‹ [Mariage d'amourChapitre 77 sur 109 · SERMENT AU DRAPEAU · texte numérisé non relu

SERMENT AU DRAPEAU

L'humble conseil de Fi-ançois, l'intendant, avait porté ses fruits.

Berlhe n'était pas retournée à son mélancolique couvent de Sèvres.

Et, le surlendemain, elle prenait le train pour Saint-Germain.

Ce qu'il y avait en elle d'orgueil féminin se refusait à avouer que le désir de se rapprocher de l'officier de marine, d'avoir tout au moins de ses nouvelles, fût pour quelque chose dans sa détermination.

A la vérité, la malheureuse jeune fille pliait sous le poids : son amour avait usé ses forces comme la goutte d'eau use la pierre.

Des révoltes plus fréquentes surgissaient dans son cerveau, qui se refusait à admettre, à ces moments, la culpabilité de l'ollicier.

Elle arriva, dans un trouble violent, à la villa où elle avait passé de si longs jours et où elle n'avait pas remis les pieds, depuis la venue si dramatique de Brémontier.

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M"' de Sainl-Florent la reçut avec une alîabililé exirème et la remercia d'être venue animer un peu sa solitude.

— Ah! oui, — soupira-t-elle, — tout ici me semble bien vide, depuis le départ de mes deux enfants.

Et attachant, sur la jeune fille, son regard dont la profondeur était tempérée par son expression si douce :

— Il ne me reste que M. Brémontier,... qui a enfin consenti à achever ici sa pénible convalescence... 11 va sans dire qu'il est mieux qu'au Val-dc" Gràce... El puis, nous le devions : il a été frappé chez nous et pour nous!

La ton avec lequel elle prononça ces derniers mots, força M"' Raymond à lever sa tète penchée.

— Oui, — insista la noble femme, — d'autres événements survenus, certains indices nous ont convaincus d'un complot tramé contre nous. L'ami de Maurice venait d'arriver, on ne soupçonnait pas sa présence, le meurtrier, trompé par son uniforme, difficile à bien discerner dans la nuit, a cru frapper notre enfant, mon neveu.

Ces paroles faisaient lever, dans les yeux de Berlhe, comme une grande clarté. Trop prompte à accuser, elle n'avait voulu voir, dans le drame mystérieux du parc et le silence obstiné de la victime, qu'un mobile inavouable.

Mais ce .que venait de dire M""* de Saint-Florent n'élail-il pas possible, en effet? L'empoisonnement qui l'avait atteinte elle-même était une preuve de cette ininiiiié sourde, cette haine intime sans doute contre laquelle l'officier, à peine rentré dans sa famille, avait eu à lutter, — et dont par délicatesse excessive il ne voulait pas dénoncer l'auteur, se contentant de soufîrir.

— Venez avec moi, — lui dit la comtesse qui avait suivi ses réflexions sur son visage expressif.

11 y avait une effusion, une autorité maternelles si caressantes et si hautes à la fois dans cette invitation que la visiteuse se dressa sans oser questionner.

Les deux femmes gravirent l'escalier.

Et, arrivée au premier, M"* de Saint-Florent poussa une porte.

M"^ Raymond, en arrivant sur le palier, avait reconnu la chauibrc de Mignonnelte, cédée par elle au blessé.

Elle avait alors voulu battre en retraite.

Mais il était trop lard.

La porte ouverte, Lucienne s'était tournée vers elle.

El lui montrant la chambre plongée dans l'ombre incertaine cavsée par les volets demi-clos :

— Entrez, — lui dit-elle.

Berlhe fit quelques pas en hésil;int.

Brémonlier était là, sur sa couche, exsangue, anémié.

Elle le vit et alors s'arrêta brusquement, la main appuyée sur son cœur qui venait de cesser de battre.

Le blessé, abattu par l'accableir.ent où les longues souffrances plongent celui qu'elles .-itleignent, était dans un assoupissement comateux dont la voix de M""' Saint-Florent l'avait réveillé.

