‹ [Mariage d'amourChapitre 70 sur 109 · DANS LE PARC · texte numérisé non relu

DANS LE PARC

La nuit d'ivresse étrange que venait de passer Lcona l'avait exlrcmement fatiguée.

Les articulations étaient raidcs, endolories, son corps lui jicsaii d'une façon inaccoutumée; elle ressentait une lassitude, un malaise plus lourds que ceux qu'elle avait jamais éprouvés lors de ses pires débauches, de SCS orgies, au temps si orageux de sa jeunesse.

— Je suis brisée, — se disait-elle. — Morte!... Elle se traînait littéralement d'un fauteuil à l'autre.

Lord Ward'.n', étendu sur une chaise-longue où il avait voulu qu'on le couchât, s'en aperçut.

— Vous êtes souffrante, — lui dit-il de sa voix si pleine d'affection, — vous vivez trop renfermée. Il vous faut prendre l'air, vous distraire.

El il l'engagea à faire des promenades en landau aux environs avec lady Sutton : durant leur absence, la femme de chambre de Léona sulfjrait bien, maintenant qu'il entrait en convalescence.

— Y pensez-vous, mon ami? — se récria-t-elle ; — c'est lorsqu'un malade est convalescent qu'il faut davantage veiller sur lui : une imprudence peut avoir des suites si graves!

Et, secouant la tète avec une expression attendrie :

— Puis, vous n'ignorez pas que la mauvaise bête qui vous a blessé si grièvement a tué ma jument, ma jolie jument dorée, la seule qui me plût puisque c'était un cadeau de mon cher Richard.

Une promenade avec lady Sutton? Elle pensait que le soir même la nièce de lord Warder cesserait de pouvoir en faire !

Fidèle à son habitude, la jeune veuve, avec la méticuleuse hygiène des Anglais, irait l'aire un tour dans le parc.

Et là elle trouverait à qui parler.

Les bois, le silence des allées ombreuses, les rui.«:S(-'aux causeurs, (oui cela excite à l'amour. El qui sait si, malgré son rigorisme apparent, la jeune veuve ne serait pas désireuse de rencontrer un consolateur.

Léona sourit d'une façon équivoque.

— Eh bien! — se dit-elle, — elle en rencontrera un, .Alexandre!,..

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— Vous souriez, — murmura le blessé qui la regardait. — A quoi pensez-vous? car vous savez que vos pensées m'appartiennent aussi?

Il avait prononcé ces dernières paroles avec une intonation pleine de

tendresse.

Les sourcils de Léona se froncèrent cependant. Est-ce qu'il la soupçonnerait, par hasard? Est-ce qu'il se douterait de quelque chose et la surveillerait?

Oh! en ce cas, elle était femme à brusquer la situation. Elle se souvint de la nuit où elle avait voulu l'empoisonner et où, un moment, elle avait craint qu'il ne se fût aperçu de ce qu'elle tramait. Elle l'avait cru alors dans une sorte d'évanouissement.

Mais cette syncope n'était-elle pas une feinte de sa pari, et, incapable de se défendre, n'avait-il pas simulé cet état pour gagner du temps^ attendre de n'être plus seul avec elle?

— Voilà donc pourquoi il a voulu faire venir sa nièce, — se dit-elle avec une rage et une terreur concentrées. — Mais, en ce cas, pourquoi n'aurait-il pas parlé plus tôt? pourquoi ne m'aurait-il pas dénoncée? Non, je suis folle vraiment de me forger de ces idées. Je n'ai rien à redouter, et l'avenir est à moi,... comme le présent.

Et elle promena un regard de domination, un regard de contentement aigu autour d'elle,

Oui, le présent était à elle. Et le présent, c'était ce qui l'entourait^ c'était ce luxe, cette opulence, ce château historique, ces vastes domaines. Elle rapporta son attention sur lord Warder.

Il la regardait toujours, mais avec des larmes sur ses prunelles décolorées : la douceur émue de l'homme épris!

Ce qu'il venait de faire entendre, c'était donc une de ces phrases d'inquiète jalousie comme en inspire l'amour.

Il n'y avait réellement qu'un danger, c'était la nièce, cette lady Sutton qu'il avait la manie de vouloir introduire dans leur intimité. Oui, lady Sutton était dangereuse à tous les points de vue. Elle risquait de lui ravir, grâce à un testament formel, une grosse partie de cette fortune que Léona considérait comme la sienne. Il y avait autre chose encore :

Léona, avec son vice invétéré, son besoin d'intrigues, n'était pas disposée à renoncer à ses habitudes dégradantes. Chez elle c'était devenu de l'insouciante hystérie.

On l'a vue, lors de cette chasse dans laquelle elle avait failli être victime de sa violence, ne sachant à qui accorder ses faveurs autrefois tarifées, laisser au hasard le soin de lui designer celui avec qui elle se

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proposait de déshonorer le nom, le blason jusqu'alors resi>ecté des Warder.

Elle connaissait l'espèce d'adage d'après lequel le mari trompé est le dernier averti.

