iIAlU.\Gt DAilOUR. J9J
D'un u;il haprinl elle inspecta la chambre, cherchant un remède... Lorsque la porte s'ouvrit!
Et M"' de Saint-Florent parut, renvoyant le domestique, accouru comme elle à l'appel de la sonnerie.
Quelque chose de grave se passait peut-être, s'était-elle dit. La jeune fille se précipita vers elle.
— Sauvez-le, de grâce!...
Le sauver !...
Son instinct n'avait donc pas trompé Lucienne. Elle s'avança rapidement vers le blessé, écarta légèrement le drap et s'assura d'un coup d'œil que son pansement n'était pas défait.
— C'est un évanouissement.
Et elle pensa : — la suite de quelque émotion trop violente ! Son regard tomba avec une expression de reproche sur M''* Raymond. Et prenant rapidement un flacon de sels, elle l'approcha des narines du jeune homme évanoui, tandis qu'elle ordonnait à Berthe :
— Un peu d'eau froide... vite... lotionnez-lui les tempes. Maintenant, les deux femmes étaient silencieuses, appliquées à leur
tache.
M""* de Saint-Florent se demandait ce qui avait pu se passer entre les deux jeunes gens pour amener une telle crise.
Habituée par la grande œuvre de charité qu'elle avait entreprise depuis si longtemps à voir des malades et à les soigner, elle s'occupait exclusivement de r;ip[)eler la vie chez l'olficier de marine, remettant à plus lard toute explication superflue, pour le moment.
Quant à lîerlhe, elle la secondait aussi bien qu'elle le pouvait dans l'émotion que trahissaient les sanglois qui la secouaient.
A la hn le blessé eut un mouvement très faible, ses paupières frémirent, en même temps qu'un souffle léger, sorti de ses lèvres, venait effleurer la main de Lucienne de Saint-Florent.
Puis ses yeux s'ouvrirent complètement, et, étonné, il vit la tante de Maurice qui continuait à lui faire respirer le contenu d'un flacon débouché, et Berthe baignant son front brûlant.
H les écarta d'un geste vague de son bras.
Et tout à coup, il se souvint !
Alors deux larmes, brûlOos par l'excès de sa douleur, montèrent à ses cils.
— Mon pauvre monsieur Brémontierl... voyons, du calme, de la force, — pria M'"= de Saint-Florent.
Et son regard profond, devenu sévère, s'arrêta sur M"*^ Uaymond.
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Celle-ci comprit le reproche muet de la noble femme.
— Ah! si vous saviez! — s'écria-t-elle en Tondant en larmes. Lucienne maintenant restait interdite entre ces deux désespoirs. Que! mystère pesait donc sur les deux enfants et les torturait ainsi?
— Oui, — fit Bertlie avec une explosion soudaine, — ce n'est plus supportable, ma tète se perd. Et je vous le jure, oh! oui, je vous le jure, j'aimerais mieux mourir! Vous êtes venue, madame, c'est le bon Dieu qui vous a envoyée. Vous avez été pour moi comme une mère. Eh! bien, comme une mère, écoutez, jugez. Moi, je ne peux pas, je ne peux pas!... 11 y a là-dedans un inconnu dans lequel je me perds...
— Oui, écoutez, madame, — fit Brémontier d'une voix accablée.
— Mes pauvres enfants! — murmura Lucienne, en préparant à la hâte un cordial qu'elle força le blessé à absorber. — Epanchez-vous donc si vous avez un secret trop lourd à porter; mais vous Berthe, n'oubliez pas que nous avons affaire à un malade.
Un gémissement fut la réponse de la jeune fille. Oublier que celui qu'elle adorait depuis des années était éprouvé et saignant?...
Après s'être recueillie, après avoir fait provision de forces, elle reprit :
— Cette confession sera pénible... dillicile dans la bouche d'une jeune fille... Mais il faut...
Elle baissa les yeux, sentant sur elle le regard ardent de l'officier de maiine qui croyait avoir deviné...
— Jadis... afin d'avoir, avec M. Brémontier, un dernier entretien qui devait décider de notre vie, je lui avais remis une clé de notre demeure. Ce fut une faute grave, je le sais; mon ignorance des dangers que peut courir une malheureuse fille est ma seule excuse...
Lucienne, à ce début, glissa un regard attentif sur le blessé. A son étonnement, presque à sa joie, une douleur intense se lisait sur lui, non la confusion.
il n'était donc point coupable.
Mais alors/...