Ses regards, vagues encore et perdus, cherchaient autour de lui.

Tout à coup ils aperçurent, ils distinguèrent M"= Raymond, immobile et debout au milieu de la chambre.

L'œil du blessé se dislendit alors d'une façon étrange, surhumaine.

Ce qu'il voyait était-il réel ou bien n'élait-ce qu'une apparition de rêve, une vision du sommeil maladildans lequel, en ce cas, il se trouvait encore?

Pourtant?...

Son regard anxieux se promena lentement et comme avec effort sur ce qui l'entourait.

Il cherchait à se reconnaître, à s'arracher à la fiction dont il se croyait le jouet.

Mais non.

Il était bien éveillé, ce qu'il apercevait était bien réel; il n'était le jouet d'aucun songe.

Alors le corps nerveux du blessé se dressa, insensible à la douleur, — la douleur qui, pour lui, à celte minute céleste n'existait plus, — et ses bras se tendirent, en un élan, une invocation, un appel éperdus.

— Vous?... — murmura-t-il. — Vous?...

Quelle musique reproduirait l'accent de celte voix!

Berlhe, en l'entendant, cette voix dont l'ange de la mort paraissait avoir ployé le souffle, et pareille, en son exaltation et son halètement, à un appel de l'au-delà, Berthe se sentit éperdue.

Ahl son amour, cet amour qui, depuis des mois et des mois la déchiquetait pour ainsi dire, se réveillait dans une ivresse insoutenable.

Elle se détourna pour supplier celle qui l'avait conduite et s'enfuir, sentant que, si elle restait un instant do plus, c'en serait fait de ses résolutions.

Mais la porte était refermée derrière elle.

Et elle était seule en face du blessé, extasié.

Se retirer, comme si elle craignait celle confrontation?... fuir comme

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si elle avait à avoir peur, — ou honte, — de se retrouver face à face avec le malheureux?...

Non, elle devait rester. N'y avait-il même pas là un peu de la commisération à montrer envers les affligés, même indignes?...

— Berthe!... — murmurait le jeune homme, les mains jointes en une adoration. — Vous avez eu pitié et vous êtes venue. Merci, oh ! merci...

La jeune fille palpitait, indécise et troublée, malgré elle, sous ces remerciements qu'elle ne méritait pas.

Afin de se dérober à la gêne et à l'éperduement qui la prostraient tout en même temps, elle s'avança vers le lit.

— Vous avez beaucoup soufîert?,.. — prononça-t-elle.

Le jeune officier secoua sa tête décharnée avec une lenteur brisée.

— Oui, j'ai souffert beaucoup... beaucoup de ne plus voir votre sourire, de ne plus entendre votre voix. Vous étiez... vous êtes, pour moi, l'ange du salul. Et vous partie, je me sentais en aller.

Et après une pause :

— Les amis incomparables que j'ai autour de moi ont tout fait pour ralTermir cette vie que je sentais fuir chaque jour. Mais j'ai entendu le docteur le dire : « Il faudrait un miracle ». Et les miracles sont du domaine des anges, comme vous.

Son exaltation avait seule soutenu le bles.'é.

Et il se laissa aller lourdement sur l'oreiller où sa tête resta immobile, ne vivant que par ses yeux, ses yeux fixés, avec une expression infi" nie, sur celle qui était venue l'arracher à sa désespérance.

Un immense déchirement accabla alors la visiteuse.

A celte heure elle reconnaissait combien elle l'aimait, et elle ne pouvait rien pour lui. Elle l'aimait et elle voyait râler sa pauvre et belle tête sur laquelle aucun baiser de parente, d'amante ou d'épouse ne venait se poser.

Ah 1 pourquoi y avait-il entre eux ce funeste souvenir, pourquoi y avait-il cette flétrissure sur lui, l'attentat qu'il avait essayé de comn.etlre sur elle, et le crime dont il n'avait pas hésité à se rendre coupable envers sa mère?

