‹ [Mariage d'amourChapitre 71 sur 109 · LE COUP DE CRACE · texte numérisé non relu

LE COUP DE CRACE

Alexandre, le gredin qui avait si bien mérité la triste gloire de so voir surnomiiié' « La Terreur de Grenelle », le forçat évadé, avait été surpris par un paysan écossais, l'après-midi où il était allé se poster dans le fourré devant lequel devaient passer Léona et lady Sutton.

Cet Écossais avait cru à (juelque braconnage et n'avait pas davantage prêté attention à lui.

Ce paysan appartenait à une métairie dépendant des domaines de lord Warder et située un peu en dehors des limites du parc.

11 profitait de ce qu'il avait été détaché à un endroit écarté pour se reposer plus qu'il ne travaillait.

Allongé sous les branches inférieures d'uM taillis de jeunes bouleaux, il ne faisait aucun mouvement, se contentant .de vivre béatement, en regardant à liavers les feuilles glisser de loin en loin le vol de quelque oiseau migrateui'.

Il se trouvait donc parfaitement heureux, lorsqu'un bruit de branches froissées vint interrompre sa rêverie.

Est-ce que le gérant venait le déranger pour inspecter son travail?,..

Mais non. Celui qu'il voyait émerger hors des branchages n'avait rien du « farmer » à la tête grise dont la visite paraissait lui être si désagréable.

Du reste, le nouveau venu promena attentivement son regard à droite et à gauche, avant d'être tout à fait à découvert.

Ce n'était donc guère l'attitude d'un homme foulant paisiblement un sol qui lui est ouvertement accessible.

Quoi qu'il en fût, l'Écossais avait gardé, sur ses traits, son expression malveillante.

L'intrus avait troublé sa rêverie, son repos: maintenant le paysan ne paresserait plus avec le même plaisir.

C'était là un grief très grave, et se gardant de faire le moindre mouvement afin de ne pas déceler sa présence, il étudiait l'inconnu d'un regard hostile.

Car il ne se souvenait pas, en cllet, d'avoir jamais vu cette ligure.

Cet homme était certainement étranger au pays. Encore un motif d'hostilité.

Pourtant, au costume, l'Écossais linit [tar reconnaître l'individu qu'il avait vu, auparavant, s'introduire dans les cépées environnant le parc, et non loin de ce même endroit.

11 avait cru alors avoir affaire à quelque braconnier ; et, conformément au pacte tacite entre les gens de la terre, il n'avait pas soufflé mot.

Mais c'était un étranger, un inconnu, alors la question changeait.

D'autant plus, il le remarquait maintenant, que l'individu qui venait d'interrompre si malencontreusement sa béatitude, ne portait ni trousse, ni sac, ni aucun des accessoires de braconnage.

Et le paysan, de plus en plus assombri, se disait que tout cela était bien peu naturel.

Il se demandait si, usant de son rôle de représentant du maître, il n'allait pas interpeller l'étrange promeneur.

Mais Alexandre, car ce promeneur inquiétant n'était autre que le forçai en rupture de ban n'ayant constaté la présence d'aucun être humain à portée de sa vue, s'était élancé hors des broussailles et s'était jeté dans un sentier qui, en serpentant à travers des buissonnées intermittentes, conduisait vers la ville...

— Il a lilé, — se dit le paysan en allant reprendre son outil d'un air mécontent. — C'est égal, voilà un vagabond qui ne me revient pas.

— Personne dans le parc, sauf à perte de vue un jardinier qui a l'air de traîner son âme en peine, personne aux environs, c'est vraiment un pays de commande pour te -travailler », — se disait, de son côté, l'ancien pensionnaire du bagne de Cayenne.

11 n'avait pas remarqué le paysan et il se hâtait de se rapprocher de la ville...

S'imaginant n'avoir pas été aperçu, il tenait à disparaître au plus tôt, afin de ne point donner l'éveil.

Quand il lut assez loin sur le sentier, avant de rejoindre la roule sur laquelle s'amorçait l'avenue conduisant au château de Kingsworth, l'agent de Léona, après avoir inspecté les environs plus soigneusement qu'aupavant, se dépouilla d'une fausse barbe et d'une perruque, rousses toutes deux, qu'il avait revêtues pour se donner l'air le plus britannique possible.

