‹ [Mariage d'amourChapitre 76 sur 109 · AURORE · texte numérisé non relu

AURORE

Le personnel si dévoué de VŒuvre (k la Mère et de VEnfanl, les malheureuses éprouvées qui se trouvaient en traitement dans le généreux établissement avaient donc vu accepter leur offre d'une guirlande en fleurs d'oranger naturelles.

Naturelles !... c'est-à-dire avec leur délicatesse que rien n'égale, avec leur parfum si délient et si suave,... parfum emblématique d'un pur amour...

Mais la saison le permettrait-elle?

Oui, Mignonnette, jeune être délicat, renaissant à la vie après les longues heures d'angoisse de son empoisonnement, avait pu profiter, pour sa convalescence, des derniers beaux jours peu à peu expirants.

Puis, le froid était venu, le froid salutaire à ceux dont le sang appauvri a besoin d'être fouetté.

Soignée, choyée, dorlotée ainsi qu'elle l'était, elle en avait éprouvé les bienfaits, non les rigueurs.

Ia26 MAniAGE D'AMOUR

Un Irais incarnat avait coloré le velouis de sa joue.

Et ses lèvres, de nouveau pareilles à un pétale de rose, avaient murmuré ce doux rlianl. si gracieux, perlé par sa voix pure, et comme inspiré pour elle et par elle au poète :

Mignonne, voici lAviil,

Le soleil revient d'exil

Tous les nids sont en querelles.

L'air esl pur, le ciel léger,

Et partout on voit neiger

Des plumes de tourterelles.

Oui, c'était l'avril, et, dans les fourrés reverdissants, les oiseaux déjà préludaient à ratnoiir,... l'amour qui emplissait son jeune cœur.

Dans les chaudes régions et sous les baisers du soleil, les orangers laissaient paraître des fleurs nouvelles; et les braves gens qui avaient rêvé pour M"* de Saint-Florent, au jour des épousailles, cette délicate parure, n'auraient pas besoin d'avoir recours aux serres coiiteuses des jardiniers de Paris.

Le retour du beau temps avait dissipé les dernières hésitations de la mère, par adoption, de Mignonnette, car, avec le renouveau de la nature semblait renaître chaque jour sa santé.

Ainsi qu'un cauchemar déjà lointain, les jours où la fille de la pauvre Jacijueline Dclbeau gisait, amaigrie et décolorée, sur sa couche de douleur étaient elFacés,... oubliés.

De nouvelles accordailles venaient d'être en quelque sorte célébrées, et, dans le cœur des deux jeunes gens, un hymne aérien chantait continuellement.

Ah! que son service, à l'école de Saint-Cyr, pesait au jeune capitaine, à Maurice Donnel.

Comme il accourait prés de .-^a liancée dés qu'il le pouvait.

Sa fiancée,... son épouse radieuse bientôt.

Mais si Mignonnette regrettait bien fort aussi de ne pas le garder toujours auprès d'elle, toujours,... l'ami aimé à qui elle allait être enfin unie, elle tâchait de tromper les heures de leur séparation en lui préparant une surprise.

On n'a pas oublié la charmante résidence choisie par Lucienne, pour ses enfants, à peu de dislance de Saint-Cyr, au milieu de la verdure et des fleurs, cadre exquis des tendres afi'ections.

Mignonnette s'y rendait fréipiemmenl, soit en compagnie de M'"' de Saint-Florent, soit accompagnée d'Arlelle.

MARIAf.F D'AMOUR 1527

A la vérité, celte surprise, la jeune fiancée, en avait déjà commencé les préparatifs.

Et plus d'une fois, satisfaite de son œuvre piès d'être achevée, consi dérant l'installation à peu près terminée de leur petite villa, elle avait murmuré :

— Nous serons bien heureux, ici.

Mais le mal était venu; elle était restée longtemps sans revoir le futur aliri de leur amour.