Coupant ses phrases, Berthe continua:
— L'beuie à laquelle je l'attendais était passée depuis longtemps, je m'était mise au lit et je dormais, d'un sommeil lourd, lorsqu'un bruit soudain me réveilla. Ma veilleuse était éteinte, et un homme était auprès de moi...
El ayant peur de ne pas achever, précipitant son récit :
— La surprise était brutale; je luttai... mon vêtement de nuit était déjà en lambeaux... lorsque, heureusement, ma mère survint, attirée par le
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bruit... J'élîiis sauvée. Mois le... coupable, furieux de n'avoir pu mettre k exécution l'attentat qu'il avait résolu ne devait pas s'en tenir là. En effet, ma mère venait de .s'aflai^ser dans un cri de douleur. L'homme qui était là venait de lui plon;jer un large poignard dans le sein et profitant de l'obscurité s'était enfui, — par la porte d'entrée dont il possédait la clé.
A ce moment-là, Berthe, le sourcil contracté par le souvenir de cette nuit, de cette lutte, de ce meurtre, fixa l'officier, indignée, menaçante.
Mais le visage de Brémonlicr s'était transfiguré, son regard tout à l'heure si morne s'était irradié.
— Ah! — murmurait-il, — c'est la vie que vous me rendez. C'est la vie!... Votre honneur est sauf comme le mien!
Que voulait-il dire ainsi, et pourquoi celte expression de joie sur sa physionomie?
Ayant hàle de se retrouver dans toutes ces apparentes contradictions, Berthe reprit :
— Monsieur Brémontier, vous m'avez juré, sur le drapeau de votre patrie, que vous ne mentiriez point, que vous n'équivoqueriez pas. Eh ! bien, capitaine Brémontier, n'êtes-vous pas coupable des faits honteux que je viens de citer?
— Non, mille fois non ! — répliqua le blessé d'une voix stridente.
— Non?... Ne vous ètes-vous pas introduit chez moi, dans ma cbaïubre, au milieu de la nuit?
— Non! Jamais! Sur la tombe de ma mère, de mon infortunée sœur, votre amie, non!...
— N'avez-vous pas frappé ma mère et ne vous êtes-vous pas enfui aussitôt après?
— Non! Quelle infamie!...
— N'avez-vous pas coupé les fils électriques des sonneries afin que nul ne put venir à notre aide, à nos appels?
— Encore une fois, non ! — articula avec une sorte de délire le blessé. — C'est abominable et monstrueux... Moi, moi! un officier français, me soupçonner de...
Et, secouant sa tète pâle :
— Oh ! mais je sais qui a accompli, qui a perpétré tout cela. Je vois enfin, je devine, je pi'nètre, je couipreiuls tout !
Et, avec une autorité soudaine :
— Berthe, à mon loui' d'interroger, à mon lourde savoir, car déjà tout s'éclaire. Berthe, coiiibieu y a-l-il de temps que vous n'avez revu... M. de Favrol?...
A ce nom, au nom de l'individu (jui lui avait révélé la dégradation
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de sa mère et avait lait cela dan? un but qu'elle n'avait discerné que trop ensuite le visage de la jeune lille revêtit une expression d'amerUime et d'aversion profondes.
— Cet hoinine ?... — fit-elle. — Pourquoi me parkz-vons de cet homme?
— Parce qu'il le faut... pour moi, pour vous.
— Ail! maudit soit son nom. Eli bien, après m'avoir entretenue de vous comme étant voire confident, après...
Elle s'interrompit, rougissante, songeant à la honteuse révélation qu'il lui avait faite du déshonneur de sa mère.
— Après tout cela il a osé venir me parler d'un préfondu allachemcnt à ma personne...
— L'infàiue ! — exclama M"* de Saint-Florent rompant le silence qu'elle s'était imposé. — On le reconnaît là!
Et, avec une pitié attendrie :
— Pativies enfants, comme je vous plains, car je pressens tout, absolument tout, d'un pareil misérable!
Le blessé dirigea vers elle un regard degraiitudc profonde. Cependant il voulut achever.
— Ah ! il vous a demandé votre main, n'est-ce pas':" Eli î bien, après, que s'est-il passé? Et depuis combien de temps l'avez-vous revu?
— A[)rès?... Je l'ai chassé. Et je ne l'ai plus revu, jamais!
— Le jureriez-vous?
— Sur le souvenir vénéré de mon père, sur celui de mon aïeule respectée, je le jure !
— Merci Berlhe, merci! Vous venez réellement de me rendre la vie, ainsi que le cri en a jailli de mon âme tantôt; car avant de savoir ce que je viens d'entendre, j'a|)pelais, je désirais la mort libératrice.