Il jeta sur son bras un vêlement moitié veste et moitié pardessus qui le couvrait auparavant jusqu'au genou, changeant rapidement de coillure.

La métamorphose étail complète.

Le rôdeur de broussailles était devenu un touriste à peu près correct.

Et, sous ce nouvel aspect, il regagna Tliôlel où il logeait, allant, par

1494 MARIAGE DAMOL'Il

un bon est siibslanliel repas, dévoré avec un appétit aiguisé par plusieurs heures de marche ou de faction, se préparer à remplir très consciencieusement la mission qu'il avait reçue de celle qu'il appelait toujours la Uoussolle.

Là-dessus, un bon cigare et une longue nuit de sommeil tranquille.

Va il se leva l'àme et le bras dispos, dans les meilleures conditions du monde, estimait-il, pour assassiner une femine.

Mais le lendemain il devait se condamner volontairement à la sobriété.

On connaît l'hygiène à laquelle s'astreignent les chanteurs fameux et absolue, en général tous les gens de théâtre : un bouillon à cinq heures du soir et rien autre jusqu'après minuit.

Alexandre était lui aussi un artiste, en son genre : aussi procéda-t-il en conséquence.

Un bouillon, une côtelette saignante, du fromage, un verre de vin; c'était assez : davantage l'aurait alourdi.

Arrivé dans le petit chemin qui devait le conduire à son embuscade, il lit rapidement sa toilette.

Mais le paysan qui l'avait aperçu la veille n'avait pas terminé le labour du champ auquel il était censé s'occuper très activement.

En train de laisser reposer son outil, il vit arriver le forçat évadé auquel son déguisement donnait, du reste, une mine assez peu recommandable.

— Voilà mon homme, — se dit-il. — Qu'est-ce qu'il vient donc tramer par ici ?

Et conscient de la mission de préservation sociale qu'il remplissait, il abandonna tout à fait sa bêche et se glissa sous la buissonnée de bouleaux qui l'avait si bien caché le jour précédent.

Un instant après, Alexandre, accroupi à quelques pas de l'allée où venait chaque jour se promener lady Sutton, son large couteau ouvert dans la poche de sa veste, épiait la venue de la victime qu'on lui avait désignée.

Mais la nièce de lord Warder ne devait pas venir... ce jour-là; on sait pourquoi.

Et le forçat évadé, après une longue attente, se résigna à reprendre le chemin de la ville.

— Ce que c'est d'un dur les affaires, — marmonnail-il; — c'est pas peu de le dire !...

Et il se demandait si les dix billets de mille qui lui avaient été promis n'étaient pas tombés dans l'eau.

MARIAGE D'AMOUR 1^ d

Finalement, il se dit à peu prés comme Léona :

— A demain, et à moi la belle !

Et il déboucha dans le champ auquel aboutissait le sentier qu'il commençait à connaître,

A peine avait-il disparu, que le paysan qui venait d'épier son dépait quittait sa cachette dans laquelle il venait de passer le plus clair de sa journée...

Et regagnant la ferme, il alla raconter, avec force détails, qu'un individu pourri de mauvais desseins ne cessait de rôder autour du château.

11 le surveillait depuis plusieurs jours, et était à présent siîr de son fait : c'était un assassin, un pillard, un incendiaire pour le moins!

Celle dénonciation, les détails circonstanciés et du reste f;\ntaisisles dont il l'accompagnait, produisirent une vive émotion.

On parla de lenians, à l'imitation de ceux d'Irlande, ayant comploté de faire sauter les châteaux des lords et d'incendier les métairies.

Alors les imaginations s'échauiïant, il fut décidé, dans le plus grand secret, qu'on traquerait le lendemain l'étranger, sans prévenir d'avance le lord, à qui l'inquiétude risquait d'être nuisible dans son état.

Aussi, le jour suivant, une vingtaine de solides gaillards armés d'épieux, de gourdins ferrés et de faulx allèrent-ils s'embusquer le long du parc, dans les taillis qui le bordaient, au fond des fossés.