Et maintenant, il lui semblait qu'il y fallait un peu plus de clarté, un peu plus de ces mille riens enchanteurs, fleurs et sourires de la vie.

Et elle présidait elle-même, avec son caprice rieur de jeune fille, jeune épouse bientôt, à ce qui restait encore à « fignoler » dans l'agencement de leur nid.

Elle y vint même une fois avec sa vieille nourrice.

il aurait fallu entendre alors les exclamations émues de l'excellenle femme devant le bonheur qui attendait là a ses deux agneaux ».

Mais, comme autrefois, tout ceci s'accomplissait dans le plus grand secret, naturellement.

Et, sur le désir de la jeune fiancée, chacun se gardait bien d'en rien souffler à Maurice.

Mais le jeune officier ne pouvait se résigner, à un pareil moment, d'être séparé si peu que ce fût de celle qu'il idolâtrait.

11 avait demandé et obtenu un congé.

Aussi, à partir de ce jour, on les voyait s'enfoncer, en se tenant par la main, sous les allées où l'ombre renaissait.

Ils cherchaient l'isolement qui les rapprochait davantage, faisait communier leur âme en une même extase.

Ah! quand sonnerait la date si délicieusement attendue de leur hymen?...

C'était le 10 mai, en mai le mois privilégié, sourire de la nature et de la vie qu'il devait être célébré.

Leur joie rayonnait sur ceux qui les entouraient, mais dont la vigilance n'était cependant pas assoupie pour cela.

M. de Saint-Florent avait cru apercevoir de Favrol.

Mais le triste personnage, le gentilhomme taré, s'était hâté de disparaître, à sa vue.

Le coirite avait même eu de la j)oine à r(?connaili'0 le lâche gredin dont le visage ét;iil à demi riiclié .<ous un bandeau.

Cette ''uite inquir'tait le mari de Lucii^nne. Il la rapprochait di> l'oiihli

(Ifins lequel scmblail les hiisser désormais la lemme qu'il avait eu le malheur de connaître dans sa jeunesse.

Et il se demandait si, pareil aux grands cnlmcs qui précèdent les cyclones, le silence de Léona ne présageait pas quelque terrible réveil.

Aussi, laissant les deux fiancés à leur heureuse confiance, veillait-il pour eux et autour d'eux.

Outre ses serviteurs si fidèles, ses amis plutôt, il avait trouvé pour cela un auxiliaire précieux dans Malice, le jeune marin d'ordonnance de l'infortuné Brémonticr.

L'officier de marine avait été certes grièvement frappé; mais chez lui, ce qui empêchait le corps de vaincre et dominer le mal, ce qui entravait la guérison, c'était surtout le cœur.

Là, la blessure pour n'être pas visible, était profonde, inguérissable.

Quand Hector Brémonlier apprit que le jour de l'union de son frère d'armes, de son ami, était fixé, il lui tendit sa m.iin éiuaciée.

Hélas! il ne pourrait point assister à ses noces.

Et des pensées amères étaient venues se mêler à la joie sincère que lui causait le bonheur de Maurice, se disant que lui n'aurait pas une telle félicité.

Il languissait, presque habitué à la fin à la souffrance, demandant peu de soins, se complaisant douloureusement dans ses tristes pensées.

De là, pour son jeune ordonnance, des loisirs forcés qu'il employait à seconder la lâche que s'était assignée M. de Saint-Florent dans son inquiétude secrète.

— Ah! — jurail-il — je finirai bien par lui mettre le grappin dessus... et pour de bon, sur ce vilain oiseau de nuil,... si jamais je le retrouve!

Il désignait ainsi l'homme contre lequel il avait lulté avec tant d'acharnement pendant une de ses nuits de faction, et qu'il supposait instinctivement être le même qui avait aussi sauvagement arrangé son capitaine.

11 attendait avec impatience de prendre sa revanche et aidait avec ardeur le comte de Saint-Floienl à éloigner tout danger.