Mais ce que la malveillance se garderait bien de révéler à lord Warder, au sujet de ses débordements, il était présumable que sa nièce, lady Sulton, en serait instruite.

Et Léona savait trop bien comment, à l'occasion, elle se servirait d'armes semblables, pour douter un instant que la jeune veuve ne les mît à profit contre elle.

Pour ces raisons encore, il était urgent que Léona se débarrassât de ce voisinage.

Heureusement que cela ne tarderait pas.

On était arrivé à l'après-midi.

A présent, les heures semblaient d'une lenteur désespérante à la mère de Berthe.

A plusieurs reprises elle alla à la fenêtre^ interrogeant les profondeurs du parc, lâchant d'apercevoir Alexandre, la Terreur de Grenelle.

Elle savait qu'il prendrait toutes les précautions afin de n'être pas remarqué, et pourtant elle aurait voulu s'assurer qu'il allait bien occuper son poste.

Elle revint même dans l'ancienne chambre seigneuriale d'où elle avait montré, à son complice, le fourré dans lequel il devrait se cacher.

Là, elle crut voir s'agiter un instant quelques-uns des rameaux des arbustes qui le couvraient. Elle prit sa lorgnette...

— C'est lui, — se dit-elle, avec un véritable soulagement. — Il est à l'endroit convenu.

Et, étendant le bras, d'une voix sourde, elle prononça :

— Lady Sutlon, ce ne sont plus les heures, ce sont les minutes qui, maintenant, sont comptées pour toi.

Les portraits des chefs successifs de la maison des Warder étaient suspendus aux murs de cette chambre où ils revenaient tous pour mourir- Léona les regarda comme pour les braver, puis elle sortit, ricanant.

Il ne fallait pas que son absence fût remarquée.

Absolument maîtresse d'elle-même, elle vint s'asseoir entre lord Warder et sa nièce et se mit à causer d'un ton enjoué.

Elle se trouvait réellement heureuse: n'allait-ellc pas être débarrassée de la femme qu'elle avait condamnée?

Le timbre d'argent de la pendule résonna quatre fois.

— Voici riieurc de votre promenade, — arlicula-t-cUe d'un ton

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léj;or en se toiirnanl vers celle qu'elle considérait comme une rivale. — Je prends à voire place la faction auprès de notre cher malade.

— Je vous la cède donc, ma tante, — répondit la veuve; — j'ai la têlc lourde, et je crois qu'un peu de mouvement me fera du bien.

— Oui, allez, cela vous f^uérira, — repartit Léona d'un ton singulier...

Ses paupières papillotèrent ; elle avait besoin de toute sa volonté pour ne pas se traliir.

Afin de maîtriser l'agitation qui s'emparait d'elle maintenant, elle se tourna vers le blessé et se mit à parler avec volubilité.

De celte façon, aussi, elle était sûre que lady Sutton, à qui l'on cessait ainsi de s'adresser, sortirait plus tôt.

Après un mot adressé à. lord Warder et à Léona, elle sortit en effet: l'ancienne courtisane la suivit du coin de l'œil jusqu'à ce qu'elle eiît i disparu.

— Elle y va, — pensa-t-elle.

Une faible rougeur, rougeur de feu, se plaqua alors sur les joues de l'ancienne courtisane.

Lord Warder lui en fit la remarque.

— Ne sommes-nous point seuls? — répliqua, avec une fausse expansion, la criminelle créature.

Son mari vit là une protestation d'amour, et prenant sa main, entre ses doigts débiles, la porta à ses lèvres.

Maintenant, l'oreille anxieusement tendue, Léona écoulait le bruit 'des pas de l'Anglaise résonner sur le perron.

Elle l'entendit encore crier faiblement sur le menu gravier semé devant la pelouse.

Puis plus rien. Lady Sutton allait donc là-bas où l'attendait la Terreur de Grenelle, elle y allait innocemment comme la brebis marche vers le couteau du boucher.

Léona avait une envie ardente de retourner dans la chambre d'où l'on voyait le coin du parc où lady Sutlon avait l'habitude de porter ses pas, et où le bandit devait être embusqué, prêt à frapper.

Mais elle n'osa pas.

Cette absence, la moindre agitation, risquaient de faire naître par la suite des soupçons dans l'esprit de lord Warder, après l'assassinat de sa nièce, assassinat pratiqué dans de telles conditions.

Mais d'accord avec Léona, l'alïrcux Alexandre devait prendre ses précautions...

— Va, — pensa-t-elk,— la dernière heur

e est arrivée ! (P. 14'.t(j.)

AliM d'expliquer ce meurtre, il devaU la dq.omll... entièrement de ses bijoux, de sa bourse et deses dentelles...

I«-- la sorte on croirait .,ue quelque misérable avait assulli la pro- 3neuse, et 1 avait assas.^inée pour la voler.