— Ah! mais c'est impossible! — s'ccria-l-elle à la fin dans un sanglot qu'elle ne pouvait plus contenir.

A cette explosion de sa douleur, Hector Brémontier se souleva sur un coude.

— Impossible, quoi? Qu'y a-t-il d'impossible, Berthe, et pourquoi pleurez-vous ainsi?

La jeune fille le fixa iin moment .-ivec un regard dont le blessé ne pouvait comprendre l'expression angoissée. Puis, prenant une résolution soudaine :

— Ce que je vais vous dire est peut-être de la folie. Mais on a besoin de croire pariois que tout sentiment d'honneur n'est pas éteint en nous. M. 13rémontier, vous, officier français, oseriez-vous jurer sur le drapeau?...

— Mon Dieu!... — gémit l'infortuné, épouvanté, éperdu, serrant sous sa main déciiarnée son front dont la fièvre battait à grands coups les parois.

— Oui, — rcjirit avec une exaltation, une force tragiques la jeune fille, — oui, si je vous disais, à vous : vous êtes officier, vous êtes soldat de la France. Eh ! bien, jurez sur le drapeau de cette France de me répondre la vérité... Si jevousdisais cela, monsieur Hector Brémontier, oseriez-vous me faire un faux serment?

— Un pareil crime!... — exhala le blessé dressé sur sa couche en une expression d'épouvante et d'horreur. — Vous savez bien que je préférerais mille morts !

Berthe prit alors sa main amaigrie dans ses deux mains, qu'il sentit trembler.

— Oui, — fit-elle d'une voix basse et concentrée, — je sais, je sens que le serment que je vous demande est terrible, mais c'est parce qu'il s'agit de quelque chose de terrible aussi que j'en ai besoin.

Et se recueillant :

— Dans l'état de faiblesse, de fatigue où vous êtes, les minutes nous sont comptées : j'attends votre serment.

Elle s'élait reculée.

L'oiiicicr de marine se cramponna alors sur sa main gauche afin de redresser, autant qu'il le pouvait, son buste chancelant.

Et étendant son bras droit, d'une voix lente et grave, qui sifflait d'épuisement dans sa gûrye, il prononça ces paroles solennelles :

— Sur le drapeau français, symbole immaculé de la patrie et de l'honneur, conscient de la portée formidable de mon serment, je jure de vous répondre la vérité, quoique vous me demandiez.

El ayant épuisé ses forces dans ces paroles, et l'énergie qu'il y avait mise, il retomba sur son lit, anéanti et sans soulfle.

liertlie Raymond se recueillit un instant, ses tempes serrées convulsivement entre ses mains.

D'un œil rempli de pitié et de soullVance, elle considérait le blessé, prostré sur son lit et devenu plus blanc qu'un linge.

Elle avait envie de se jeter à genoux, de lui crier que c'était assez

déjà de celle épreuve, de lui demander pardon de ses accusations injurieuses.

Et elle s'accusait elle-même.

On entendait le souffle sortir, rauque, de la poitrine du malade.

Oui, c'était trop horrible de le torturer ainsi qu'elle le faisait.

Cependant, cette nuit, cette nuit affreuse où il s'était introduit chez elle, où il avait été sur le point de profaner si lâchement, si brutalement leur amour.

Cette nuit où, fiancé de son âme, il avait tenté de devenir le plus infâme des suborneurs, et le plus abject des meurtriers...

— A moins que?..., — se disait Berlhe dans son affolement. — ...Mais non, c'est impossible !... Nul autre que lui n'a pu s'introduire dans la maison, dans ma chambre.

Et haletante, maintenant, elle le couvait de son regard anxieux, hésitant à formuler ses redoutables questions, et... prête à l'absoudre peutêtre, pour peu qu'il confessât sa faute et son crime, tellement cela lui déchirait le cœur de le voir souffrir.

Car un officier français parjure, étant donné un tel serment, cela lui paraissait plus que monstrueux... impossible!...

Hector Brémontier avait levé, vers elle, ses yeux noyés des ombres prochaines du délire ou de l'évanouissement.