Mais Mignonnette et son fiancé songeaient bien à toutes ces inquiétudes!...

Ils s'adoraient et voyaient se lever l'aurore piochaine de leur complet bonheur; c'était plus qu'il n'en iallait pour leur faire oublier le monde. Seul, l'étal de IJrémontier mettait un nuage sur leiu' ivresse.

^.^^afe^^^^ ^ - - ^- ^gBr-^^ -^^-^^ -.

...L'exquise intimité des deux jeunes époux qui, devant le bleu infini de la mer, sentaient leur àme s'épanouir. .. (P. 1533.)

Mais Mignonnelle avait revu la fille de Leone, et avec son ingénue

confiance, elle disait :

— Berthe reviendra à lui, et ils seront bien heureux eux aussi.

El ayant celle loi naïve qu'elle linissail par faire partager à son fiancé, elle se laissait envelopper par la pure atmosphère de sa propre félicité.

Son rêve de tant d'années allait prendre corps.

ir,30 MARIAGE D'AMOUR

MARIAGE d'aMOUC!...

La date du 10 mai, si impatiemment désirée par nos amoureux approcliaii... L'ivresse délicieuse et infiniment troublante de leur bonheur noyait !e cœur des futurs époux...

Leur joie était pure et sans mélange: les menaces du passé n'existaient plus pour eux! Ils s'aimaient et dans quelques jours, dans quelques heures, ils seraient l'un à l'autre pour toujours!

Pourquoi et comment auraient-ils pu penser à autre chose?

Il étaient heureux, profondément heureux, et aucun nuage n'obscurcissait le ciel de leurs jeunes amours.

Mais le comte avait averti Lucienne et, à son tour, celle-ci avait lait part de ses craintes à la famille Berthier; elle avait même écrit longuement à ce sujet à Jacqueline Delbeau qui était discrètement accourue...

Donc, Maurice et Mignonnctte pouvaient savourer à loisir leur bonheur avec tout l'égoïsme de la jeunesse. Des parents, des amis d'un dévouement sublime, absolu, veillaient pour eux, à l'affût du danger inconnu et par cela même plus inquiétant, plus terrible!

Quel nouveau coup la lâche et odieuse Léona allait-elle leur porter ?

C'était l'éternelle question !

Enlin le grand jour arriva... On était au iO mai...

— J'espère que cette fois tu ne dirais pas non à M. le Maire, — dit malicieusement Lucienne en embrassant son enfant...

Tour donner plus d'éclat au mariage de leur tille adoptive avec le capitaine Maurice Donnel, le comte et la comtesse de Saint-Florent avaient décidé que la cérémonie nuptiale aurait lieu à Paris, dans le quartier du Palais-lloyal.

Elle eut lieu sans incident, dans la tendre poésie d'une exquise matinée de printemps. Le grand nom du comte Raoul de Saint-Florent et la réputation de cliarité de la comtesse Lucienne avaient attiré une assistance d'élile...

L'oncle Daxeville était tout ex{)rès revenu des Indes anglaises pour être témoin de celte union, à laiiuelle le comte l'avait convié depuis le jour du rétablissement de Mignonnetle.

Et tout le monde restait sous le charme de l'adorable couple.

Maurice Donnel, en grand tenue d'olhcier de spahis, était dune mâle

beauté et sa brave nourrice, la mère Berthier, ne le quittait pas des yeux, disant à son mari qui avait la larme à l'œil, comme elle:

— Esl-il crâne noire gars !

— Ah ! si son père, mon pauvre commandant, pouvait voir ça, — grognait-il. — Oui, pour sûr, ma vieille, c'est un mâle, sacrebleu !

— Et M"* Marie, est-elle assez jolie dans sa robe d'épousée. Une vraie Sainte-Vierge, Dieu me pardonne!