Le valet de ferme, qui trouvait là un bienheureux prétexte pour laisser plus longtemps son cham{) en friche, était allé reprendre son poste d'observation sous les bouleaux...

A quelque distance, le métayer en personne iciiail en laisse deux chiens énormes dont on avait attaché la gueule afin de les eiiq»èclier d'abovi r. Un lusil était appuyé contre un arbre à deux pas de lui.

Alexandre, la Terreur de Grenelle, revêtu de son déguisement habituel parut au bout du chemin et s'engagea rapidement sous les taillis.

— Nous le tenons! — murmura joyeusement le paysan embusqué.

Il attendit un moment, frottant l'une contre l'autre ses mains calleuses, d'un air satisfait : la prime serait bonne î

Alexandre avait atteint l'endroit où il s'était blotti le premier jour, lorsque la femme et la nièce de lord Warder avaient passé devant lui.

Il tira sa montre et vit qu'il avait encore une demi-heure à attendre avant le moment qne la Roussotte lui avait fixé comme celui où ladv Sutlon avait coutume de faire sa promenade.

— Je suis en avance, — murmura-t-il. — Cette fois, ça ira!

A ce moment, à trois ou quatre cents mètres, un hullulemenl prolongé se fit entendre.

iijO MARIAGK IJ'AMOUR

— OuL'l est ce vilain oiseau? — pensa le bandit.

A (e cri un autre répondit, sourdement module, puis un autic, et un auln,' encore.

(> lut ainsi un chapelet d'appels étranges, se suivant, se répondant s\ir une ligne à demi circulaire derrière lui.

— Ce sont des oiseaux de proie qui se donnent rendez-vous et qui s'en racontent, — supposa Alexandre. — Je n'aime pas leur ramage. On dirait vraiment des oiseaux de mauvais augure.

Kl il tourna machinalement la tête essayant de sonder l'épaisseur des fourrés...

.Mais, s'ils le cachaient admirablement lui-même, leur masse lui interdisait également de voir ce qui se passait au delà d'un ou deux mèires.

Le cii d'oiseau nocturne qu'il avait entendu avait été poussé par le paysan embusqué à l'entrée du bois.

Ce cri signifiait :

— L'homme est entré dans le taillis.

Et sa reproduction, tout le long des fourrés, signifiait que les traqueurs étaient à leur place et qu'ils avaient entendu l'avertissement.

Il y eut un moment de silence.

A cet instant, lady Sutlon parut .sur le pi,'iiijii aucoinpaL^urf^ rji,- Léona...

Les deux femmes échangèrent quelques paroles et la jeune femme, descendant lentement les degrés, se dirigea vers l'allée où elle avait coutume d'aller faire sa promenade quotidienne.

Lady Warder la regarda s'éloigner avec une flamme infernale dan.-les yeux...

— Va, — pensa-t-elle, — ta dernière heure est arrivée!

Kl elle demeura immobile, des lueurs fauves s'échappanl de ses prunelles, tandis que la nièce s'éloignait.

Kile voulait la suivre ainsi jusqu'à ce qu'elle eût disparu au détour des massifs, résolue à attendre, à épier, à savourer sa sanglante.agonie.

Ah! elle la tenait bien, cette fois. Elle en était sûi' .

Elle voulait enfin entendre le cri de son épouvaiile et de sa détresse, et alors seulement, sa haine, sa cupidité satisfaites, rentrer ràlinement auprès de lord Warder comme si elle l'adorait encore davantage.

Dans sa cachette, le forçat évadé consultait sa ii. outre.

— Cette fois-ci, c'est la belle heure! Ah! je ne ferai pas choublanc aujourd'hui, j'espère bien!

MARIAGK n'AM'MJR

Le chien, de nouveau, avail happé Ihomme à la jambe. >!'. 1^04.)

Kt il làla, avec une joie manifeste, la lame épaisse de son couteau, pointu comme un dard de scorpion, allilé comme un rasoir.

— Dix mille balles et plus!...

Kl il ricana cyniquement.