Ciràce ù ce n.oyen bien cligne de cou. q.,i l'„„ie„i con.;„, m,i donc .n„ soupçonne,, ladv Warde. d'è.re ,.ou,- <,nel,,„e ,:l,o.e dans ce crin'J

me

Mal^^ré cela, elle pensait que le coupable dirocl ou indirect est toujours trahi par quelque innprudence, et, elle se gardait d'en comnnettre aucune.,

Et tout (3n se disant : « Elle approche; elle doit être pi es; Alexandre la voit; il s'élance », elle restait comme enchaînée, auprès de son mari, écoutant avec une impatience sombre, épiant le cri d'épouvante ou d'appel qui lui apprendrait que son ordre était accompli.

Malgré son empire sur elle-même, elle ne trouvait plus une parole assise, effondrée, auprès du blessé.

Un grand silence pesait sur le château; et peu à peu Léona en arrivait à attendre, avec une sorte d'appréhension, la clameur mortelle qui viendrait troubler ce silence.

Une demi-heure s'écoula dans cette tension fatigante ; jamais un aussi grand calme n'avait semblé planer sur cette solitude.

— Aurait-il manqué son coup? — se demandait iady Warder. Cette attente devenait atrocement douloureuse.

— Oui, il l'a manquée, l'idiot!

A moins que l'attaque du bandit n'eût été tellement foudroyante que Iady Sutlon n'eût pas eu le temps d'ouvrir la bouche?

— C'est plutôt cela, — se dit-elle; — il lui aura sauté à la gorge avant qu'elle ait pu prendre garde; il l'aura bâillonnée... et lui aura fait son affaire...

La propre sécurité d'Alexandre exigeait qu'il agît de façon à ne pas attirer l'attention : cela devait donc être ainsi qu'elle le supposait.

Ah! mais celte incertitude était trop énervante : elle n'y tenait plus.

Coûte que coûte, elle allait voir ce qui se passait.

— Je ne suis pas obligée de rester là, à la fin. Au contraire, rie pas oser bouger semblerait indiquer que j'ai quelque chose à craindre. Puis je veux en avoir le cœur net. Je le veux.

Elle se dressait, cherchant une phrase pour justifier son absence auprès du blessé.

A ce moment un pas léger retentit sur le seuil.

Léona se retourna.

El ses yeux distendus exprimèrent un véritable saisissement.

Lady Sutton était devant elle.

— Vous?... — exclama-t-elle.

Ce mot avait jailli de ses lèvres, dans sa surprise. Elle était incapable de maîtriser son émotion,

Lady Sutton, la première seconde où elle l'avait entrevue, lui était apparue comme un fantôme accusateur.

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Et elle s'était souvenue du spectre terriliant de Macbeth. Cela avait été involontaire, plus fort qu'elle.

De là ce mot malencontreux, cette parole qui paraissait dire à la nièce de son mari :

— Comment se lait-il que vous ne soyez pas restée sous le couteau de l'assassin?

Parole terrible dans sa concision.

Et Léona, consciente de la faute qu'elle venait de commettre, restait atterrée, tandis que lord Warder et lady Sultou la considéraient, frappés de son attitude.

— Oui, moi-même, — prononça enfin lady Sutton. — Qu'y a-t-il d'étonnant à cola, ma tante?

L'ancienne courtisane, avec la force de son intelligence, eut aussitôt l'intuition de ce qui avait dû se passer dans l'esprit de ses auditeurs et comprit la nécessité de réparer, d'elfacer jusqu'à l'impression de la double faute qu'elle venait de commettre.

— Mais je vous croyais couchée, — répliqua-t-elle. — Et j'allais envoyer Ketty prendre de vos nouvelles.

Et s'animant, cachant, sous une fausse et vive sollicitude, son embarras :

— Fatiguée comme vos traits indiquent que vous l'êtes, Annie, être redescendue, c'est impardonnable. Car vous êtes bien montée dans votre chambre au lieu d'aller au parc, n'est-ce pas? Je vous ai entendue, et j'ai supposé avec laison que vous alliez vous reposer. Je ne vous ai rien dit, car vous jouez un peu trop à la femme forte. Mais je vous approuvais. Et, au lieu de prendre un véritable repos, vous revoici, déjà! Mon, ce n'est pas sage, pas sage du tout!

Lord Warder approuvait lentement de la tète.

Il discernait maintenant la surprise, — plus que de la surprise même, — de sa femme bien-aimée, puisqu'elle nouni<sait de pareils sentiments envers celle qu'il considérait un peu comme sa lille adoptive.

Et il applaudissait à ses reproches affecttieux.

— Allons, — se dit Léona, — j'ai bien réparé ma gaffe.

Alors, lady Sutton, souriante, heureuse, confiante, ignorant que le couteau de l'assassin ét;ul levé sur sa tête, déclara qu'elle venait, non de sa chambre, mais bien du parc, où, trop prise par la migraine (|u'i;lle avait eu sortant, elle était allée s'asseoir au bord du lac, abandonnant sa promenade accoutumée.

— Ce n'est que cela! — se dit Léona. — Si j'ai j)erdu la partie aujourd'hui, demain j'aurai ma revanche!

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