Oui, il renaissait, il n'enviait i)lus, ne voulait plus de h* tombe, car il apprenait que Berthe était toujours pure, toujours digne du culte qu'il lui avait voué.
Et, s'adressant à Lucienne :
— Béni soit le ciel qui vous a rendu témoin de cet entrelien, ma noble protectiice, car vous allez entendre, vous aussi, ce qu'il me reste à dire à mon tour.
L'ollicier de marine passa la main sur son front ; et d'une voix lente, sourde, accentuée pourtant afin qu'aucune de ses paroles ne se perdit, il raconta ce qui s'était passé loisqu', quehjues heures avant d'aller rejoindre celle qu'il concilierait counne sa fiancée, lui était ariivé, on se le rappelle, l'ordre de partir immédiatement pour Toulon.
— Soldat, je ne pouvais (Jésobcir, je ne connaissais que ce de Favrol qui vous approciiàt ; c'est à lui que j'envoyai, sous un pli scellé, votre clé avec prière de vous reuietlre le petit paquet dans lequel elle était enfermée.
— Ali ! oui, le misérable! — gronda la jeune fille avec un frémissement d'horreur.
Dans sa pensée, tout ce dont elle avait faussement accusé Drémonlier jusqu'à ce jour, c'était Favrol qui l'avait fait : jjouvelle erreur!
Et d'un mouvement instinctif, admirable, tombant à genoux devant le lit oiî gisait celui (ju'elle avait si longtemps accusé :
— Ali! pardon! quoique je ne mérite pas ce pardon que je vous demande.
— Chère aimée, — murmura alors le jeune homme d'une voix qui défaillait, maintenant que l'âpre volonté qu'il avait eu besoin de montrer ne le soulenait plus, — ... chère aimée, les apparences étaient contre moi. Et je vous pardonne... tout ce que nous avons souffert l'un et l'autre :
M"'*^ de Saint-Florent, protectrice vigilante, voyant son exlénuement, lui présenta une potion réconfortante.
Il repoussa doucement sa main.
Et, retrouvant une nouvelle vigueur, vigueur factice, pour achever, il continua:
— Et ces blessures qui me retiennent sur ce lit, savez-vous queUe main lésa faites, car maintenant, je vous l'ai dit, je n'ai plus rien à cacher? Cette main, c'est celle de Favrol. C'est cet individu que je surpris la nuit dans le parc. Et vous voyez... Berthe, je crus alors à une entente enire vous et lui... et je vous aimais trop pour vous déshonorer. Pardon... à mon tour... pardon!
— Noble cœur ! — murmura la comtesse.
Quant à Berthe, prosternée devant le lit où souffrait avec tant d'héroïque abnégation celui qu'elle avait méconnu, accusé, elle laissait couler le flot ininterrompu de ses larmes.
Hector Brémontier chercha, de sa main amaigrie, sa souple chevelure, son visage éploré, comme pour la consoler.
Et brusquement, ainsi qu'un ressort qui se brise, il se laissa aller en arrière, pris d'un vertige, inanimé.
Berthe se redressa alois avec un cri terrible, croyant qu'il allait mourir.
Yeuve avant d'être épouse?... Elle était donc réellement maudite I
Mais Lucienne veillait.
Et elle prodigua aussitôt au blessé les soins que réclamait son état
effrayant, n'ayant que trop prévu le dénouement d'une scène atrocement émouvante pour lui.
Mais, après la première syncope qu'il avait éprouvée un moment avant, la vie semblait avoir consumé le peu de forces qui restait au blessé.
En vain, M""* de Saint-Florent faisait-elle appel aux moyens les plus énergiques dont elle disposait.
L'oflicier de marine gisait étendu dans une immobilité cadavérique,
Berthe, affolée de désespoir, s'accusant d'avoir causé sa mort, allait et venait par la chambre, agitée d'un tremblement affolé, incapable de seconder utilement Lucienne.
— Berthe, appelez, vite ; commandez qu'on appelle le docteur Sylvain... d'urgence! — ordonna-t-elle.
Un inslant après, le mari d'Ariette arrivait nu-tète, précipitamment porteur de sa trousse.
D'un coup d'œil, il jugea de la gravité de la situation.
Sans hésiter, comprenant que chaque minute était un pas de plus vers le grand inconnu qu'est la mort, il eut recours aux révulsifs les plus énergiques.
La lutte fut longue. Mais le docteur Sylvain était non seulement un homme de science, c'était aussi un homme *de dévouement.
Lorsque Brémontier rouvrit les yeux, il aperçut Berthe toujours a iïcnoux dans la chambre.