— Interrogez-moi donc, — soufQa-t-il d'une voix à peine perceptible. Mais la jeune fille hésitait plus fortement.

La possibilité qu'un autre homme se fût introduit chez elle lui apparaissait plus évidente.

Quant à l'aftirmation de sa mère?...

Elle ne savait que trop, hélas, ce que valait Léona.

Pourtant c'était leur avenir, le bonheur de leur vie, à Brémontier et à elle qui étaient en jeu.

Il fallait élucider, une bonne fois ce mystère, éclairer cette nuit,... quoi qu'il dût advenir. Il le fallait !

— M. Brémontier, — prononça-t-elle alors d'une voix troublée, — pour ce que vous allez me répondre, il n'est pas trop du serment que vous avez prêté. Mais la vérité désarme, car il est des cho.^es qui peuvent se jiardonner, des enlrainements qui s'excusent... parfois!

Comme elle laiblissait, l'infortunée, après ses longues luttes, mise enfin en face de celui qu'elle aimait et qu'elle retrouvait dans un état à attendrir un indifférent même, un inconnu.

Comme elle clierchait des nmtifs d'indulgence et de pardon.

A ses paroles, les lèvres pâles du jeune homme s'étaient rouvertes.

— Qu'ai-j€ donc fait?... — murmura-t-il.

Il ne voyait derrière lui que le long tableau de ses épreuves de toutes sortes, sans une défaillance.

Et il lui demandait ce dont il élait coupable!...

Ah! oui il fallait en finir au plus tôt; au plus vite liquider ce passé.

Alors, d'une voix pressée, Berthe reprit :

— Vous souvenez-vous d'un entretien, douloureux, certes, que nous eûmes un jour, chez... ma mère.

Elle avait eu une sorte de honte en prononçant ce dernier mot.

— Cet entretien fut interrompu par l'arrivée d'un domestique. Ma mère me réclamait avec impatience, menaçait de se lever,... que sais-je. Alors, sur vos instances pour continuer cet entretien, conforme, hélas! avec mon propre désir, dans mon éperdument, mon trouble, je vous remis une clé de notre porte d'entrée.

— En effet, — répondit de sa voix faible le lieutenant de vaisseau, ne sachant où la jeune fille voulait en venir.

— Vous le reconnaissez donc. Vous avez abusé... Ah! malheureux, malheureux que nous sommes!...

Le blessé pressentit vaguement une infamie.

Le souvenir des quelques mots que lui avait dit Maurice Donnel louchant l'indignité de Favrcl, la rencontre qu'il avait faite du misérable dans le parc, la nuit de son arrivée, cette rencontre dont il portait au flanc le souvenir sanglant,... tout cela jaillit ensemble à son cerveau.

Une fulgurance emplit son œil laligué.

Se cramponnant de ses deux mains au bord de son lit, il dressa brusquement son buste.

— Favrol ! — silfla-t-il... — de Favroll... Ah! malédiction! Et il retomba lourdement sur sa couche.

Il était demeuré inanimé, sans vie apparente.

Berthe, alors, eut une seconde de stupeur. Sou œil dilaté restait attaché sur le jeune homme.

Il ne remuait point, il restait inerte, ses lèvres immobiles.

Elle s'élança vers lui, l'appelant, saisissant sa main.

Mais celte main resta entre les siennes comme celle d'un cadavre.

— Mon Dieu! — s'écria la malheureuse jeune iille d'une voix égarée, — Mon Dieu! ayez pitié de nous! Je l'ai tué!

Et ne sachant plus ce qu'elle faisait, elle se précipita vers la sonnette.

Mainlenant les deux femmes étaient silencieuses, appliquces à leur lùclie. ;P. 1546.)

révélations!...

Après avoir appelé du secours, Beilhe s'était de nouveau penchée sur le blessé.

— Hector!... Hector!... Ileveuez à vou i... .Mais il ne répond pa?... Ah! je suis maudite! maudiu ' .,

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