un autre ce que lui pouvait gagner.

— Tu m'as comprise? — insista-t-elle. — Je paie, donc je commande? Et je paie bien, tu le sais, mieux même que je ne suis servie!

En voyant l'air penaud de son complice, la Roussotle reprenait tout son aplomb.

— Alors, lu veux rester à Londres? — continua-t-elle. — Soit. Je n'ai pas besoin de toi à Paris... reste où lu voudras. Demain tu recevras l'argent promis. Garderas-lu ta chambre ici? ou bien iras-tu ailleurs?

— Je suis bien, au Mouton à cinq pattes...

— Je l'enverrai, ou te porterai l'argent ici... Alexandre l'interrompit.

— Je puis aller le chercher...

M"" R.iynjond répliqua vivement:

— Non, non, dans notre intérêt à tous deux, il ne faut pas qu'on nous voie e'iisemble, en ce moment.

La Terreur de Grenelle fronça de nouveau les sourcils.

— Tu dois comprendre que j'ai raison, — fit Léona impatientée.

— Alors, nous ne sortirons jamais tous les deux?... Et redevenant galant :

— Je nu; proposais de si bonnes petites parties fines en compagnie de ma jolie Iloussotle...

Ces mots rassérénèrent un peu Léona.

— Mais si, mais si, — fit-elle, — nous en ferons de bonnes escapades, mais sous le couvert de ma peirufiuc brune. Seuleuient, à une ( ondilion, c'est que ce sera toujours moi qui viendrai te prendre ici, et que tu ne me ramèneras pas chez moi.

Alexandre fit encore la grimace.

— Don, lu n'es pas content ainsi?... Si tu préfères rien du tout... A ton aise... Dans ce cas je t'envoie ce que je le dois, et adieu... tu ne me revois plus. Choisis!

L'homme était maté.

— Il faut toujours faire ce que tu veux, — répondit-il moitié grognon, moitié satistait. — Ah! les femmes!

Léona s'était levée.

— Eh ! bien, pour commencer, sortons. Allons, conduis-moi dans quelque bonne taverne à ton choix. Tu vois, c'est moi qui commande et qui paie, mais c'est toi qui dirige.

Son compagnon était déjà debout.

— Et à présent, au plaisir! — fit la Roussotle. — Qu'il ne soit plus question d'affaires.

Et redevenue fille de joie, elle admirait les membres musculeux de son cavalier, qui lui mit sur les joues un retentissant baiser avant de sortir.

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