Brusquement un nouveau ai d'oise;.ii, assourdi, prolongé, dr.h.rant à faire frémir, troua le silence.

Ib8. — MAHIAGE DAMOUE.

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Et, tout d'un coup, il y eut, dans les fourrés, un long et mystérieux bruissement.

— Il y a donc quelque charogne par là qui attire ces vilaines bêtes, pour qu'elles pullulent ainsi,— pensa le bandit impressionné malgré lui.

Mais ce froissement des branches qu'il avait enlendu se rapprochait lentement, sournoisement.

Sur le perron du château Léonn, dressée de toute la majesté haineusement splendifiéé de sa taille, laissait voir, sur ses traits, une expression d'horrible triomphe.

Lady Sutlon venait de disparaître derrière le massif.

Encore quelques minutes et le couteau du bandit, aposté là, allait la débarrasser d'elle.

Léona n'avait pas prêté attention aux cris étranges qui avaient frappé l'oreille toujours aux écoules de son complice.

Elle ne percevait pas le froissement des feuillages qui venait de s'élever dans le bois.

Mais Alexandre l'avait entendu, lui !...

Il se retourna, une pâleur soudaine réj)andue sur ses traits.

— Qu'est-ce que ça signifie?

On aurait dit, non pas un bruit d'ailes, mais une lente poussée Je fauves.

Et cela se ruait tout droit, se dirigeait de son côté, traîtreusement, sans interruption.

Tout à coup un aboiement rauque, bref, troua l'air.

C'était un des molosses du fermier qui, s'étant débarrassé de sa muselière, poussait, à son tour, son redoutable cri de guerre.

Mais les deux mains du métayer s'étaient abattues sur sa gueule, la refermant entre ses doigts.

Est-ce que l'animal allait leur faire manquer la chasse?

Car c'en était bien une qui commençait !

— On dirait des rabatteurs qui s'avancent, — murmura Alexandre. El s'interrogeant :

— Oui, une chasse alors?... à quelle hèle?... Et moi, ici?... Maintenant, pareil aux deux crochets d'une tenaille, « cela » s'avançait, gagnait du terrain, débordait à droite et à gauche.

Une foulée terrible, irrésistible, trouait, balayait les branches. Une sueur moite exsuda aux tempes du bandit.

— On dirait que ça vient vers moi. Et, ramassé sur lui-même :

— Est-ce que ce serait pour hilu'^ On ni'aur.iit vu"^... Mais je suis frit alors!...

Une épouvante véritable commençait à s'emparer de lui.

Il se voyait retombé aux mains des hommes de justice; il voyait son identité découverte, son extradition en France, et l'enfer du bagne rouvert de nouveau pour lui... Sinon la puilloline, la veuve!

Le forçat évadé tira tout à fait son énorme couteau.

— Oh! ils ne m'auront pas comme ça!

Ils l'assommeraient, le déchiquetteraient plutôt; mai? ils ne le prendraient pas vivant !

Essayant de se tranquilliser, il voulut raisonner.

Il se réclamerait de la Roussolte. A l'hôtel où il logeait il s'était informé; la Roussotte était devenue, et « pour de vrai )\ lady Warder, la femne du châtelain, une Française de Paris, lui avait-on dit, donc pas d'erreur!

Il dirait qu'il la connaissait, qu'il était là par son ordre.

Par son ordre! Il eut un rire dur, un rire qui tenait du grincement de dents!

La Roussotte, il la connaissait par cœur, comme il connaissait tous ceux de la haute et de la basse pègre pour qui il avait jadis travaillé; elle le renierait pour ne pas se compromettre...

Elle lui donnerait même le coup du lapin, s'il le fallait, alln d'assurer sa sécurité. Eh bien! on verrait!

Malheur à elle!

Les rabatteurs des extrémités de la ligne étaient arrivés à sa hauteur. Il se terra sur le sol.

Son couteau tout ouvert dans la main, son regard à l'expression affolée et menaçante à la fois, fixé devant lui, il fouillait le founé, ne faisant pas un mouvement, retenant son souffle.