— Cent fois mieux, — protesta le père Berthier. — A quoi pensestu donc ?

Et la digne Bretonne de s'extasier en joignant les mains:

— Quand je pense que ces deux enfants-là, c'est autant dire les miens, puisque je leur ai donné le becquée... non, vois-tii, Antoine, c'est à mourir d'orgueil !

— Je te crois, la mère... Y a pas d'erreur, mille bombarbes !

— Veux tu donc pas jurer un jour comme aujourd'hui, — fit la pieuse Bretonne effarée. — Et à l'église encore !

— Qu'est-ce que ça peut faire, — rétorqua l'ancien garde, — je te iC demande un peu, puisque le cœur y est?

La mère Berthier conclut comme à son ordinaire :

— Tais-toi, païen !...

Une rumeur de respectueuse admiration accompagnait la jeune mariée, divinement gracieuse dans sa splendide toilette de satin... Elle marchait, modeste et tout émue, mais ses traits charmants reflétaient l'intensité de son bonheur, de son amour !

Il avaient traversé bien des dangers, reçu bien des chocs, subi biei;! des alarmes, mais leurs épreuves étaient finies. Ils le croyaient, les jeunes amoureux et leurs parents, heureux et graves, le croyaient aussi.

— Chère Lucienne, — murmura tendrement le comte Raoul à l'oreille de sa femme. — C'est votre œuvre... la plus sublime de toutes vos œuvres^

— Vous voulez dire celle qui est la pliis douce, la plus chère à mon cœur, — répondit M'"" de Saint-Florent avec un doux sourire.

Et son regard se reporta sur une femme agenouillée près d'un pilier et qui, la tête penchée sur ses mains jointes, priait... ou pleurait!

C'était Jacqueline Delbeau !...

La double cérémonie nuptiale, à la mairie et à l'église, fut suivie d'une réception ouverte et d'un lunch dans la demeure du comte et de la comtesse au Palais-lloyal.

Et tandis que la plus haute noblesse de Paris, le monde des affaires et de nombreux officiers défilaient devant les nouveaux époux, un délicieux

1532 MARIAGE D'AMOUU

orchestre de tziganes répandait sur renclianlemenl de cette fête son harmonie discrète comme les baisers d'un premier amour.

Les cadeaux de noces étaient innombrables et tous du meilleur goût.

Inutile d'ajouter que la corbeille de la mariée renfermait les plus beaux joyaux, les plus beaux cachemires du monde... de quoi rendre envieuse une reine !

Le soir, un dîner de gala réunissait la famille et les plus intimes amis, parmi lesquels le général Vincendon, le premier témoin de Mignonnette.

Après le repas, commença la fête de nuit d'un charme et d'un faste inouï; partout des fleurs, des plantes exotiques, un aveuglement de lumières, un éblouissement de bijoux..., les lustres et les diamants se renvoyant leurs feux que les glaces multipliaient à l'inlini.

Les jeunes mariés ouvrirent le bal, Mignonnette, plus en beauté que jamais, Maurice, fou de bonheur.

Tous les regards étaient fixés sur ce couple adorable, véritable incarnation de l'amour... de l'Amour dont tous deux étaient les enfants!...

Puis ils disparurent...

Adieu les bruits importuns de la fête!...

Le coupé de la comtesse de Saint-Florent les attendait à la porte ; ils y montèrent et la voiture partit au grand trot vers le petit hôtel clioisi par Lucienne près de Saint-Gyr..., le nid ravissant dont Mignonnette avait amoureusement ordonné tout l'agencement.

C'était, nous l'avons dit, une dernière surprise réservée à Maurice Donnel.

11 ne s'aperçut guère que l'on ne prenait point la direction de la villa de Saint-Germain...

Contre son cœur qui battait bien fort en ce moment, le jeune capitaine pressait l'adorée!