Que les rabatteurs restassent un moment sans le voir, qu'il y eût seulement un passage d'homme entre eux, et il se ruerait en arrière, dût-il s'élargir le chemin avec son couteau; et alors, plongeant en pleine forêt, il gagnerait de vitesse lâchasse désorganisée.

Devant, c'était le parc, les larges allées à découvert, les laquais, toute la « domestiquaillerie » lancée à ses trousses si elle le voyait, coupant sa retraite, le rejetant comme une bête cernée sur les rabatteurs.

— Oh! je passerai bien! — gronda-t-il entre ses dents, ramassé sur ses jarrets, l'éclair de son couteau au bout de son bras menaçant.

Le cri d'oiseau de proie qui l'avait déjà averti retentit violent et presque simultanément à droite et à gauche

loOO MAlUAGIi b'AMOLIl

Les raballciirs d ;s exlrémilés annonçaient qu'ils avaient atteint ralléc...

A ce signal le métayer décoiipla ses molosses.

— Allez les chiens !

Et les deux énormes bêles qui liraicnl depuis un moment, avec des mouvements furieux sur la chaîne, flairant l'étranger, le gibier, s'élancèrent d'un bond épouvantable dans le fourré avec un aboi, un rugissement plulôl, déchirant et court,,.

En même temps le fermier, saisissant son fusil appuyé contre l'arbre voisin, partit derrière eux.

— Des chiens! — souffla i'ex-forcat. — .le suis perdu. Son regard inspecta rapidement tout le taillis.

Il n'y avait plus qu'une issue pour tâcher de fuir, fuir en gagnant de vitesse ses poursuivants, dépister les dogues si possible, les dogues qu'il évenlrerait s'il se trouvait un moment assez loin des houimes, s'il en avait le temps.

Se jetant en avant comme un projectile, il écrasa les branchages, mit le pied au bord de l'allée.

Son œil fulgurant plongea à droite et à gauche : il était à découvert et était surpris...

Mais une double clameur qui s'éleva là où son regard venait d'apercevoir des hommes armés lui prouva que c'était en effet bien à lui qu'on en voulait...

Un autre massif était devant lui sur le bord opposé de l'allée. Comme un sanglier il s'y enfonça.

Des têtes, à ce moment, y apparurent : celles des jardiniers du château, mis au dernier moment dans la confidence de la chasse et qui en étaient aussi.

A la vue du couteau du forçat, ils s'écartèrent; mais l'un d'eux lui envoya tout de même de côté un coup de bêche qui lui zébra l'oreille d'un trait de sang.

Les rabatteurs s'étaient élancés par les côtés, afin d'aller en nombre lui couper la retraite.

— Mords! mords! — criait le métayer apparaissant, son fusil à la main. — Hardi !

Alexandre sentit l'haleine des molosses sur lui : il se détourna en luyanl, vil leur cou tendu, leurs yeux Jeroces, leurs gueules aux crocs luisants ouvertes vers lui.

II s'arrêta une seconde, visa le plus rapproché des deux, détendit son

MARIAGE D'AMOUR i:-.Ol

jarret, et son talon sonna comme un coup de m;\rle;iu sur le crâne du dogue qui tomba avec un cri sourd.

Il reprit sa course !

Mais il chancela, en même temps qu'une douleur soudaine lui coupait le souffle : les crocs de l'autre molosse étaient plantés dans son épaule.

L'homme tordit ses reins et son couteau brilla.

Il s'arc-houta contre le ventre de la bêle, il s'y planta comme dans un sac; mais les crocs incrustés dans sa chair ne démordaient point.

Alors, râlant de douleur et de rage, le forçat évadé se secoua, ne pouvant se débarrasser du poids énorme qui continuait à le dévorer, il se débattit, tandis que son couteau creusait les entrailles du dogue qui tomba enfin comme un fruit mûr.

Le bandit passa sa main sur son visage, en essuya rapidement la sueur, ne voyant pas que ses doigts sanglants. marquaient son front d'un large stigmate!

Ses jambes flageolaient.

— Mords! mords! — criait de nouveau, derrière lui, la voix furieuse du fermier qui accourait.

Le chien abattu d'une détente de son talon, s'était lourdement remis sur ses pattes et revenait, plus irrité.

L'homme, rappelé à lui par l'angoisse, recommença à fuir.

Les rabatteurs serrés sur sa gauche, derrière lui, lui coupaient le chemin de la forêt, l'obligeant à rester dans le parc.

Il arriva à la limite du taillis dont l'épaisseur l'avait à peu près protégé jusque-là.

Devant lui, maintenant, c'était un grand espace vide, l'étendue sans abri du jardin anglais, avec ses corbeilles de fleurs, la pelouse, étendue comme un champ de course fait exprès, un champ de course à l'homme!

L'autre dogue hurlait derrière l'homme traqué.

— Débusque! — criait le fermier, pourpre de rage d'avoir retrouvé un de ses chiens éventré, — débusque ! que je te tire !...

Alors, réellement comme un fauve chassé, le forçat évadé s'élança en avant, hagard, sans pensée, alTrontant le plein jour et les balles, ne songeant qu'à fuir!

Un brouillard pesait sur ses yeux.

A travers cette buée, il aperçut le châto.iu, et dobout, au haut du perron, deux formes de femmes.

L'une était lady Sutton qui, avertie, effrayée par les cris, les lunieurs, puis le déchaînement de celte chasse terrible, était venue se réfugier vers le château.

L'autre élail lady Wardor, Léoiia !

Les dents serrées, une lueur dure aux yeux, immobile et rcspirmt à peine, elle ét.iit là depuis le commencement de la poursuite, tout un monde d'appréhensions et de colère muette et inutile soulevé dans son sein!... Qu'allait-il advenir de tout cela?

Tout à coup, elle aperçut Alexandre, l'ancien forçat, débouchant des taillis...

C'était donc lui qui était cause de ce tumulte effroyable ; c'était lui que l'on poursuivait, que l'on traquait avec cet acharnement. Que s'était-il passé?

N.on seulement la femme qu'elle avait condamnée à disparaître venait encore d'échapper au sort qu'elle lui avait destiné, mais l'homme chargé par Léona de l'exécution de sa sentence avait, attaché à lui, toute la meute des paysans à demi sauvages des environs.

Y avait-il donc un mauvais génie, un ennemi caché se complaisant au jeu terrible de contrecarrer ses desseins, de l'attaquer de front? Ah! celui-là ne la connaissait pas bien, alors! Elle secoua d'un geste inconscient et formidable sa belle tôle à la crinière d'or. Si le forçat était le tigre, eh! bien, elle allait montrer à ceux qui s'attaquaient à elle qu'elle était vraiment la lionne.

Déjà, dans un mouvement inconscient de solidarité ou plutôt de lutte, elle avait descendu trois des degrés de marbre, son bras sculptural étendu dans un geste dominateur...

A ce moment elle rencontra l'œil angoissé de son complice tourné vers elle en une supplication ; elle aperçut le sang marbrant sa face épouvantable sous sa tignasse et sa perruque rouge à demi arrachées et ses habits en lambeaux.

Elle eut assez tôt conscience de ce qu'elle risquait de compromission personnelle en essayant de sauver le misérable. Et, brusquement, elle s'arrêta.

Quelque chose d'absolu, d'impénétrable, de glacial, descendit en elle...

— J'étais folle! — se dit-elle. — Pensons à nous, d'abord! L'ancien forçat parviendrait à distancer ses ennemis ou succomberait, elle ne savait point; mais, quoi qu'il en fût, il était nécessaire qu'on ne soupçonnât pas le moindre lien de communauté entre la hautaine lady et ce vagabond inconnu et Icrii liant.

Mais Alexandre avait vu le mouvement de Léona pour jeter son autorité entre lui et ses persécuteurs: il se sentait perdu et elle était le salut... Il osa l'appeler!

Et, dans un élan désespéré, il s'élança vers elle, vers le château comme vers un lieu d'asile.

Un appel de terreur, un de ces cris aigus des voix anglaises, jailli alors de la gorge de lady Sutton.

Et les laquais envahirent le perron, se plaçant entre les deux femmes et le bandit.