Et à travers les baisers et les larmes,... des larmes de bonheur!... il lui murmurait les mille et une folies de l'amour heureux, chant divin, éternel, dont le magique refrain paraît toujours nouveau:

— « Je t'aime... je t'aime ! »

Enfin la voiture s'arrêta devant le nid des amoureux...

— Mais où aommes-nous donc, mienne aimée? — demanda l'officier comme sortant d'une rêve.

— Nous sommes... chez nous, Maurice, —lui répondit Marie avec une tendresse infinie.

Oui, ils était chez eux et bientôt... enfin, seuls !

— Est-ce que tant de bonheur est possible? — fit le jeune homme

écrasé sous le poids de celte immense félicité. — Je ne rêve point... C'est bien loi, ma Mignonnelle chérie, que je tiens dans mes bras?

Ils étaient dans la chambre nuptiale...

Elle ne répondit point, mais se haussant sur la pointe de ses petits pieds, la jeune femme fit de ses bras un doux collier au bien-aimé et ses lèvres cherchèrent ses lèvres...

Le lendemain, M. etM""Donnel partaient poui-ISice et la Côte d'Azur, commençant leur voyage de noces.

DERTIIE

Irons-nous troubler la délicieuse ivresse, la ravissante extase de colle qui, épousée d'hier, était toujours Mignonnelte, si gracieuse et si gentille?

Irons-nous profaner, d'un regard indiscret, l'exquise intimité des deux jeunes époux qui, devant le bleu infini de la mer, sentaient leur âme s'épanouir dans le bleu de leur ciel?...

Non, ils ont mérité leur félicité par trop d'épreuves et trop de souffrances pour que nous osions venir distraire une seule de leurs joies.

Laissons-les donc égarer leurs pas, égrener les admirables litanies des paroles d'amour sous les pins à l'odeur balsamique ombrageant les montagnes agrestes qui dentellent la Méditerranée sur ces rivages à l'azur presque éternel...

Revenons là où sont demeurés ceux donl la tendresse suit leur voyage des vœux que l'on devine.

Berthe Raymond avait assisté à la consécration du mariage de son amie.

Et, plus d'une fois, des soupirs gros de signification avaient soulevé sa poitrine durant cette cérémonie.

C'est que leurs rêves enfin réalisés ravivaient, faisaient en quehjue sorte renaître les siens, qui, hélas! lui semblaient à jamais condamnés et brisés.

Les plaisirs mondains étaient à présent sans attrait pour elle. Au

contraire, ils lui devenaient un motif de réflexions et de comparaisons pénibles, douloureuses.

Aussi, après le défilé, à la sacristie, s'élait-elle hâtée de rentrer non au couvent, mais chez elle.

Le cœur gros à éclater, elle avait embrassé son amie, à celte heure radieuse épousée, en lui souhaitant toutes sortes de félicités; elle avait senti la main de Maurice serrer la sienne avec une profonde compassion; et, se sevrant volontairement de la fête qui devait suivre, était allée cacher sa déses})érancc dans la tristesse de son appartement du boulevard Haussniann que son long abandon faisait, malgré son luxe, morne comme un tombeau.

Là, sans une larme, mais ses yeux noirs semblant emplis de la contemplation d'un insondable gouffre, enfermée dans sa chambre, elle se laissa aller dans un fauteuil, et, les mains serrées dans une crispation muette, s'enfonça en de sombres méditations.

Elle aussi, elle eût pu être heureuse,... et elle ne l'avait pas voulu.

Elle déchirait, elle torturait son cœur, tandis qu'un infortuné râlait sur une couche d'angoisse en appelant son image consolatrice.

lis auraient été aussi heureux que Maurice et Mignonnctte, et elle ne le voulait pas.

— C'est un misérable, — lui avait dit sa mère, — il a tenté de le violenter et de m'assassiner pour t'épouser à cause de la dot.

Et elle l'avait cru, d'autant plus que sa pudeur était encore toute froissée de ce qu'elle appelait sa lâche brutalité.

Oui, elle avait, à cause de tout cela, écouté sa mère et tenté de chasser cet amour impossible.

Sa mère?...

A CCS mots, un rictus déchirant crispa ses traits.

Avait-elle réellement jamais eu une mère ?

Elle n'avait qu'à interroger le passé, le présent. Ilélns ! depuis que Léona lui était restée comme seule famille, elle aurait eu le droit de se diie orpheline.

A cet endroit de ses réflexions, Berthe se dressa faiblement et alla ouvrir le tiroir d'un chiffonnier.

Elle en sortit un flacon plié dans un papier : c'était celui qu'elle avait trouvé un soir dans le parc de la villa de Saint-Florent.

La jeune lillo n'avait pas eu le courage de le conserver avec elle au couvent de Sèvres. Sans qu'elle put encore éclaircir le mystère qu'il recelait, il lui pesait comme une masse de plomb.

El elle l'avait caché là, dans une des courtes apparitions qu'elle fai-

sait chez elle, lorsque, de très loin en très loin, elle quittait ce couvent dont le calme semblait exaspérer sa souffrance au lieu de l'apaiser.

Et retombée sur son siège, tenant, entre ses doigts crispés, ce flacon dans lequel avait été contenu le poison dont elle avait manqué mourir, elle se demanda pour la centième fois quel lien existait entre le crime dont ceci était le témoin et sa mère.

Sa mère si prompte à accuser les autres !...

Elle se souvint avec honte de tout ce qui lui avait été révélé du passé de Léona, grâce à l'infâme de Favrol.

Et voilà l'accusatrice qu'elle avait crue, celle sur les paroles de qui elle n'avait pas hésité à condaiimer un officier de la marine française, un soldat dont l'admirable conduite au milieu d'une guerre ellVoyable dénotait une âme si noblement trempée.

— Ah ! c'est affreux ! — gémit la jeune fille en se tordant les mains. — Ah! mourir!... mourir!...

Dans son désespoir, elle ne voyait que cette solution, ce refuge, la mort... alors que d'autres n'entrevoient à cet âge que l'aurore d'un joyeuse vie.

Et elle regardait vaguement autour d'elle, se demandant comment elle pourrait sortir de cette existence qui lui était si cruelle, continuant à remuer dans sa tète ses pensées de désolation.

Un bruit soudain la tira en sursaut de ses amères réflexions.

On aurait dit qu'on frappait à sa porte.

Berthe écouta, arrachée par ce bruit à ses sombres rêveries.

On frappait en effet.

— Entrez ! — dit-elle.

Et, instinctivement, elle cacha le flacon, comme si elle avait eu peur de révéler le crime de sa mère.

François, l'intendant, l'ancien Jean Touraille, parut devant elle.

— .Mademoiselle est là depuis si longien-ps, sans appeler, sans rien prendre, quoique l'heure du diner soit passée, j'ai craint que quehjue chose ne fût arrivé à mademoiselle, — balbutia-t-il.

Et son œil attristé s'attachait aux traits de la jeune fille dont la contraction trahissait ce qu'elle aurait voulu cacher.

— .Merci, mon bon François. Merci,... je m'étais assoupie... Elle baissa les yeux sous ce iiiensonge.

L'ancien valet de chambre de Favrol, le malheureux, le paria réduit par sa condition à étouffer son misérable amour, appuya nerveusement sa main sur sa poitrine.

Ah ! il le voyait bien, le prétexte qu'elle invoquait était mensonger.

Et, à la prostration peinte sur elle, lui qui connaissait les aflVeuses détresses de la passion condamnée au silence ne pouvait pas se tromper.

Alors, dans son cœur de misérable, d'opprimé si longtemps en révolte contre les lois sociales, replacé sous le joug de la domesticité par la pensée d'un crime et attaché ensuite à son servage par son odieux amour,... alors, dans son cœur, s'éleva une poussée d'abnégation sublime.