— A moi, la Roussolte! — cria-t-il.

Pas un mot, ni un geste, ni un regard : rien! Cette fois, la Terreur de Grenelle, comprit qu'il ne devait plus compter sur aucun secours.

— Oh ! garce ! — hurla-t-il. — Je te vendrai!

Il tourna lentement son œil injecté autour de lui, vit d'une part la porte du château gardée, les rabatteurs de nouveau rassemblés et de nouveau aussi redonnant la chasse!

Devant lui seulement, un espace vide que les jardiniers, conduits par celui dont le coup de bêche lui avait fendu l'oreille, se préparaient déjà à couper.

Cette fois, il allait être cerné, définitivement, acculé et pris, ou assommé sur place.

Cette minute de halte lui avait redonné un peu de respiration ; il regarda encore une fois ses ennemis, son large couteau les menaçant toujours; il passa la main sur son visage qui suait du sang, et, ayant aspiré une nouvelle gorgée d'air, il s'élança en avant vers le seul vide existant encore, croyait-il.

11 y trouva les gens d'écurie... revint alors tel qu'un chien enragé et chassé de partout vers le milieu, se butta aux rabatteurs, leva son arme!

Un homme tomba, le paysan qui, le premier, l'avait signalé, faisant un vide dans lequel il se jeta.

De la place, ah ! enfin !... Maintenant, il allait gagner les bois...

Mais une détonation stridente déchira l'air : le misérable continua à courir, de l'élan acquis, pendant dix mètres encore et tomba la tête en avant sur un tertre.

C'était le métayer qui, le voyant sur le point d'échapper, avait épaulé et avait fait feu sans pitié.

El, de nouveau, il lança le dogue pour l'achever. Mais le coup chargé à grenailles avait rencontré, flottant dans sa course, l'album qui taisait partie du second déguisement d'Alexandre, celui de touriste; lu masse avait frappé là, avait agi surtout sous forme impulsive. Et le bandit se releva lourdement aveuglé par du sang jailli de son visage dans sa chute.

N'y voyant plus, il revint en courant avec des zigzags ponctués par l'éclair de son couteau sur la pelouse, par des coups de reins eiïrénés, évitant les labatteurs quand ils le serraient de trop près.

C'était hideux!

Le métayer avait rechargé son fusil.

Il guetta le nioment oîi le bandit se trouvait encore à découvert et alors le tira au vol, au jugé : un peu de sang moussa à l'épaule du fugitif.

Soudain Léona apparut, dans une course effrénée.

— Il a la vie dure! — grinçait-elle entre ses dents serrées à se briser.

Alexandre eut une suprême lueur d'espérance, le fou!...

Le chien, de nouveau, avait happé l'homme à la jambe. Il tomba alors et il y eut un moment de lutte entre les deux êtres confondus.

Puis, la Terreur de Grenelle se redressa sur un genou, sa tête épouvantable levée vers Léona, sa tête où tout était rouge, la chevelure, la barbe, le visage, tout!

H semblait à bout... et déjà mort!

Il hésita un moment, prêt à se rendre, sembla-t-il, ou prêt à vendre sa vie, toujours armé, attendit ses ennemis qui hésitèrent.

Et alors, profitant de leur halte, il tourna encore une fois le dos, partit vers d'autres fourrés lourdement.

— Sauve-moi, Roussotte, — ràlait-il.

Sur la pelouse, le dogue se tramait, fumant le gazon de la liqueur rouge de ses veines et Léona suivait, tragique.

C'était une meute humaine maintenant acharnée après le misérable, et débouchant de toutes les issues.

Le forçat évadé zébra lourdement l'air de son couteau qu'il ne maniait plus que d'instinct et s'enfonça dans un labyrinthe dessiné au bas du jardin anglais, implorant encore la Roussotte !

Une quinzaine d'hommes y entrèrent après lui, devancés par Léona.

D'un bond, elle s'élança sur le misérable qui s'écroula sur le sol, lui déchargeant son revolver dans la tempe et lui soufflant, féroce ;

— Vends-moi donc, si tu peux, lâche 1 La Terreur de Grenelle avait vécu!

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