La jeune fille radieuse, pour lui, comme une fée, pour laquelle il ressentait un culte méprisé,... inconnu, cette jeune fille souffrait, et souffrait, il n'en pouvait douter parce qu'elle aimait elle aussi.

Eh ! bien, dût son être panteler, dut-il ravager sa poitrine de ses ongles, il ne voulait pas qu'elle fût malheureuse.

Ah ! l'amour des humbles, des dédaignés, ce qu'il cache de rancœurs, de sanglots étouffés !...

Et l'intendant, le valet, le martyr, s'oubliant lui-même, considéra la jeune fille avec des yeux où Berthe aurait pu lire une immense et attendrie pitié.

Son altitude, son geste, l'expression de sa physionomie, tout semblait dire :

— Comme je me sacrifierais volontiers pour vous.

Mais il ne pouvait rien ; non, rien pour elle. Autrefois, il est vrai, il avait cru à une liaison effective, durable entre Berthe et l'officier de marine, Hector Brémontier, au temps où il accompagnait la jeune fille au bois de Boulogne à cheval. Mais non!

Le lieutenant de marine, — sa victime à lui, — avait disparu.

François ignorait son retour et ne savait pas qu'il eût revu Berthe.

C'était donc un autre qu'elle aimait encore; et fille de l'ancienne Léona d'Ercourt, elle payait sans doute la tare de sa mère.

— Ah ! — gémit à part lui Jean Touraille, — pourquoi ne suis-je qu'un laquais, une de ces chairs à misère pour qui l'on n'a que sarcasme et risée?

Sans cela,... oh ! sans cela, comme il serait tombé à ses genoux, lui offrant, avec une soumission ineffable, non point une tendresse qui n'eût été pour elle qu'amertume, mais une affectueuse et fidèle amitié, jusqu'au jour...

Mais à quoi bon ces rêves?

La livrée qu'il portail, n'était-ce pas comme sa casaque de forçat? ' A cette pensée même il blêmil.

Voyait-il Berthe jeune, riche, pure, abaisser son regard vers lui,...

— Favrol! — siffla-t-il... — de Favrol !.... A.h ! malédiclion ! (P. i'o4l )

vers lui qui demain sentirait peut-être les gendarmes mettre la main sur son épaule et le pousser au mur.

Sa vie était bien l'inévilable damnation. Mais il ne serait pas dit qu'il ne pourrait rien pour elle.

La distraction n'étail-elle pas le grand remède?

— Mademoiselle, — prononça-t-il d'une voix tremblante, — ce que je vais vous dire va peut-être vous importuner. Mais pardonnez à mon...

attachement... La maison est si triste, mademoiselle, depuis que vous l'avez alj.'indonnée... Puis, un couvent, ce n'est pas bien gai non plus pour une jeune fille.

Et, avec une prière étrangement émouvante dans la voix :

— Revenez-nous, mademoiselle. Cela vous fera du bien et cela nous rendra tous heureux.

Et troublé par l'accent qu'il avait mis à prononcer ces mots, il ajouta avec riiumililé du domestique :

— Les jours de beau temps, mademoiselle poussera jusqu'à Saint- Germain, voir ses amis, l'air vif de la campagne lui sera certainement salutaire.

Berthe l'avait congédié, en le remerciant de l'affection qu'il lui manifestait.

Et elle était restée livrée à ses pensées.

Aller à Saint-Germain?... Mais Hector Brémontier n'y était-il pas revenu?

Cependant François, l'intendant, avait raison, Mignonnelte et Maurice partis, envolés, sa villa devait paraître bien vide à la comtesse.

— Et puis, après? — se dit-elle, — qu'importe que M. Brémontier y soit? Ce n'est pas lui que je vais voir. Oui, pourquoi n'irai-je pas?,

Déjà elle faiblissait.

Page 1